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Atlas Culinaire · Suisse · Tessin
Le brasato tessinois — bœuf marinant 24h dans le Merlot du canton, mijoté 4 heures, dressé sur polenta jaune cuite à la cheminée : l'Italie suisse dans toute sa rusticité.
Au Tessin, il y a des plats qu'on ne commande pas — on les attend. Le brasato al Merlot servi sur polenta jaune en fait partie. Dans les grotti, ces antres de granit enfoncés dans la roche à flanc de colline, où les tables en pierre gardent la fraîcheur toute l'année et les vieilles treilles filtrent la lumière de juillet, ce plat arrive sans cérémonie, dans une assiette creuse en terre cuite, la viande sombre nappée de son jus vineux, la polenta dorée et fumante à côté. C'est l'Italie du nord transposée de l'autre côté des Alpes, filtrée par des siècles d'isolement montagnard et une fidélité têtue aux produits du canton.
Le brasato commence la veille. On plonge la pièce de bœuf — paleron ou noix, jamais une coupe tendre qui n'aurait rien à donner — dans un bain de Merlot Ticino DOC, d'oignons, de carottes, de laurier et de thym. Vingt-quatre heures minimum, quarante-huit pour les maisons sérieuses. Le Merlot tessinois s'est imposé comme seul vin légitime depuis que le cépage représente 80% des vignobles du canton, et depuis que l'appellation Merlot Ticino DOC a été codifiée en 1997. Utiliser un Merlot de Bordeaux ou de Toscane dans un brasato tessinois, c'est comme mettre du parmesan dans un rösti : techniquement possible, culturellement inadmissible.
La polenta, elle, n'a jamais oublié ses origines paysannes. La paiöla — ce grand chaudron de cuivre suspendu à la chaîne au-dessus de l'âtre — est l'instrument canonique. On verse la farine de maïs dans l'eau bouillante salée, et on tourne, sans jamais s'arrêter, au taräll, ce bâton de bois lisse dont certaines familles gardent le même exemplaire depuis trois générations. Soixante minutes de brassage continu au minimum : c'est la règle des associations gastronomiques tessinoises, et elle n'admet pas de négociation. La polenta instantanée, qui réduit ce rite à cinq minutes de micro-ondes, est considérée au Tessin comme une faute de goût assez grave pour compromettre une réputation de cuisinier.
Le brasato mijote à feu très doux pendant quatre heures, la viande baignant dans la marinade passée et réduite, absorbant le tanin et la couleur du vin jusqu'à se transformer en quelque chose qui n'est plus tout à fait du bœuf ni tout à fait du vin, mais une troisième chose uniquement tessinoise. La Locanda Orico de Bellinzone, étoilée au Michelin, préconise d'ajouter une noisette de beurre tessinois et quelques copeaux de Sbrinz AOP râpé dans la polenta au moment de la finition — un geste de chef qui, paradoxalement, renforce l'ancrage régional plutôt qu'il ne le dilue. Le Sbrinz, affiné dix-huit mois minimum, apporte une profondeur umami que le parmesan, plus souvent substitué, ne sait pas donner de la même façon.
Dans les grotti de la Verzasca ou du Val Maggia, ce plat a traversé les siècles comme traverse une rivière de montagne : en gardant la même trajectoire, même quand les rives ont changé. C'est le repas du dimanche de septembre, quand le raisin est vendangé et que l'air sent encore la vendange chaude. C'est aussi le plat des retrouvailles — celui qu'on commande quand on revient au Tessin après trop longtemps.
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Ficeler la pièce de bœuf pour conserver sa forme. Dans une grande terrine non-réactive (verre, céramique), déposer la viande. Disposer carotte, céleri, oignon en brunoise, ail écrasé, herbes (romarin, sauge, laurier), épices (genièvre, clous, poivre concassé) autour. Verser TOUT le Merlot Ticino — la viande doit baigner. Couvrir, réfrigérer 24 à 48 heures en retournant la viande 2 fois.
1 heure avant cuisson, sortir la viande. La sortir de la marinade, l'éponger soigneusement (la saisie sur viande humide ne marche pas). FILTRER la marinade : conserver le liquide (au tamis fin ou à l'étamine) ET les légumes égouttés séparément.
Dans une grande cocotte en fonte, faire fondre le lardo del Ticino émincé à feu moyen jusqu'à ce qu'il rende sa graisse (4 minutes). Sortir les chiquetis dorés, réserver. Fariner légèrement la viande, la saler. Saisir la pièce sur TOUTES les faces dans la graisse de lard très chaude — coloration profonde acajou (8-10 minutes au total). Réserver la viande.
Dans la même cocotte (sans la nettoyer), ajouter les légumes filtrés de la marinade. Faire suer 5 minutes à feu moyen jusqu'à coloration légère. Ajouter le concentré de tomate, faire 'pincer' 2 minutes (caramélisation du concentré).
Reverser la marinade filtrée dans la cocotte. Porter à ébullition, faire flamber 30 secondes pour brûler l'alcool (allumette à distance). Laisser réduire 5 minutes à feu vif. Remettre la viande au centre. Ajouter du bouillon si nécessaire pour que la viande soit aux 2/3 immergée. Couvrir hermétiquement. Braiser au four à 150°C pendant 3h30 minimum, en retournant la viande 1 fois à mi-cuisson.
30 minutes avant la fin du brasato : commencer la polenta. Porter 2 L d'eau salée à ébullition dans une grande casserole à fond épais (idéalement chaudron en cuivre). Verser la farine de maïs bramata EN PLUIE FINE en remuant constamment au fouet pour éviter les grumeaux. Réduire le feu à doux. Cuire 50-60 minutes en remuant TOUTES les 2-3 minutes au tarèll (cuillère en bois) — la polenta doit s'épaissir et se détacher des bords. Saler à mi-cuisson. En finition, hors du feu, incorporer le beurre et le Sbrinz AOP râpé.
Sortir la viande, la maintenir au chaud sous papier alu. Récupérer le jus de cuisson dans la cocotte, le passer au chinois fin en pressant les légumes (extraire toute la saveur). Remettre la sauce dans une casserole, porter à ébullition. Faire réduire à feu vif 5-10 minutes jusqu'à consistance nappante. Goûter, ajuster sel-poivre. Optionnel : monter au beurre froid hors du feu (1 c.à.s.) pour brillance.
Trancher la viande en escalopes ÉPAISSES de 1 cm — la chair doit se détacher presque sous le couteau. Dresser des assiettes creuses chaudes : une généreuse cuillerée de polenta jaune fumante au centre, 2 tranches de brasato dessus, napper généreusement de sauce. Décorer d'une feuille de sauge frite (optionnel). Servir IMMÉDIATEMENT, polenta brûlante. Des tessinois : on accompagne d'une grappa après le repas.
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