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Atlas Culinaire · Suisse · Europe
Cinq millimètres d'entaille en croix aux deux bouts, jamais la flamme : la règle suisse qui fait s'ouvrir le cervelas en écrevisse au-dessus de la braise.
Il faut commencer par ce que le cervelas n'est pas. Il n'a jamais contenu de cervelle. L'idée est ancienne et savante, parce que le mot ressemble au latin cerebellum, à la cervelle française et au cervello italien ; dès 1858, le philologue Hoffmann von Fallersleben notait dans Die deutschen Mundarten que le commerce appelait ce produit Cervelatwurst, saucisse de cervelle, et qu'il le faisait à tort. L'Inventaire du patrimoine culinaire suisse est catégorique : aucune recette historique ne mentionne jamais la cervelle parmi les ingrédients possibles, et les saucisses qui en contiennent portent d'ordinaire un nom qui le dit, Hirnwürste. La vérification se conduit facilement. La plus ancienne recette connue portant ce nom est celle de Sabina Welserin, patricienne d'Augsbourg, en 1553 : quatre livres de porc pris dans la noix, deux livres de lard, une livre de fromage râpé, poivre, gingembre, cannelle, girofle, muscade, sucre, et des boyaux teints en jaune au safran. Pas un mot de cervelle. Et ce n'est pas un angle mort de vocabulaire, puisque la recette voisine, celle des bratwursts, nomme le bœuf, et que le même livre donne des saucisses de foie. L'Inventaire propose une autre piste, plus jolie : le rankett, petit instrument de la Renaissance à anche double, court et trapu, se dit cervelas en français et Wurstfagott, basson-saucisse, en allemand. La saucisse devrait alors son nom à un instrument de musique. Les deux hypothèses tiennent, on ne tranche pas.
Le cervelas est sans doute le plat suisse sur lequel on répète le plus d'inexactitudes, et la première concerne son nom.
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Achetez des cervelas à boyau naturel, vendus par paire, cent grammes pièce, une vingtaine de centimètres, légèrement courbés. Sortez-les du réfrigérateur au moment d'allumer le feu : une saucisse glacée reste froide au cœur pendant que sa peau brunit.
Le pourquoiL'Inventaire du patrimoine culinaire suisse décrit précisément ce format : environ vingt centimètres, légèrement courbé, vendu par paire de cent grammes. La courbure vient du chaudin de bœuf dans lequel la farce est poussée. Une saucisse parfaitement droite n'est probablement pas un cervelas mais une Schützenwurst, plus fine et faite avec du veau. [Inventaire du patrimoine culinaire suisse, fiche 182 « Cervelat / Cervelas », révisions 2017 et 2019.]
Allumez avec du papier froissé, des brindilles fines ou de l'écorce sèche, puis nourrissez peu à peu avec des branches sèches de plus en plus grosses. Laissez ensuite le bois se consumer entièrement, sans y toucher. Vous ne cuisinerez pas sur ce feu, vous cuisinerez sur ce qu'il laisse.
Le pourquoiBetty Bossi le résume d'une phrase : le secret, c'est la patience. Le cervelas, comme la viande en général, ne se rôtit pas dans les flammes mais au-dessus de la braise. La flamme dépose de la suie et brûle la peau bien avant que le cœur soit chaud. [Betty Bossi, « Cervelat : Alles über die beliebte Schweizer Nationalwurst » (Suisse, allemand).]
Coupez une branche verte d'environ un mètre, du noisetier de préférence, et taillez-en la pointe au couteau de poche. Une branche fourchue tient la saucisse encore mieux qu'une pointe simple.
Le pourquoiLe bois vert contient assez d'eau pour ne pas s'enflammer au-dessus de la braise, là où une branche morte prend feu et vous lâche la saucisse dans les cendres. Le noisetier n'est pas un choix décoratif : c'est le bois que l'Inventaire nomme explicitement en décrivant le geste. [Inventaire du patrimoine culinaire suisse, fiche 182, pour le noisetier ; Betty Bossi pour la longueur et la taille au couteau de poche.]
Posez la saucisse à plat et pratiquez à chaque extrémité une croix, deux traits perpendiculaires, sur cinq millimètres de profondeur exactement. Embrochez ensuite par le milieu, dans le sens de la longueur.
Le pourquoiCinq millimètres, ni plus ni moins : c'est la règle que donne Migros. En dessous, la peau ne s'ouvre pas ; au-dessus, vous ouvrez une plaie par laquelle le jus s'échappera. La croix aux deux bouts fait se recroqueviller quatre pointes de peau, que les sources suisses appellent l'écrevisse, le Krebs, ou les orteils croustillants, les Zehen. [Migusto (Migros), « L'art du cervelas » ; Inventaire du patrimoine culinaire suisse, fiche 182 ; Betty Bossi.]
Tenez la saucisse à une vingtaine de centimètres au-dessus des braises et tournez lentement le bâton d'un quart de tour, de loin en loin. Comptez dix à quinze minutes. C'est long, et c'est normal.
Le pourquoiOn garde le jus en cuisant doucement. Migros nomme trois interdits, et ce sont exactement les trois erreurs les plus fréquentes autour d'un feu : température trop élevée, retournements incessants, et perforation de la peau. [Migusto (Migros), « L'art du cervelas » (Suisse, français).]
Faites glisser la saucisse du bâton dans un Bürli fendu, ajoutez une pointe de moutarde mi-forte et deux cornichons. Cela se mange à la main, immédiatement, sans assiette et sans couvert.
Le pourquoiLa chaleur est la moitié du plat : les pointes croustillantes ramollissent en quelques minutes, et c'est ce contraste entre la peau craquante des bouts et la chair moelleuse du milieu qui fait tout. Le pain n'est pas un accessoire, c'est ce qui rend la saucisse mangeable brûlante. [Betty Bossi ; Inventaire du patrimoine culinaire suisse, fiche 182.]
S'il pleut, si la bise se lève ou si aucun foyer n'est disponible, mangez le cervelas cru, avec du pain, de la moutarde et un morceau de fromage à pâte dure. Coupez-le en rondelles ou mordez-le entier.
Le pourquoiCe n'est pas un repli, c'est une pratique nommée. L'Inventaire du patrimoine culinaire suisse appelle Waldfest, la fête de la forêt, le cervelas mangé cru avec du pain au moment du Znüni, la pause de neuf heures. Le cervelas est une saucisse échaudée : il est cuit, il se mange froid tel quel, et c'est justement ce qui en a fait la nourriture de l'ouvrier au dix-neuvième siècle. [Inventaire du patrimoine culinaire suisse, fiche 182 ; Betty Bossi pour la version de repli par mauvais temps.]
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La rivale historique, et le duel est daté. L'historien François de Capitani, qui a dépouillé les tables des grandes fêtes fédérales du dix-neuvième siècle, écrit que le cervelas commence sa marche vers le rang de saucisse nationale dans les années 1880 et qu'il « évince la bratwurst ». Un relevé d'approvisionnement de fête donne 2 400 bratwursts contre 4 800 cervelas. Saint-Gall, capitale de la bratwurst, ne l'a jamais tout à fait digéré.
Voir la recette →CousineLe compagnon de saisie. En 1912, quand les inspecteurs fédéraux visitent une boucherie soupçonnée de couper sa farce à la fécule, ils emportent un salami, un cervelat et un schübling. L'analyse donne 3,2 pour cent de fécule dans le salami, 2,4 dans le cervelat et 1,7 dans le schübling. Les deux saucisses ont traversé ensemble le siècle du contrôle sanitaire.
Voir la recette →Le même nom, la même allure, et pourtant pas la même bête : l'Inventaire du patrimoine culinaire suisse note que le cervelas alsacien est une saucisse de porc pur, là où le suisse fait la part belle au bœuf. C'est le meilleur rappel que « cervelas » a toujours été un nom voyageur avant d'être une recette.
Pas encore dans l'AtlasLa preuve chiffrée que le cervelas n'a pas toujours régné. Aux comptes de la fête du sept centième anniversaire de Berne, en 1891, on relève 3 779 Emmentalerwurst contre seulement 1 736 cervelas. Neuf ans plus tard, à l'Exposition universelle de Paris, c'est pourtant le cervelas qui figure au menu du Châlet Suisse.
Pas encore dans l'AtlasLa saucisse du tireur, et la manière de la distinguer sans hésiter : elle est droite. Le cervelas, poussé dans un chaudin de bœuf, est légèrement courbé ; la Schützenwurst est rigoureusement rectiligne. Elle contient en outre du veau, ce qui la rend plus fine de texture comme de goût. En 1890, elle figurait avec le cervelas parmi les trois saucisses dont la hausse de prix déclencha le Basler Wurstkrieg.
Pas encore dans l'AtlasLe sosie. L'Inventaire du patrimoine culinaire suisse écrit qu'il ressemble au cervelas « à s'y méprendre », simplement un peu plus gros et plus lourd. Depuis l'arrivée du cutter dans les années 1950, qui permet des farces de plus en plus fines, la différence entre les deux devient franchement difficile à percevoir.
Pas encore dans l'AtlasSourcer ou se taire
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