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Atlas Culinaire · Indonésie · Java
Le nangka muda (jackfruit jeune) mijotĂ© cinq Ă huit heures dans le lait de coco, le sucre de palme et les feuilles de teck â le plat-emblĂšme de Yogyakarta, surnommĂ©e Kota Gudeg (la ville du gudeg), servi avec krecek, opor ayam et Ćuf areh
La ligne de fracture du gudeg passe entre le gudeg kering (sec) et le gudeg basah (humide), et elle est Ă©minemment gĂ©ographique et sociale. Le gudeg kering, presque sans liquide, d'un brun acajou profond obtenu par Ă©vaporation quasi totale du santan et par les feuilles de teck (daun jati), est la version raffinĂ©e associĂ©e au Keraton (palais du sultan) et perfectionnĂ©e dans les cuisines royales du sultanat de Mataram pour qu'elle se conserve plusieurs jours sous la chaleur tropicale ; c'est aussi la version exportĂ©e en boĂźte (kaleng) et en kendil (jarre d'argile). Le gudeg basah, plus liquide et soupier, est prĂ©fĂ©rĂ© le matin dans l'est de Yogyakarta car plus lĂ©ger et plus digeste au petit-dĂ©jeuner. La marque vivante du dĂ©bat est l'institution Gudeg Yu Djum, fondĂ©e en 1950, championne du gudeg kering et rĂ©fĂ©rence absolue pour les visiteurs ; Ă l'opposĂ© existe le gudeg basah des warung de quartier. S'ajoute un troisiĂšme camp, le gudeg manggar, Ă base de fleur de cocotier (manggar) plutĂŽt que de jackfruit, revendiquĂ© comme la forme la plus ancienne remontant Ă l'expansion du Mataram Ă la fin du XVIe siĂšcle dans la forĂȘt d'Alas Mentaok. Sources validantes : Journal of Ethnic Foods (Springer, 2022) sur le dĂ©veloppement et la qualitĂ© du gudeg, Wikipedia EN, et Sri Owen.
Teh nasgitel (thĂ© chaud trĂšs sucrĂ© et trĂšs fort, signature de Yogya) ou wedang jahe (infusion de gingembre). Le gudeg Ă©tant franchement sucrĂ©, la fraĂźcheur amĂšre du thĂ© tranche la rondeur du sucre de palme. Service traditionnel : nasi putih (riz blanc) Ă part, le krecek pimentĂ© (couenne de bĆuf en sambal goreng) pour le contraste salĂ©-piquant, l'opor ayam (poulet au lait de coco), l'Ćuf dur mijotĂ© dans l'areh, et le tofu/tempe. Jamais d'alcool : Yogyakarta est trĂšs majoritairement musulmane.
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Couper le nangka muda en morceaux de 4-5 cm (porter des gants ou huiler les mains, le latex colle). Le faire bouillir dans une grande casserole d'eau 20-30 minutes pour l'attendrir et retirer l'amertume, puis l'Ă©goutter. Cette prĂ©cuisson est essentielle : elle empĂȘche le lait de coco de cailler trop tĂŽt durant les longues heures de mijotage Ă venir et garantit un cĆur tendre.
Au mortier en pierre (cobek) ou au robot, piler échalotes, ail, kemiri torréfiés, coriandre moulue et galanga jusqu'à obtenir une pùte homogÚne (bumbu halus). Cette base aromatique douce, sans piment, est typique du gudeg : la chaleur viendra du krecek servi à part. Réserver.
Tapisser le fond d'une marmite à fond épais avec la moitié des feuilles de teck. Y déposer le jackfruit précuit. Ajouter la bumbu pilée, les feuilles de salam, la citronnelle écrasée et le sucre de palme concassé. Couvrir du reste de feuilles de teck. Ce sandwich de feuilles de teck est ce qui donnera la couleur brun-acajou profonde et naturelle, sans aucun colorant.
Verser de l'eau juste à hauteur et porter à frémissement. Baisser à feu trÚs doux, couvrir, et laisser cuire 1 h 30 sans remuer brutalement, le temps que le jackfruit s'imprÚgne des aromates et du sucre et commence à brunir. Le liquide doit réduire de moitié. On ne remue jamais énergiquement pour ne pas réduire le jackfruit en purée.
Verser le lait de coco (rĂ©server la crĂšme du dessus pour l'areh). Ajouter les Ćufs durs Ă©calĂ©s, le tofu et le tempe. Poursuivre la cuisson Ă feu trĂšs doux, Ă dĂ©couvert, pendant 3 Ă 5 heures selon que l'on vise un gudeg basah (humide, ~3 h) ou un gudeg kering (sec, jusqu'Ă 5-6 h). Le santan doit rĂ©duire jusqu'Ă enrober le jackfruit d'une laque brun-rouge presque sĂšche pour le kering.
Dans une petite casserole, rĂ©duire la crĂšme de coco rĂ©servĂ©e (kepala santan) avec une pincĂ©e de bumbu, un peu de sel et une feuille de salam, Ă feu doux en remuant, jusqu'Ă obtenir une sauce blanche-grise Ă©paisse et onctueuse. C'est l'areh : la touche crĂ©meuse signature qui nappera l'Ćuf et le poulet au moment du service.
Faire frire la couenne de bĆuf sĂ©chĂ©e jusqu'Ă gonflement, puis la mijoter dans une sauce de piments, Ă©chalotes, ail, sucre de palme et un peu de lait de coco jusqu'Ă enrobage brillant et piquant. Ce krecek apporte le contraste salĂ©-pimentĂ© indispensable face au gudeg trĂšs sucrĂ©. C'est le seul Ă©lĂ©ment rĂ©ellement Ă©picĂ© de l'assiette.
Idéalement, laisser le gudeg reposer plusieurs heures, voire toute la nuit : comme un plat mijoté, il développe et harmonise ses saveurs en refroidissant, et le sucre de palme pénÚtre plus profondément le jackfruit. C'est pourquoi le gudeg se vend traditionnellement préparé la veille dans les warung de Yogya.
Servir le gudeg brun sur du riz blanc chaud, accompagnĂ© de l'Ćuf nappĂ© d'areh, de l'opor ayam ou du poulet, du tofu-tempe, et du sambal goreng krecek pimentĂ© sur le cĂŽtĂ©. La prĂ©sentation classique de Yogya se fait dans un pincuk (cĂŽne de feuille de bananier) pour l'emporter, ou en kendil (jarre d'argile) pour les portions cadeaux. L'Ă©quilibre sucrĂ©-salĂ©-pimentĂ©-crĂ©meux est tout l'art du plat.
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