Chargement de l’atlas
Atlas Culinaire · Suède · Europe
La bière de ferme de Gotland, infusée au genévrier et filtrée sur un lit de branches vertes : l'une des dernières traditions de brassage domestique encore vivantes en Europe, que les Gotlandais appellent en gutnique drikke, drikko ou drikku.
L'inventaire national du patrimoine culturel immatériel tenu par l'Isof recense vingt-sept traditions alimentaires — surströmming, knäckebröd, kroppkakor, pitepalt, ostkaka, spettkaka — mais le brassage gotlandais n'y figure pas : c'est un négatif de niveau national, alors que le dricke est précisément l'une des dernières bières de ferme encore brassées en Europe.
Faute de cahier des charges, chaque critère d'authenticité se retourne dès qu'on l'énonce.
Le genévrier obligatoire en infusion ? Le relevé ethnographique de Lars Marius Garshol montre que la branche verte était quasi universelle comme lit filtrant, mais que le nord-est de l'île ne la passait jamais en infusion dans l'eau de brassage : l'enlag érigé en dogme est en réalité un usage du sud.
La levure de famille ? La dernière hemjäst gotlandaise, la kveik locale transmise de maison en maison, a été signalée pour la dernière fois en 1973 et s'est éteinte — plus aucun brasseur vivant ne peut satisfaire ce critère, tous ensemencent à la levure de boulanger.
Reste la ligne juridique, la plus dure : la Slow Food Foundation note que les tentatives de production commerciale ont échoué parce que la dricka est un produit frais, impossible à conserver longtemps, et le droit suédois a longtemps confiné le brasseur domestique à sa cave, libre de brasser mais interdit de vendre.
Depuis le 1er juin 2025 seulement, la gårdsförsäljning encadrée par la Folkhälsomyndigheten autorise enfin une vente sur le lieu de production — mais uniquement adossée à une visite payante à caractère pédagogique, et la disposition expire le 31 mai 2031.
La dricka reste donc, en 2026, une boisson que l'on offre plus qu'on ne l'achète.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Couper au sécateur quatre poignées de branches vertes de genévrier pour l'infusion et six pour le lit filtrant, en écartant tout rameau brun, sec ou couvert de baies noircies. Les rincer longuement à l'eau claire, puis les égoutter. Pendant ce temps, ébouillanter la cuve de filtration percée d'un robinet — la rostkar — la cuve de fermentation et tout ustensile qui touchera le moût refroidi, puis les laisser sécher à l'air. La verdure fraîche libère une odeur poivrée et résineuse dès qu'on la froisse entre les doigts, et les branches doivent rester souples, jamais cassantes. La cible est un poste de brassage entièrement propre et un tas de genévrier vert vif, sans terre ni toile d'araignée. Si les branches disponibles sont sèches ou brunies, mieux vaut reporter le brassage d'un jour que d'infuser du bois mort, qui n'apporte que de l'amertume.
Le pourquoiLes huiles essentielles du genévrier — pinène, myrcène — sont volatiles et liposolubles, concentrées dans les jeunes pousses ; une branche lignifiée n'en contient presque plus et ne cède que des tanins.
Porter les douze litres d'eau à ébullition dans la plus grande marmite, y plonger les quatre poignées de branches et les baies concassées, puis laisser frémir à couvert quarante-cinq minutes. Cette infusion, l'enlag, sert d'eau de brassage et donne à la dricka son ossature résineuse — c'est elle qui distingue une dricka du sud d'une bière de grain ordinaire. La vapeur prend une odeur de forêt chaude et l'eau vire d'incolore à un jaune-vert paille, légèrement huileuse en surface. La cible est une eau parfumée mais non amère : une gorgée refroidie doit évoquer le gin, pas la sciure. Si l'infusion tourne à l'astringent, la couper d'un litre d'eau bouillante et retirer les branches immédiatement.
Le pourquoiL'extraction des terpènes est thermosensible : au-delà d'une heure de frémissement, ce sont les tanins condensés du bois qui passent en solution et l'astringence prend le pas sur l'arôme.
Retirer les branches, laisser l'enlag redescendre autour de 70 °C, puis en verser environ un tiers sur les quatre kilos de malt concassé placés dans un récipient isolé. Mélanger énergiquement pour ne laisser aucune poche de farine sèche, couvrir et maintenir au chaud une heure et demie à deux heures en remuant toutes les vingt minutes. Le malt fumé libère alors une odeur de pain grillé et de feu de bois qui envahit la pièce, et la maische passe d'une bouillie grise à une pâte brune et fluide au parfum sucré. La cible est un moût nettement doux en bouche, signe que l'amidon a été converti. Si la maische reste farineuse ou insipide après deux heures, ajouter un litre d'enlag à 70 °C et prolonger de trente minutes.
Le pourquoiLes amylases de l'orge maltée gélatinisent puis hydrolysent l'amidon en maltose entre 62 et 72 °C ; au-dessus de 78 °C elles se dénaturent et la conversion s'arrête net, laissant un moût trouble et fade.
Tapisser le fond de la rostkar d'une couche de quinze centimètres de branches de genévrier, croisées au-dessus du robinet, et la couvrir au besoin d'une poignée de paille ébouillantée. Y transvaser la maische, l'égaliser sans la tasser, puis verser doucement le reste de l'enlag chaud par-dessus et laisser reposer au moins une heure. Ouvrir alors le robinet au plus mince filet et faire recirculer les premiers litres, opaques, sur le dessus du lit jusqu'à ce que le liquide s'éclaircisse. Le moût coule d'abord laiteux puis prend une teinte brun doré, translucide, décrite sur l'île comme celle d'une soupe d'églantine ; l'odeur mêle le fumé du malt et la résine. La cible est une dizaine de litres de moût sucré, coloré et à peine trouble. Si le débit se bloque, remuer très délicatement la surface des drêches à la main et rincer avec l'enlag mis de côté.
Le pourquoiLe lit de drêches et de branches agit comme un filtre en profondeur : la recirculation compacte progressivement les particules à la surface du lit, qui devient lui-même le média filtrant.
Porter le moût recueilli à ébullition franche, y jeter les quinze grammes de houblon en cônes et maintenir le bouillon quarante-cinq minutes, en écumant la mousse brune des premières minutes. Couper le feu, dissoudre la cassonade — et le miel si l'on suit l'usage du sud de l'île — en remuant jusqu'à disparition complète des cristaux. Le moût mousse fort, sent le caramel et le foin coupé, puis fonce d'une nuance. Refroidir ensuite le plus vite possible à 20-25 °C, marmite plongée dans un bac d'eau froide renouvelée. La cible est un moût sucré, tiède au doigt, autour de 22 °C. Si le refroidissement traîne au-delà de deux heures, couvrir hermétiquement et le poursuivre au frais plutôt que de laisser le moût stagner à température ambiante.
Le pourquoiL'ébullition isomérise les acides alpha du houblon en iso-alpha-acides solubles, seuls actifs comme conservateurs et amérisants ; à froid, le houblon ne protège rien. La plage 20-25 °C est celle où la levure démarre sans produire d'esters trop lourds.
Transvaser le moût dans la cuve de fermentation, délayer la levure fraîche émiettée dans un verre de moût tiède, puis l'incorporer en fouettant vigoureusement pour oxygéner. Couvrir d'un linge propre — jamais d'un couvercle vissé — et descendre la cuve à la cave, entre 15 et 18 °C, pour trois à quatre jours. Au bout de huit à douze heures, une mousse beige, dense et crépitante monte à la surface et la cuve dégage une odeur de pain et de pomme ; elle retombe ensuite lentement en laissant un anneau brun sur les parois. La cible est une fermentation franche qui s'apaise vers le quatrième jour, la boisson restant doucement pétillante. Si rien ne démarre en vingt-quatre heures, réensemencer avec une levure neuve réhydratée à part et vérifier que la cave n'est pas descendue sous 12 °C.
Le pourquoiSaccharomyces cerevisiae consomme d'abord le glucose et le fructose du sucre ajouté, puis le maltose du malt, en produisant éthanol et gaz carbonique ; l'oxygène dissous au brassage lui sert uniquement à construire ses membranes pendant la phase de multiplication.
Soutirer la dricka au siphon en laissant les lies au fond, sans jamais les remuer, puis la garder au froid entre 4 et 8 °C. Elle se boit dès la fin de la première semaine mais gagne réellement pendant deux à trois semaines, le temps que le fumé s'intègre et que le genévrier passe du premier plan à la finale. Le verre se présente jaune foncé à brun doré, légèrement voilé, coiffé d'un col de mousse fin et fugace ; la première gorgée est douce, la seconde fumée, la fin de bouche résineuse et sèche. La cible est une boisson ronde, à peine pétillante, servie entre 10 et 12 °C. Si la dricka s'aigrit ou prend un goût de cidre, c'est qu'elle a trop attendu au chaud : la consommer immédiatement, elle ne se rattrape pas.
Le pourquoiLa maturation à froid fait floculer les levures et précipiter les complexes protéines-polyphénols responsables du trouble ; en parallèle, l'acétaldéhyde et le diacétyle issus de la fermentation sont lentement réabsorbés, ce qui adoucit le profil.
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
Sourcer ou se taire
Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à cuisiner cette recette.
Vous l'avez testée ? Notez-la et partagez votre version : vous aidez l'Atlas à grandir.