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Atlas Culinaire · Malaisie · Asie
Les crevettes minuscules du dĂ©troit, salĂ©es entiĂšres et laissĂ©es fermenter en jarre, puis rĂ©veillĂ©es au limau kasturi â la signature de Melaka dans un bocal rose.
La fiche « Cencalok » du Pemetaan Budaya, l'inventaire du patrimoine culturel tenu par le Jabatan Kebudayaan dan Kesenian Negara (JKKN, notice n° 1379, catĂ©gorie Makanan Tradisional, Ătat de Melaka, informateurs dĂ©clarĂ©s Hamidah Food Industry et Cencaluk Warisan), dĂ©crit un produit fait d'udang geragau frais, de sel et d'eau, fermentĂ© en jarre de terre, et ne mentionne aucun riz ; or la pratique domestique melakienne en ajoute presque systĂ©matiquement, sous forme de riz blanc cuit et parfois d'eau de rinçage du riz, tandis que d'autres foyers ne mettent ni riz ni eau mais du sucre â la cuisiniĂšre malaisienne Roz de HomeKreation publie le 7 mars 2014 une fournĂ©e de 300 g de crevettes pour 3 cuillerĂ©es Ă soupe de sucre et 1 cuillerĂ©e Ă soupe de sel, quatre jours seulement, sans une trace de riz.
Le ratio et la durée sont donc réellement flottants, de trois ou quatre jours pour une fermentation domestique rapide à plusieurs semaines pour une jarre de producteur, et personne n'a fixé de norme.
La distinction avec les deux autres grands fermentés malaisiens, elle, se tranche nettement et il faut le faire une fois pour toutes.
Le belacan part exactement de la mĂȘme matiĂšre premiĂšre â Toffa Abdul Wahed le documente dans BiblioAsia (National Library Board de Singapour, 1er avril 2023) : udang geragau du genre Acetes, pĂȘchĂ©s au filet-poussĂ© appelĂ© sondong, procĂ©dĂ© dĂ©jĂ dĂ©crit par William Dampier au XVIIá” siĂšcle â mais le belacan est ensuite sĂ©chĂ© au soleil, pilĂ©, pressĂ© en galettes, repilĂ© et resĂ©chĂ© sur au moins huit jours pour donner un bloc dur qui se conserve indĂ©finiment, alors que le cincalok reste humide, les crevettes entiĂšres et visibles dans leur saumure rose, et se garde au froid une fois ouvert.
Le budu (MY070) n'a en revanche rien Ă voir : ce n'est pas une crevette mais l'anchois, ce n'est pas Melaka mais la cĂŽte est kelantanaise, et Periuk.my (Shah Shaha, 12 mars 2021, d'aprĂšs Muhammad Izwan, propriĂ©taire de Budu Cap Ketereh) documente un ratio anchois-sel de 70:30, une fermentation qui peut aller jusqu'Ă un an, puis trois heures de cuisson et trois jours de refroidissement avant l'ajout de sucre â le rĂ©sultat est un liquide brun filtrĂ©, sans le moindre solide.
Trois produits, donc, qu'on distingue par un critÚre unique et sans ambiguïté : le cincalok laisse la crevette entiÚre dans son jus, le belacan la broie et l'assÚche en bloc, le budu dissout un autre poisson en sauce liquide.
Dernier point contestĂ©, la saison : le journal Melaka Hari Ini du 15 fĂ©vrier 2021 (Din Ahmad) cite le pĂȘcheur Sulaiman Abdul Karim, 56 ans, pour qui le geragau monte « pada musim angin betara dari Januari hingga April », de janvier Ă avril avec la mousson de nord-est, quand d'autres relevĂ©s placent la montĂ©e dans le rĂ©gime des vents d'ouest de septembre Ă dĂ©cembre â et la WikipĂ©dia malaise rappelle que le banc « ne paraĂźt que deux ou trois jours puis disparaĂźt », ce qui explique qu'aucune fenĂȘtre fixe ne fasse consensus.
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Achetez les crevettes le jour mĂȘme de la pĂȘche, ce qui Ă Melaka veut dire au dĂ©barcadĂšre ou au marchĂ© du matin pendant la montĂ©e du banc â un Ă©pisode qui ne dure souvent que deux ou trois jours d'affilĂ©e. Elles doivent ĂȘtre translucides, presque grises, fermes sous le doigt, et sentir l'iode et l'algue, jamais l'ammoniaque : la moindre note piquante Ă froid signe une autolyse dĂ©jĂ engagĂ©e et disqualifie tout le lot. Ătalez-les sur un plateau et triez Ă la main pour retirer les alevins, les fragments de mĂ©duse, les dĂ©bris de coquillage et les brins d'algue que le filet a ramassĂ©s avec elles ; c'est fastidieux mais c'est ce qui sĂ©pare un cincalok net d'un produit amer. Ne dĂ©cortiquez surtout rien, la crevette entiĂšre est le principe mĂȘme du produit. Si vous ĂȘtes loin de la cĂŽte, la petite crevette de saumure surgelĂ©e convient, dĂ©congelĂ©e lentement au froid puis Ă©gouttĂ©e longuement, mais elle donnera un cincalok moins parfumĂ©.
Le pourquoiLes enzymes digestives des crevettes, trÚs actives chez les sergestidés, déclenchent une autolyse rapide dÚs la mort de l'animal ; si elle prend de l'avance sur le salage, la chair est dégradée avant que la flore halophile n'ait pu s'installer et le produit part en putréfaction au lieu de fermenter.
Rincez les crevettes deux ou trois fois Ă l'eau de mer propre ou Ă l'eau salĂ©e lĂ©gĂšre, en remuant du bout des doigts et en versant dĂ©licatement, jamais sous un jet violent qui les Ă©craserait. L'eau des premiers rinçages sera trouble et grise ; continuez jusqu'Ă ce qu'elle reste claire. Ăgouttez ensuite trĂšs longuement, au moins un quart d'heure dans une passoire Ă mailles fines, puis Ă©talez sur un linge propre et tamponnez : la surface doit ĂȘtre humide mais plus ruisselante. Cette Ă©tape paraĂźt anodine et elle est dĂ©cisive, car chaque millilitre d'eau de rinçage restant dilue le sel et abaisse la concentration rĂ©elle de la saumure. Si vous voyez encore de l'eau perler au fond du saladier aprĂšs dix minutes, Ă©gouttez Ă nouveau.
Le pourquoiLa concentration saline effective de la saumure ne se calcule pas sur le poids de sel ajouté mais sur le rapport sel/eau totale, eau résiduelle de rinçage comprise. Un excÚs d'eau fait tomber ce taux sous le seuil de sélection et ouvre la porte aux entérobactéries et aux levures d'altération.
Pesez le gros sel â comptez 90 g pour 500 g de crevettes, soit 18 % â et mĂ©langez-le aux crevettes dans un saladier en verre ou en grĂšs, jamais en mĂ©tal. Massez dĂ©licatement Ă la main pendant deux Ă trois minutes : vous sentirez les crevettes se raffermir sous les doigts et vous verrez, en quelques minutes, un liquide clair sortir et monter dans le saladier, c'est l'osmose qui dĂ©marre. TransfĂ©rez le tout dans une jarre de terre ou un bocal de verre parfaitement propre, Ă©bouillantĂ© et sĂ©chĂ©, en tassant sans Ă©craser, et en laissant deux bons centimĂštres de vide sous le couvercle pour le gaz Ă venir. Le liquide doit recouvrir les crevettes ; s'il n'y en a pas assez au bout d'une demi-heure, complĂ©tez avec l'eau de rinçage du riz ou de l'eau minĂ©rale, jamais avec de l'eau du robinet. Rien ne doit dĂ©passer de la saumure, une crevette laissĂ©e Ă l'air moisirait en trois jours et contaminerait la jarre.
Le pourquoiLe sel crĂ©e un gradient osmotique qui vide les cellules de leur eau et fabrique la saumure ; Ă 12-18 %, il sĂ©lectionne les micro-organismes halophiles et halotolĂ©rants â au premier rang desquels Tetragenococcus halophilus, genre qui domine Ă plus de 40 % le microbiome du cincalok dans l'Ă©tude de Murwani et coll. (2024) â et bloque la flore d'altĂ©ration, qui ne supporte pas cette pression osmotique.
Incorporez le riz blanc cuit, complĂštement refroidi et dĂ©fait grain Ă grain Ă la fourchette, en le rĂ©partissant dans la masse plutĂŽt qu'en le dĂ©posant en couche. Le riz doit ĂȘtre nature, sans sel ni huile, et surtout froid : versĂ© tiĂšde, il ferait grimper la tempĂ©rature de la jarre et favoriserait les levures au dĂ©triment des lactiques. Si vous suivez la variante sans riz, remplacez-le par les 30 g de sucre de canne dissous dans un peu de saumure. Fermez la jarre sans la visser Ă fond, ou couvrez-la d'un linge serrĂ© par un Ă©lastique : la fermentation produit du gaz et un bocal hermĂ©tiquement clos peut se mettre en pression. Notez la date sur un ruban adhĂ©sif â vous croirez vous en souvenir, vous ne vous en souviendrez pas. Placez Ă l'abri de la lumiĂšre directe, entre 25 et 30 °C.
Le pourquoiLes crevettes Acetes sont trÚs pauvres en glucides ; les bactéries lactiques ont besoin d'un substrat fermentescible pour produire l'acide lactique qui fera baisser le pH. L'amidon du riz, hydrolysé en sucres simples par les amylases présentes, joue ce rÎle de démarreur, exactement comme le riz cuit dans les pekasam et les nare d'Asie du Sud-Est.
Laissez la jarre tranquille à 25-30 °C et observez-la une fois par jour sans y plonger quoi que ce soit. DÚs le deuxiÚme jour, de fines bulles doivent apparaßtre le long des parois et la saumure commencer à rosir : c'est le pigment des carapaces, l'astaxanthine, qui se libÚre à mesure que les protéines qui le retenaient se dénaturent. L'odeur passe progressivement de l'iode franc à quelque chose de plus rond et de nettement acidulé, comparable à celle d'une saumure de cornichons. Si une pellicule blanche apparaßt en surface, c'est le plus souvent une levure de voile inoffensive que l'on retire à la cuillÚre propre ; en revanche, des points verts, noirs ou bleus, ou une odeur d'ammoniaque ou de fromage rance, imposent de tout jeter sans hésiter. Remuez une fois en fin de phase avec une cuillÚre ébouillantée et séchée, pour remettre en suspension ce qui s'est déposé.
Le pourquoiLes bactéries lactiques halophiles convertissent les sucres du riz en acide lactique, ce qui fait chuter le pH sous 5. Cette acidification est la seconde barriÚre de sécurité aprÚs le sel : elle inhibe Clostridium et la plupart des pathogÚnes, et amorce en parallÚle la protéolyse qui construira l'umami.
Laissez maintenant la jarre mĂ»rir sans y toucher, deux semaines au minimum et jusqu'Ă quatre pour un produit profond. Les crevettes vont s'attendrir, passer du gris translucide au rose orangĂ© soutenu, et la saumure s'Ă©paissir lĂ©gĂšrement en prenant une couleur de corail. C'est pendant cette phase que se construit tout le goĂ»t : la chair se dĂ©fait lentement sans se dissoudre, et le condiment gagne cette longueur salĂ©e-sucrĂ©e-umami qu'aucune fermentation de quatre jours ne donnera. GoĂ»tez Ă partir de la deuxiĂšme semaine, une pointe de cuillĂšre Ă©bouillantĂ©e Ă la fois : vous cherchez un Ă©quilibre oĂč le sel n'Ă©crase plus la douceur. Une fermentation domestique rapide de trois ou quatre jours, comme la pratiquent certains foyers malaisiens, donne un produit tout Ă fait consommable mais nettement plus plat â c'est un choix, pas une erreur, mais il faut savoir ce qu'on perd.
Le pourquoiLes protĂ©ases des crevettes elles-mĂȘmes et celles des bactĂ©ries halophiles hydrolysent les protĂ©ines musculaires en peptides puis en acides aminĂ©s libres. Le glutamate ainsi libĂ©rĂ© est la source directe de l'umami du cincalok, et c'est cette protĂ©olyse lente, et non l'acidification initiale, qui explique pourquoi les semaines comptent.
Transvasez le cincalok dans des bocaux de verre Ă©bouillantĂ©s et parfaitement secs, en veillant Ă ce que la saumure recouvre toujours les crevettes, puis fermez et gardez au rĂ©frigĂ©rateur. Un cincalok bien fait, immergĂ© et manipulĂ© Ă la cuillĂšre propre, tient plusieurs mois au froid sans perdre grand-chose ; c'est d'ailleurs pour cela qu'il existe, la conservation d'une pĂȘche surabondante et strictement saisonniĂšre Ă©tant sa raison d'ĂȘtre historique sur la cĂŽte de Melaka. PrĂ©levez toujours avec une cuillĂšre sĂšche et refermez aussitĂŽt. Si le niveau de saumure baisse et laisse des crevettes Ă l'air, complĂ©tez avec une saumure Ă 15 % refroidie plutĂŽt que de tasser. Un cincalok qui devient brunĂątre, mousseux ou qui pousse le couvercle malgrĂ© le froid a dĂ©rivĂ©, il se jette.
Le pourquoiLe froid ralentit fortement l'activité enzymatique et microbienne sans la supprimer ; combiné à l'immersion complÚte, qui prive les moisissures et levures de voile de l'oxygÚne dont elles ont besoin, il stabilise le produit sur plusieurs mois.
Passez maintenant au second temps, celui de la table. Ămincez les Ă©chalotes rouges Ă la lame la plus fine possible, en lamelles rĂ©guliĂšres et non en dĂ©s : elles doivent rester croquantes et se distinguer sous la dent, car c'est leur volume presque Ă©gal Ă celui du cincalok qui rend le condiment mangeable. Coupez les piments oiseaux en fines rondelles, graines comprises si vous aimez la chaleur franche, Ă©pĂ©pinĂ©s si vous servez des enfants ou des convives peu habituĂ©s. RĂąpez Ă©ventuellement une cuillerĂ©e Ă cafĂ© de gingembre jeune. Roulez les limau kasturi sous la paume sur le plan de travail avant de les presser, vous en tirerez un tiers de jus en plus. Ne mĂ©langez encore rien : chaque Ă©lĂ©ment attend sĂ©parĂ©ment, et c'est volontaire.
Le pourquoiLes composés soufrés de l'échalote, libérés par l'alliinase au moment de la coupe, sont hydrosolubles et volatils ; une coupe fine et tardive, juste avant le service, en conserve l'arÎme frais sans laisser le temps aux notes agressives de se développer.
PrĂ©levez quatre cuillerĂ©es Ă soupe de cincalok avec un peu de sa saumure et dĂ©posez-les dans un petit bol de service. Ajoutez les Ă©chalotes, les rondelles de piment, la cuillerĂ©e Ă cafĂ© de sucre, puis pressez le jus des limau kasturi par-dessus et mĂ©langez trĂšs doucement Ă la cuillĂšre, trois ou quatre tours seulement. Vous verrez immĂ©diatement la couleur s'Ă©claircir et les crevettes se raffermir lĂ©gĂšrement au contact de l'acide, et l'odeur passer du fermentĂ© au frais et citronnĂ© en quelques secondes. GoĂ»tez : si le sel domine encore, ce n'est pas de sel qu'il manque mais d'aciditĂ© et d'Ă©chalote, ajoutez du jus et non du sucre. Servez dans la minute, entourĂ© de bĂątonnets de concombre, de haricots longs crus et Ă©ventuellement de petai, avec du riz blanc chaud â le cincalok est un condiment de riz avant tout, et il se prend par petites touches au bout de la cuillĂšre. Il se fait aussi sauter Ă l'Ćuf, en omelette, usage courant chez les Kristang de Melaka.
Le pourquoiL'acide citrique du limau kasturi abaisse brutalement le pH de surface et dénature les protéines des crevettes, comme dans un ceviche ; simultanément, la perception du salé est physiologiquement atténuée par l'acidité et par le sucre, ce qui rend consommable un produit à 12-18 % de sel.
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Sourcer ou se taire
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