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Atlas Culinaire · Haïti · Amériques
Le porc du dimanche haïtien, mijoté longuement dans une sauce créole liée aux oignons et à la tomate, monté sur une base d'épis
Le pòk an sòs, c'est le porc du dimanche des familles haïtiennes : des morceaux d'épaule marinés la veille dans l'épis, saisis, puis mijotés doucement dans une sauce créole d'oignons fondus et de tomate. Il appartient à la grande famille des « nan sòs » (les viandes en sauce) qui structure la cuisine créole d'Haïti, héritée du carrefour colonial de Saint-Domingue où se sont rencontrés le fonds taïno, l'apport ouest-africain des personnes réduites en esclavage et la technique française du ragoût mijoté. Contrairement au griyo, sa version frite et plus festive, le pòk an sòs garde la viande dans son jus jusqu'à l'assiette : ici, la vedette n'est pas la croûte, c'est la sauce.
Deux lignes de partage traversent le plat.
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Préparation — Nettoyage et préparation du porc — Rincer les morceaux de porc sous l'eau froide. Dans un grand bol, verser le jus d'orange amère (zoranj su) et le jus de citron vert. Frotter chaque morceau de porc vigoureusement avec ce mélange pendant 2 minutes : l'acidité des agrumes dégrade les protéines superficielles et neutralise les odeurs. Rincer à l'eau froide et éponger soigneusement avec du papier absorbant. Cette étape est obligatoire en cuisine haïtienne traditionnelle : Annick Mégie (Tchakayiti) rappelle qu'elle « nettoie » la viande autant qu'elle amorce la marinade. Réserver les morceaux dans un plat creux.
Le pourquoiL'acidité des agrumes raffermit les protéines de surface et emporte les notes fortes de la viande fraîche. C'est le geste de « nettoyage » qui, en cuisine haïtienne, amorce déjà l'assaisonnement.
Préparation — Préparer l'épis haïtien — Dans un blender, combiner le persil (tiges comprises), les gousses d'ail pelées, l'oignon jaune grossièrement haché, les échalotes, les oignons verts, les brins de thym (feuilles seulement), le demi-poivron vert, un scotch bonnet épépiné, les clous de girofle, le vinaigre de cidre et le sel. Mixer par impulsions successives jusqu'à obtenir une pâte grossière semblable à un pesto épais — ni liquide ni trop chunky. L'épis doit garder de la texture pour que les composés aromatiques liposolubles s'expriment à la cuisson. Cette pâte est la base aromatique de pratiquement toute la cuisine haïtienne.
Le pourquoiL'épis concentre l'ail, les herbes et les aromates en une pâte : gardée légèrement texturée, elle libère mieux ses composés aromatiques liposolubles à la chaleur qu'un jus lisse.
Marinade — Mariner le porc à l'épis — Dans le plat contenant les morceaux de porc égouttés, verser 4 cuillères à soupe d'épis et mélanger pour enrober chaque morceau. Couvrir d'un film alimentaire et laisser mariner au réfrigérateur au minimum 8 heures, idéalement toute une nuit (12 heures). La patience ici est non-négociable : Annick Mégie (Tchakayiti) structure sa journée de cuisine haïtienne sur 8 à 12 heures, l'assaisonnement se faisant le matin pour une cuisson l'après-midi. L'épis pénètre la fibre musculaire et commence à dégrader doucement le collagène interstitiel.
Le pourquoiLe temps laisse l'épis pénétrer la fibre et amorcer l'attendrissement du collagène ; c'est ce qui distingue une viande parfumée à cœur d'une simple viande assaisonnée en surface.
Cuisson — Saisir le porc et revenir l'épis — Sortir le porc du réfrigérateur 30 minutes avant cuisson pour tempérer. Chauffer 60 ml d'huile dans une cocotte épaisse (fonte de préférence) à feu vif. Saisir les morceaux de porc en petits lots — ne jamais surcharger la cocotte — pendant 3 à 4 minutes par côté jusqu'à coloration brun-dorée. La réaction de Maillard crée les composés aromatiques complexes absents d'une cuisson bouillie directe. Retirer le porc et réserver. Dans la même cocotte avec le fond de cuisson, réduire le feu à moyen et ajouter 2 cuillères à soupe d'épis supplémentaires. Faire revenir 2 minutes en remuant constamment : l'épis doit « chanter » dans l'huile chaude, pas brûler.
Le pourquoiLa réaction de Maillard bâtit les arômes torréfiés et les sucs caramélisés au fond de la cocotte, absents d'une cuisson simplement bouillie ; l'épis « bloomé » dans l'huile chaude déploie ensuite ses parfums.
Cuisson — Construire la sauce créole — Ajouter les oignons émincés en demi-lunes dans la cocotte et faire revenir 8 à 10 minutes à feu moyen jusqu'à ce qu'ils soient translucides et commencent à se fondre dans le jus. Ajouter la pâte de tomate et cuire à sec 2 minutes en remuant : elle doit foncer légèrement (caramélisation) pour perdre son amertume crue. Incorporer les lanières de poivrons rouge et vert, les 3 brins de thym supplémentaires. Verser 500 ml d'eau bouillante en déglaçant bien le fond de cocotte pour récupérer tous les sucs. Ajouter le scotch bonnet entier (sans couper) et rectifier en sel. Remettre les morceaux de porc dans la cocotte avec tous leurs jus.
Le pourquoiLes oignons fondus donnent du corps à la sauce en se dissolvant, la concentrée de tomate cuite à sec perd son amertume crue, et le piment entier parfume sans libérer sa chaleur brute.
Cuisson — Mijoter à feu doux 1h30 à 2h — Couvrir la cocotte, réduire à feu très doux (léger frémissement). Laisser mijoter 90 à 120 minutes selon la taille des morceaux, en retournant la viande toutes les 30 minutes. La sauce doit réduire d'environ un tiers et se lier naturellement grâce à la dissolution progressive des oignons et au collagène libéré par l'os. Après 90 minutes, vérifier la tendreté en piquant le porc : il doit céder sans résistance. Si la sauce est trop épaisse, ajouter 100 ml d'eau bouillante. Si trop liquide, retirer le couvercle les 15 dernières minutes. En fin de cuisson, ajouter 15 ml de jus de pikliz ou de citron vert pour réveiller les saveurs.
Le pourquoiUn frémissement lent laisse le collagène de l'os se gélatiniser et lier la sauce naturellement, sans farine ni amidon, pendant que la viande s'attendrit.
Service — Finition et service dominical — Retirer le scotch bonnet entier et les brins de thym avant service. Goûter et rectifier sel et acidité avec quelques gouttes de jus de citron vert ou de pikliz. Dresser les morceaux de porc dans un plat creux et verser généreusement la sauce par-dessus. Servir immédiatement avec diri blan (riz blanc nature), mayi moulen (polenta haïtienne au maïs jaune) ou diri ak pwa (riz aux haricots noirs). La sauce est le cœur du plat : elle se verse sur le riz, se trempe avec du pain, et les convives se battent affectueusement pour les dernières gouttes au fond du plat.
Le pourquoiUn repos et quelques gouttes d'agrume en fin de course réveillent l'ensemble ; la sauce est le cœur du plat, elle doit rester généreuse pour napper le riz.
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Le frère de volaille du plat : exactement la même construction créole (marinade à l'épis, saisie, mijotage en sauce d'oignons et tomate), le porc cédant la place au poulet. Sur la table haïtienne, l'un ou l'autre tient le rôle de la viande en sauce du repas.
Voir la recette →CousineMême point de départ — porc mariné à l'épis et aux agrumes — mais issue opposée : le griyo est frit jusqu'à la croûte, quand le pòk an sòs reste mijoté dans sa sauce. C'est le couple qui incarne le débat friture contre mijotage du porc haïtien.
Voir la recette →CousineLa sauce créole d'oignons, poivrons et tomate qui nappe le pòk an sòs est une déclinaison de cette sauce mère haïtienne ; on la retrouve, plus ou moins réduite, sur la plupart des viandes et poissons en sauce.
Voir la recette →CousineLa dinde en sauce, autre membre de la famille des « nan sòs » : viande marinée à l'épis puis mijotée dans la même sauce créole liée aux oignons et à la tomate.
Voir la recette →CousineMême geste haïtien du « an sòs » : une protéine mijotée dans la sauce créole aux oignons, tomates et piment bouk entier. Ici la morue prend la place du porc.
Voir la recette →De l'autre côté d'Hispaniola, la République dominicaine mijote le porc en ragoût dans un sofrito tomaté très proche ; deux traditions voisines d'une même île qui « guisent » longuement la viande en sauce.
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