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Atlas Culinaire · La Réunion · Les Hauts & Cirques
Le sauté créole des Hauts — bœuf saisi vif, songes (taro) blanchis, safran péi et gingembre pilé
Il y a deux façons de faire cuire une viande à La Réunion, et elles racontent deux histoires différentes. Le cari mijote, roussit son oignon, s'installe. Le sauté, lui, va vite : feu vif, viande enrobée de fécule et de sauce soja, saisie par petites poignées dans une poêle brûlante. Ce geste-là n'est venu ni de l'Inde ni de Madagascar — il est arrivé avec les Chinois, hakkas et cantonais, installés sur l'île dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui y ont apporté le wok, la découpe rapide et la maîtrise du feu vif. Le sauté de bœuf, le chop suey, le porc à l'ananas, les mines sautées appartiennent tous à cette branche de la cuisine réunionnaise.
Le débat porte d'abord sur le blanchiment du songe et sur sa durée.
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Épluchez les songes avec des gants, puis taillez-les en cubes de 3 cm. Plongez-les dans une grande casserole d'eau bouillante salée et laissez cuire 25 à 30 minutes à frémissement soutenu. Égouttez et réservez.
Le pourquoiLa chair crue du songe (taro, Colocasia esculenta) contient des cristaux d'oxalate de calcium, des micro-aiguilles qui irritent la peau, la bouche et la gorge. Une cuisson franche à l'eau les neutralise ; aucun autre geste ne le fait à leur place, ni la saisie, ni le mijotage court dans la sauce.
Taillez le paleron en cubes de 3 à 4 cm. Dans un bol, mélangez la sauce soja, la fécule (manioc ou maïs) et un filet d'huile. Enrobez chaque morceau de viande de ce mélange et laissez reposer au moins 15 minutes à température ambiante.
Le pourquoiC'est le geste chinois du sauté, pas une marinade créole. La fécule forme autour de chaque cube une pellicule qui gélifie à la chaleur : elle retient les jus pendant la saisie et empêche la viande de se dessécher au feu vif. La sauce soja assaisonne à cœur et apporte sucres et acides aminés qui accélèrent le brunissement.
Émincez finement les oignons. Écrasez ensemble l'ail épluché et le gingembre pelé au mortier jusqu'à obtenir une pâte homogène, ou hachez-les très finement au couteau. Mondez et concassez les tomates. Tenez prêts le piment cabri entier, les brins de thym et les feuilles de caloupilé.
Le pourquoiLe mortier ne coupe pas, il écrase : il rompt les parois cellulaires et libère bien plus d'huiles essentielles et de composés soufrés de l'ail qu'une lame, qui se contente de trancher. La pâte ail-gingembre fond ensuite dans la sauce au lieu d'y flotter en morceaux.
Chauffez 2 cuillerées à soupe d'huile dans une cocotte à feu vif, jusqu'à ce qu'elle fume légèrement. Saisissez les morceaux de bœuf en plusieurs petits lots, sans jamais surcharger le fond, 4 à 5 minutes par lot en les retournant, jusqu'à belle coloration brune sur toutes les faces. Réservez la viande au fur et à mesure.
Le pourquoiTout le goût du sauté naît ici. Une cocotte surchargée voit sa température chuter, la viande relâche son eau et cuit à l'étouffée : pas de réaction de Maillard, donc pas de sucs bruns au fond, donc une sauce plate. Une seule couche à la fois, et l'eau s'évapore plus vite qu'elle ne sort.
Dans la même cocotte, ajoutez 1 cuillerée à soupe d'huile. Faites revenir les oignons à feu moyen-vif 5 minutes, jusqu'à ce qu'ils blondissent bien. Ajoutez la pâte ail-gingembre et laissez cuire 2 à 3 minutes en remuant. Incorporez le safran péi (curcuma), le massalé si vous en mettez, puis les tomates concassées. Laissez compoter 5 minutes à feu moyen, jusqu'à ce que les tomates fondent.
Le pourquoiL'ordre n'est pas décoratif. L'oignon roussi apporte le fond sucré-brun de toute la cuisine créole ; le curcuma passe quelques secondes dans le corps gras avant les tomates parce que ses pigments et ses arômes sont solubles dans l'huile, pas dans l'eau — jeté dans le liquide, il ne donne que de la couleur et une amertume crayeuse. Les tomates, enfin, déglacent les sucs de la viande.
Remettez le bœuf saisi dans la cocotte. Ajoutez le piment cabri entier, le thym, les feuilles de caloupilé, du sel et du poivre. Versez 25 cl d'eau chaude, mélangez et portez à ébullition, puis baissez à feu doux-moyen. Couvrez et laissez mijoter 30 à 35 minutes en remuant de temps en temps, jusqu'à ce que la viande soit tendre.
Le pourquoiC'est ici que le plat quitte le wok pour la marmite créole. Le paleron est un muscle collagéneux : il lui faut du temps et de l'humidité pour que le collagène se transforme en gélatine, ce qui attendrit la viande et donne à la sauce son onctuosité. Le piment laissé intact diffuse ses arômes sans libérer massivement sa capsaïcine, qui est concentrée dans les cloisons internes du fruit — le placenta blanc — et non dans les graines.
Incorporez délicatement les songes blanchis à la sauce. Laissez mijoter à découvert 8 à 10 minutes en remuant doucement, le temps que le tubercule s'imprègne. Rectifiez l'assaisonnement en sel : la sauce doit être nappante, ni liquide, ni sèche.
Le pourquoiL'amidon du songe se relargue lentement dans le jus et le lie tout seul — c'est l'avantage de ce tubercule sur la pomme de terre, qui se délite sans épaissir autant. À découvert, l'eau s'évapore et la concentration se fait pendant que la liaison s'installe.
Servez le sauté chaud, dans la cocotte posée au centre de la table ou dressé en assiette creuse. Accompagnez de riz blanc long grain cuit à l'eau, d'une louche de grains (lentilles ou haricots) et d'un rougail tomate frais préparé à la minute : tomates coupées, oignon émincé, piment haché, gingembre râpé, sel et quelques gouttes d'huile.
Le pourquoiL'assiette réunionnaise n'est pas un plat, c'est un quatuor : riz neutre, grains nourrissants, plat en sauce, rougail cru. Le rougail dont il s'agit ici est le condiment cru pilé, pas le plat mijoté qui porte le même nom (rougail saucisses, rougail morue) — c'est le contrepoint acide et piquant qui relance le palais entre deux bouchées de braisé.
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Le porc et le bœuf partagent à La Réunion le même socle aromatique — oignon roussi, ail, gingembre, safran péi, thym, tomate — et le même service en quatuor riz-grains-rougail. Ce qui les sépare tient au feu : mijotage patient d'un côté, saisie vive en ouverture de l'autre.
Voir la recette →CousineSonge et dachine sont le même tubercule, Colocasia esculenta, rebaptisé d'un océan à l'autre. Aux Antilles il finit gratiné sous une béchamel, à La Réunion il se couche dans la sauce du sauté. Même contrainte dans les deux cas : blanchir d'abord, à cause des cristaux d'oxalate de calcium.
Voir la recette →CousineLes deux descendent de la même vague : les Chinois hakkas et cantonais arrivés sur l'île dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le bouchon est un cousin créolisé du dim sum, le sauté est le wok créolisé. Une même origine, deux formes — l'une en bouchée d'apéro, l'autre en cocotte de famille.
Voir la recette →CousineMême viande, grammaire opposée : le sauté travaille en cuisson courte et vive sur des morceaux tendres, avec le songe (taro) comme partenaire, quand le cari bœuf impose le temps long à des morceaux collagéneux. Les deux montrent les deux façons créoles d'aborder le bœuf.
Voir la recette →CousineLe frère transîle : à La Réunion aussi, la communauté chinoise a légué le bœuf émincé sauté au wok, décliné là-bas avec les songes. Le sauté à la sauce d'huître y est tout autant un classique des tables sino-créoles.
Voir la recette →CousineMême plante, même mariage : le songe réunionnais est le nom local de Colocasia esculenta, le saonjo malgache, ici aussi mijoté avec du bœuf. La parenté transîle est directe, jusqu'au geste de ne pas laisser le tubercule se défaire dans la sauce.
Voir la recette →Deux plats bâtis sur la même logique péi : une viande et un végétal du jardin traité en légume — le ti'jacques, c'est-à-dire le fruit du jacquier cueilli VERT, d'un côté, le songe de l'autre — qui boit la sauce et épaissit le plat. Tous deux exigent une vraie cuisson du végétal avant qu'il ne rejoigne la marmite.
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