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Atlas Culinaire · Chili · Amériques
Le plat le plus mal nommé du Chili : né dans le restaurant français le plus chic de Santiago, il n'a jamais rien eu de pauvre, ni dans l'assiette ni sur l'addition
Le plus répandu veut que le plat soit né au début du XXe siÚcle pour nourrir des ouvriers ayant besoin de calories bon marché, et qu'il tire son nom de la modestie de ses ingrédients ; une variante rurale le fait descendre des campagnes d'élevage du Maule.
Or Oreste Plath, folkloriste, et Eugenio Pereira Salas, historien, situent tous deux sa naissance ailleurs et beaucoup plus haut sur l'échelle sociale : dans le café de François Gage, dit Papa Gage, rue Huérfanos entre Ahumada et Bandera, à Santiago, vers la fin du XIXe siÚcle.
Pereira Salas Ă©crit noir sur blanc, dans ses Apuntes para la historia de la cocina chilena, que cet Ă©tablissement fut « el Ăcono de la prestigiosa comida francesa y sĂmbolo de la Ă©poca » et que « el plato de resistencia para los parroquianos habituales fue el bifteack a lo pobre, que nacido en estas alturas comenzĂł su marcha triunfal por los restaurantes ».
Autrement dit, le plat le plus populaire du Chili est né dans son restaurant français le plus prestigieux, et son nom est une antiphrase de table bourgeoise, pas un aveu de pauvreté.
La chef Juana Muzard, autrice du livre El SĂĄnguche, complĂšte la piste française en le rattachant au bĆuf au poivre importĂ© par les cuisiniers français, « rois de la pomme frite ».
L'historien Daniel Palma apporte, dans La Cuarta, la nuance chronologique qui manque : « en la época del diecinueve se hablaba del bistec a lo pobre ; no es como el lomo a lo pobre de ahora, era mås simple ».
Reste un dernier point tranchĂ© par le critique Ălvaro Peralta SĂĄinz dans The Clinic : le lomo a lo pobre d'aujourd'hui « tiene muy poco de pobre », puisqu'il compte parmi les assiettes les plus chĂšres des cartes chiliennes.
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Sortez les bistecs du rĂ©frigĂ©rateur trente minutes avant de cuisiner et Ă©pongez-les soigneusement au papier absorbant. Une viande Ă tempĂ©rature ambiante cuit rĂ©guliĂšrement, alors qu'une viande sortie du froid reste crue au cĆur quand la surface est dĂ©jĂ grise. Frottez chaque piĂšce d'un peu d'ail hachĂ© et de poivre concassĂ©, mais NE SALEZ PAS encore : le sel appelle l'eau en surface et empĂȘchera la croĂ»te de se former Ă la poĂȘle.
Le pourquoiUne viande tempérée présente un gradient thermique plus faible, ce qui permet d'obtenir une croûte sans surcuire l'intérieur ; le sel prématuré déclenche l'osmose et humidifie la surface.
Pelez les pommes de terre et détaillez-les en gros bùtonnets d'un centimÚtre de cÎté, nettement plus épais qu'une frite de fast-food. Rincez-les abondamment à l'eau froide jusqu'à ce que l'eau reste claire, afin d'éliminer l'amidon de surface qui ferait coller les bùtonnets entre eux. Séchez-les ensuite trÚs soigneusement dans un torchon propre, car la moindre goutte d'eau résiduelle fera crépiter dangereusement l'huile de friture.
Le pourquoiL'amidon libre en surface caramélise trop vite et colle les frites entre elles, tandis que l'eau résiduelle provoque une vaporisation brutale au contact de l'huile à cent quatre-vingts degrés.
Faites chauffer l'huile dans une poĂȘle large et jetez-y les oignons Ă©mincĂ©s en anneaux avec une pincĂ©e de sel. Baissez immĂ©diatement le feu et laissez-les fondre vingt minutes en remuant de temps Ă autre, sans jamais les brusquer : ils doivent passer du blanc au blond dorĂ© et devenir franchement sucrĂ©s. C'est cette douceur, et non un simple aller-retour Ă la poĂȘle, qui Ă©quilibrera le sel des frites et la richesse du jaune d'Ćuf.
Le pourquoiLa cuisson lente hydrolyse les fructosanes de l'oignon en sucres simples, qui caramélisent ensuite et transforment le piquant sulfuré en douceur.
Portez l'huile Ă cent quarante degrĂ©s et plongez-y les bĂątonnets par petites quantitĂ©s, afin de ne pas faire chuter la tempĂ©rature du bain. Laissez-les cuire six Ă huit minutes sans les laisser colorer : ils doivent devenir tendres Ă cĆur et pĂąles en surface. Ăgouttez-les et rĂ©servez-les Ă plat sur une grille â ce premier bain peut ĂȘtre fait bien Ă l'avance, et c'est lui qui rendra le service simultanĂ© possible.
Le pourquoiĂ cent quarante degrĂ©s, l'amidon gĂ©latinise Ă cĆur et la pomme de terre cuit sans que la surface ne se dĂ©shydrate ni ne brunisse.
Faites fumer lĂ©gĂšrement l'huile dans une poĂȘle en fonte et dĂ©posez-y les bistecs sans les superposer, un ou deux Ă la fois selon la taille. Laissez-les prendre couleur deux Ă trois minutes par face, sans les dĂ©placer, jusqu'Ă formation d'une croĂ»te brune et rĂ©guliĂšre. Salez seulement Ă ce moment, puis dĂ©barrassez sur une assiette chaude et laissez reposer cinq minutes, le temps que les jus se redistribuent dans les fibres.
Le pourquoiLa réaction de Maillard entre les acides aminés et les sucres de la viande, au-delà de cent quarante degrés, produit la croûte et l'essentiel des arÎmes de rÎti.
Montez l'huile Ă cent quatre-vingts degrĂ©s et replongez les frites prĂ©cuites pour deux Ă trois minutes seulement. Elles doivent devenir dorĂ©es, gonflĂ©es et franchement croustillantes, tout en restant fondantes au cĆur. Ăgouttez-les, salez-les IMMĂDIATEMENT pendant qu'elles sont brĂ»lantes et grasses en surface, car le sel n'adhĂšre plus une fois qu'elles ont refroidi.
Le pourquoiLe second bain, plus chaud, déshydrate la couche externe et forme par réaction de Maillard une croûte rigide qui isole l'intérieur resté moelleux.
Faites fondre le beurre dans une poĂȘle Ă feu DOUX et cassez-y les Ćufs deux par deux, en veillant Ă ne pas percer les jaunes. Laissez-les prendre trois Ă quatre minutes, jusqu'Ă ce que le blanc soit entiĂšrement pris et opaque mais que le jaune reste brillant et parfaitement liquide. Le jaune coulant n'est pas une prĂ©fĂ©rence de cuisson : c'est la sauce du plat, celle qui viendra napper le steak et les frites au moment oĂč le convive le crĂšve Ă la fourchette.
Le pourquoiLes protéines du blanc coagulent autour de soixante-deux degrés, celles du jaune seulement vers soixante-dix ; le feu doux exploite cet écart pour figer l'un en préservant l'autre.
Dressez dans des assiettes trĂšs chaudes en respectant l'ordre chilien : les frites d'abord, en lit gĂ©nĂ©reux, puis le bistec posĂ© dessus, puis les oignons confits rĂ©partis sur la viande, et enfin les deux Ćufs au plat couronnant l'ensemble. Parsemez d'un peu de persil ciselĂ© et servez SANS ATTENDRE, car ce plat ne pardonne pas la tiĂ©deur. Posez sur la table le pebre et l'ajĂ en pĂąte, et laissez chacun crever ses jaunes lui-mĂȘme : c'est le geste qui lance le repas.
Le pourquoiLe jaune coulant, riche en lécithine, émulsionne au contact du gras de la viande et des frites et joue le rÎle d'une sauce montée sans qu'aucune sauce n'ait été faite.
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Sourcer ou se taire
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