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Atlas Culinaire · La Réunion · Afrique
Espadon frit puis macéré une nuit dans une marinade jaune de vinaigre, moutarde et curcuma : le plat créole qui se mange froid et se bonifie au frigo
Il y a des plats qui sentent la traversée. Le vindaye en est un : son nom vient tout droit du portugais *vinha d'alhos*, « le vin et l'ail », cette marinade acide que les navigateurs lusitaniens emportaient pour tenir la viande en vie sous les tropiques. À Goa, les cuisiniers ont remplacé le vin par du vinaigre de palme et chargé le tout d'épices : le *vindalho* était né. Ensuite, la piste se brouille. Que le plat ait suivi les routes de l'océan Indien jusqu'aux Mascareignes, personne n'en doute ; par quelles mains exactement, c'est une autre affaire. Un récit d'historien culinaire le fait passer par Malacca, où il devient un poisson salé aux achards, avant d'atteindre Maurice avec des immigrants venus d'Asie. D'autres invoquent les circulations indiennes plus tardives. Aucune de ces versions n'est établie, et il faut le dire plutôt que de choisir la plus jolie. Ce qui est sûr, c'est le résultat : dans les îles, le porc du vindalho s'est effacé et le poisson a pris sa place.
Trois disputes tiennent le vindaye.
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Dans un mortier, pilez ensemble le gingembre, l'ail, le poivre, le piment rouge épépiné, les graines de moutarde et le fenugrec (si vous en mettez), jusqu'à obtenir une pâte grossière, pas une purée. Ajoutez le curcuma, puis délayez le tout dans 4 cuillères à soupe de vinaigre. Réservez ce mélange jaune orangé.
Le pourquoiLe pilon écrase et déchire les cellules ; il libère les huiles aromatiques de la moutarde et du gingembre au lieu de les émulsionner comme le ferait une lame de robot. Le vinaigre ajouté à ce moment-là commence déjà à extraire les composés piquants de la moutarde, qui ne se révèlent qu'au contact d'un liquide acide.
Coupez les steaks d'espadon en morceaux de 4 à 5 cm. Retirez la peau ainsi que les parties sombres, la chair rouge-brun qui longe la ligne latérale. Salez et poivrez légèrement les morceaux.
Le pourquoiLa chair sombre de l'espadon est un muscle rouge riche en myoglobine et en lipides : elle porte les goûts forts et rancit vite. Dans une marinade acide qui va tout amplifier pendant douze heures, elle vire à l'amertume ferreuse et déséquilibre l'ensemble.
Chauffez 4 cuillères à soupe d'huile dans une poêle à feu vif. Faites frire les morceaux d'espadon 2 à 3 minutes par face, jusqu'à une légère coloration dorée. Ne cuisez pas à cœur : la marinade terminera le travail. Retirez et laissez refroidir à température ambiante.
Le pourquoiLa saisie à feu vif provoque la réaction de Maillard et coagule les protéines de surface : cette croûte tient le morceau ensemble quand l'acide viendra l'attaquer. Sans elle, l'espadon s'effrite dans le vinaigre. Et comme l'acide continue à « cuire » chimiquement la chair pendant la nuit, une cuisson complète à la poêle donnerait un poisson deux fois cuit, donc sec.
Dans la même huile (ajoutez-en une cuillère à soupe si besoin), faites revenir les demi-oignons à feu moyen 4 à 5 minutes, jusqu'à ce qu'ils commencent à roussir en surface tout en restant fermes à cœur.
Le pourquoiIci, contrairement au cari, on ne cherche pas l'oignon roussi jusqu'à la fonte. L'oignon doit garder ses parois cellulaires intactes pour rester croquant : le vinaigre va l'attendrir tout seul pendant la nuit, exactement comme un pickle. Le cuire à fond maintenant, c'est le condamner à la bouillie demain.
Ajoutez dans la poêle la pâte d'épices délayée au vinaigre et la branche de thym. Faites revenir à feu moyen-doux 2 à 3 minutes en remuant : le vinaigre réduit un peu, les épices s'ouvrent, la sauce prend une couleur jaune dorée. Ajoutez les piments verts fendus en deux dans la longueur.
Le pourquoiLes composés aromatiques du curcuma et de la moutarde sont liposolubles : c'est le contact avec l'huile chaude, pas le vinaigre seul, qui les fait passer dans le plat. Ce court passage au feu chasse aussi l'agressivité crue du vinaigre sans détruire son acidité, qui est le conservateur du vindaye.
Retirez la poêle du feu. Dans un plat en verre ou en terre cuite — jamais en métal —, disposez les morceaux d'espadon refroidis. Versez la sauce épicée tiède par-dessus et mélangez délicatement à la spatule pour enrober chaque morceau sans briser la chair.
Le pourquoiL'acide acétique du vinaigre attaque les métaux réactifs (aluminium, fonte non émaillée, acier ordinaire) et arrache des ions métalliques qui donnent un goût ferreux net et peuvent décolorer la marinade. Le verre et la terre cuite sont inertes. Et assembler hors du feu évite de surcuire un poisson déjà saisi.
Couvrez le plat d'un film alimentaire ou d'un couvercle et placez au réfrigérateur au minimum une nuit complète, soit une douzaine d'heures. Le vindaye se sert froid, à la sortie du réfrigérateur, ou ramené à température ambiante une vingtaine de minutes avant de passer à table.
Le pourquoiC'est ici que le vindaye devient le vindaye. L'acide dénature lentement les protéines de surface et ouvre la chair, laissant migrer le vinaigre, le sel et les composés des épices vers le cœur du morceau par diffusion. En parallèle, les arômes volatils de la moutarde et du gingembre se redistribuent dans toute la préparation : ce qui était superposé le soir est fondu le matin.
Servez le vindaye froid ou tout juste tempéré, avec du riz blanc vapeur et un rougail tomate frais à côté. Il se déguste aussi très bien glissé dans un pain créole ou un roti, ou emporté au pique-nique créole du dimanche, cette institution réunionnaise qu'on installe en bord de mer ou sous les filaos. Vous pouvez parsemer de coriandre fraîche ciselée.
Le pourquoiLe froid resserre les arômes acides et fait ressortir le grain de la chair ; c'est aussi le seul état où le vindaye tient sa fonction d'origine, celle d'un plat qui voyage et se garde. Le riz neutre et le rougail cru servent de contrepoint : l'un absorbe l'acidité, l'autre relance la fraîcheur.
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Les deux plats prennent le même poisson et le mènent à l'exact opposé. Le cari roussit l'oignon, fond la tomate, cuit en sauce chaude et se mange tout de suite ; le vindaye frit sec, marine dans l'acide et se mange froid le lendemain. Les comparer, c'est comprendre d'un coup ce qui sépare le plat-institution de la table réunionnaise de cette branche portugo-goanaise conservée dans le vinaigre.
Voir la recette →CousineMême grammaire de conservation créole : vinaigre, curcuma, moutarde, huile, et un repos au frais qui fait tout le travail. Les achards appliquent aux légumes croquants (chou, carotte, haricot) ce que le vindaye applique au poisson frit. Servis froids l'un comme l'autre, ils partagent la même famille de pickles indo-portugais et se retrouvent souvent sur la même table.
Voir la recette →VarianteRigoureusement le même plat, même pâte, même macération : seul le poisson change. L'espadon est même le poisson de la recette de référence, et le thon blanc ou le thon banane de La Réunion le remplacent sans rien changer d'autre. Le choix tient à ce que la barque a ramené plutôt qu'à une école de cuisine.
Voir la recette →VarianteL'autre vindaye de poisson réunionnais : l'espadon, chair ferme prisée aussi à Maurice pour ce plat, frit puis enrobé de la même pâte jaune d'or acidulée.
Voir la recette →L'ancêtre direct, celui qui donne son nom au plat. Les Portugais ont apporté à Goa la vinha d'alhos, viande conservée dans le vin et l'ail ; les cuisiniers goanais ont remplacé le vin par du vinaigre de palme et chargé le mélange d'épices. Le vindalho reste au porc et se sert chaud en sauce ; les Mascareignes en ont gardé l'acide, l'ail et le nom, mais lui ont donné du poisson et le froid.
Pas encore dans l'AtlasLe même plat de l'autre côté du canal, et c'est même lui le mieux documenté des deux : l'encyclopédie range le vindaye en cuisine mauricienne, au thon ou à l'espadon, mangé froid en amuse-gueule d'apéritif ou chaud avec un accompagnement. Le vindaye mauricien assume plus volontiers le fenugrec ; le réunionnais discute encore cette épice, que certains tiennent justement pour un marqueur mauricien. Deux îles voisines, une seule recette, et une frontière de goût.
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