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Atlas Culinaire · Gibraltar · Europe
Le gratin de vendredi soir des foyers sépharades du Rocher — aubergines rôties, fromage frais, oeufs dorés au four, héritage direct de l'Espagne de 1492
La grande querelle familiale de l'almodrote gibraltarien porte sur le fromage : fromage frais (requesón, une ricotta de brebis locale) ou fromage affiné ? La tradition la plus ancienne documentée dans les communautés sépharades du Rocher, rapportée par Claudia Roden dans The Book of Jewish Food (Knopf, 1996), prescrit un fromage blanc frais — le requesón ou son équivalent levantino — qui fond dans la masse d'aubergine pour créer une texture crémeuse proche d'un flan. Mais de nombreuses familles gibraltariennes, influencées par les pratiques ottomanes (kashkaval de Turquie, gruyère suisse intégré à Gibraltar via le commerce britannique), ont adopté un fromage affiné râpé, voire un mélange des deux. Le Jewish Food Society (jewishfoodsociety.org, recette Ron Levy-Arie) penche pour le kashkaval et l'œuf entier ; Poppy & Prune (poppyandprune.com, 2018) défend le duo feta + gruyère hérité des Turcs ; l'encyclopédiste Gil Marks (Encyclopedia of Jewish Food, ISBN 9780470391303) note que "les variables de cette recette portent essentiellement sur la proportion d'aubergine, de fromage et d'œuf" — consacrant l'absence de version unique officielle. À Gibraltar, le débat se joue au niveau de chaque maisonnée, souvent en fonction de la région d'origine de la famille avant la dispersion de 1492 : les lignées ibériques gardent le fromage blanc, les lignées à passage ottoman glissent vers l'affiné. Le point d'accord universel : l'aubergine doit être rôtie directement sur la flamme, jamais bouillie.
Vin blanc sec andalou voisin (Fino de Jerez ou Manzanilla, servi frais) en accord naturel avec le plat d'aubergines gratiné ; ou jus de citron pressé allongé d'eau, à la façon des repas de Shabbat non alcoolisés. Peut aussi s'accompagner de pain blanc brioché pour le desayuno du lendemain matin.
Plat identitaire des foyers juifs séfarades de Gibraltar, préparé rituellement le vendredi après-midi pour le dîner de Shabbat (repas lacté). On le retrouve aussi au desayuno du samedi matin — brunch traditionnel après l'office — et lors des fêtes laitières comme Shavuot. Claudia Roden le qualifie de "l'un des plats les plus aimés et les plus distinctifs de la cuisine juive de Turquie, celui que tout le monde mentionne comme son préféré" (The Book of Jewish Food, 1996), une description qui s'applique exactement à son statut à Gibraltar. La communauté juive du Rocher, l'une des plus anciennes d'Europe occidentale, compte aujourd'hui environ 600 membres actifs et maintient vivante cette tradition culinaire héritée directement de l'Espagne d'avant l'expulsion de 1492.
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Piquer les aubergines entières à la fourchette sur tout leur pourtour. Les poser directement sur la grille du gaz (flamme vive) ou sous le gril du four en position haute. Les faire rôtir en les retournant toutes les 5 à 7 minutes jusqu'à ce que la peau soit entièrement noircie et que la chair s'affaisse — comptez 20 à 25 minutes. Transférer dans une passoire au-dessus de l'évier dès qu'elles sont suffisamment refroidies pour être manipulées.
Peler délicatement la peau noircie à l'aide d'une cuillère, en prenant soin de retirer tous les fragments. Laisser la chair dans la passoire pendant au moins 20 minutes pour que le jus s'écoule naturellement. Ensuite, prendre la chair dans les deux mains et presser fermement au-dessus de l'évier pour en expulser le maximum de liquide. Hacher grossièrement au couteau — ne pas mixer, la texture doit rester granuleuse.
Dans un grand saladier, écraser le fromage frais à la fourchette jusqu'à consistance lisse. Ajouter les oeufs légèrement battus et fouetter pour amalgamer. Incorporer la moitié du fromage affiné râpé, le persil, la menthe, le sel et le poivre. Mélanger soigneusement. Ajouter la chapelure (ou la farine de matzah) pour absorber l'humidité résiduelle. Incorporer enfin la chair d'aubergine pressée et hachée en repliant délicatement pour ne pas la réduire en purée.
Préchauffer le four à 175 °C (chaleur tournante). Huiler généreusement un plat à four peu profond de 20 × 30 cm environ. Verser la préparation en l'étalant régulièrement sur 3 à 4 cm d'épaisseur. Arroser d'un filet d'huile d'olive. Parsemer uniformément du reste de fromage affiné râpé sur toute la surface.
Enfourner à 175 °C pendant 30 minutes. En fin de cuisson, passer sous le gril du four pendant 3 à 5 minutes pour obtenir une belle croûte dorée. L'almodrote est prêt quand le dessus est bien doré et qu'une lame de couteau insérée au centre ressort propre. Laisser reposer 5 minutes hors du four avant de découper.
Détailler en carrés réguliers et servir chaud en plat principal pour un repas lacté de Shabbat, ou tiède en entrée lors des fêtes. Le lendemain à température ambiante lors du desayuno (brunch sépharade du samedi matin), l'almodrote révèle une texture plus dense et souvent encore plus savoureuse, le fromage et les aubergines s'étant fondus davantage.
Pour la Pâque juive, remplacer la chapelure par une quantité égale de farine de matzah broyée. La recette reste strictement dans les règles de l'alimentation casher de Pessah. Certaines familles gibraltariennes suppriment entièrement le liant (ni chapelure ni matzah) et laissent l'œuf seul assurer la cohésion, produisant une texture proche d'une quiche sans croûte.
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