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Atlas Culinaire · Groenland · Amériques
Trois Ă cinq cents mergules nains entiers â plumes, becs, viscĂšres â bourrĂ©s dans une peau de phoque retournĂ©e, scellĂ©s Ă la graisse et enterrĂ©s sous des pierres pendant trois Ă dix-huit mois. La relique fermentĂ©e du Grand Nord Inughuit, festin cĂ©rĂ©moniel d'Avanersuaq, Ă la fois pilier de survie hivernale et plat Ă botulisme mortel.
Le Kiviak (orthographe en kalaallisut ; aussi Ă©crit Kiviaq, Giviak) cristallise au moins quatre dĂ©bats majeurs. D'abord l'espĂšce exacte : la tradition Inughuit de Qaanaaq et Siorapaluk impose le mergule nain (Alle alle, en kalaallisut « appat »), petit pingouin arctique migrateur, dont les viscĂšres et les fluides intestinaux contiennent les enzymes qui pilotent la fermentation anaĂ©robie. Toute substitution â guillemot de BrĂŒnnich (Uria lomvia), guillemot Ă miroir (Cepphus grylle), eider Ă duvet (Somateria mollissima) â est considĂ©rĂ©e comme une dĂ©rive dangereuse. Le drame de Siorapaluk en aoĂ»t 2013 le prouve : une famille avait bourrĂ© la peau de phoque avec des eiders au lieu de mergules ; l'eider ne fermente pas correctement, le Clostridium botulinum a produit la neurotoxine E, cinq intoxiquĂ©s, deux morts, trois survivants sous antitoxine et ventilation mĂ©canique (premiers dĂ©cĂšs documentĂ©s de botulisme alimentaire au Groenland). Ensuite, la mort controversĂ©e de l'explorateur dano-inuit Knud Rasmussen en 1933, attribuĂ©e par plusieurs sources Ă un kiviak avariĂ© consommĂ© lors de sa septiĂšme expĂ©dition ThulĂ© â la cause exacte reste dĂ©battue (pneumonie, grippe, intoxication alimentaire). TroisiĂšme dĂ©bat : la confusion frĂ©quente avec le HĂĄkarl islandais â les deux sont des ferments arctiques ammoniaquĂ©s mais le HĂĄkarl est du requin du Groenland sans technique de scellage en peau, rien Ă voir ethnographiquement. QuatriĂšme : les quotas Naalakkersuisut sur les mergules nains, espĂšce classĂ©e IUCN Least Concern globalement mais en dĂ©clin local au Svalbard et Spitzberg, encadrĂ©e par licence de chasse au Groenland â la capture au filet (ipu) Ă Qaanaaq reste autorisĂ©e par centaines, pratique millĂ©naire dĂ©fendue par l'Inuit Circumpolar Council comme droit alimentaire ancestral.
Eau glacĂ©e, thĂ© noir fort. Pas d'alcool â ni dans la tradition, ni dans le contexte contemporain oĂč l'alcoolisme reste un flĂ©au de santĂ© publique au Groenland. En accompagnement cĂ©rĂ©moniel : viande sĂ©chĂ©e de phoque (nikkut), mattak (peau-lard de cĂ©tacĂ©), pain plat danois (rugbrĂžd) importĂ© pour neutraliser l'ammoniac en bouche.
Plat-relique du peuple Inughuit (â 700 personnes Ă Avanersuaq, district de Qaanaaq, nord du 77e parallĂšle). PrĂ©parĂ© une fois par an en Ă©tĂ© par les familles de Qaanaaq, Siorapaluk, Savissivik, Qeqertat ; consommĂ© l'hiver suivant lors des grandes cĂ©rĂ©monies (mariages, anniversaires importants, NoĂ«l groenlandais, fĂȘte du retour du soleil). Marginalement pratiquĂ© dans le reste du Groenland â Ă Nuuk ou Ilulissat, le Kiviak est connu de nom mais quasi jamais prĂ©parĂ©. RaretĂ© qui en fait un symbole identitaire fort des Inughuit, rĂ©guliĂšrement filmĂ© par des Ă©quipes Ă©trangĂšres (BBC Human Planet 2011, Vice, NHK Japon).
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Ă Qaanaaq, Siorapaluk et dans les falaises d'Appat (Ăźle Saunders), des chasseurs Inughuit montent sur les Ă©boulis oĂč nichent par millions les mergules nains pendant l'Ă©tĂ© polaire. Avec un long filet triangulaire montĂ© sur perche (ipu), ils balayent l'air oĂč volent en nuĂ©es les oiseaux. Une journĂ©e peut rapporter 200 Ă 400 oiseaux par chasseur. Les oiseaux sont rangĂ©s vivants dans des sacs en peau ou tuĂ©s immĂ©diatement par compression thoracique â JAMAIS Ă©viscĂ©rĂ©s, leurs entrailles Ă©tant le moteur de la fermentation Ă venir.
Un phoque annelĂ© ou barbu (chassĂ© sĂ©parĂ©ment, sous quota IWC/NAMMCO) est dĂ©pouillĂ© de sa peau ENTIĂRE â corps unique d'une seule piĂšce. La peau est retournĂ©e Ă l'envers (fourrure dedans), toute la chair est raclĂ©e Ă l'ulu, mais on conserve scrupuleusement la couche de graisse subcutanĂ©e Ă l'intĂ©rieur â ce lipide est l'agent de fermentation et la barriĂšre anti-oxygĂšne. Les ouvertures (cou, pattes, anus) sont cousues bord Ă bord, sauf une grande ouverture ventrale qui servira au bourrage.
Les oiseaux entiers (plumes, becs, pattes, viscĂšres â surtout les viscĂšres) sont enfoncĂ©s un Ă un dans la peau de phoque par l'ouverture ventrale, en compressant rĂ©guliĂšrement pour Ă©vacuer l'air. Le bourrage est menĂ© Ă plusieurs mains, souvent collectivement par les familles d'un mĂȘme village. Compter 300-500 oiseaux selon la taille du phoque. Quand la peau est pleine et tendue comme une outre, l'ouverture finale est cousue serrĂ©e.
La peau bourrĂ©e est massĂ©e pour chasser l'air rĂ©siduel, puis toutes les coutures sont enduites Ă l'extĂ©rieur d'une couche Ă©paisse de graisse de phoque fraĂźche â barriĂšre anti-mouches et Ă©tanchĂ©itĂ© finale. Le scellage est l'Ă©tape critique : un dĂ©faut d'Ă©tanchĂ©itĂ© crĂ©e des conditions mixtes (oxygĂšne + chaleur) qui produisent du botulisme au lieu d'une fermentation propre.
La peau de phoque scellĂ©e est placĂ©e dans une fosse peu profonde de la toundra ou sur un Ă©boulis cĂŽtier exposĂ© au nord (ombre, froid stable). On la recouvre de pierres plates lourdes â plusieurs centaines de kilos â qui pressent en continu pour maintenir les conditions anaĂ©robies, empĂȘchent les renards arctiques et les glaucous gulls de s'y attaquer, et signalent l'emplacement pour l'hiver suivant.
La fermentation anaĂ©robie dĂ©marre grĂące aux enzymes des viscĂšres intactes et aux bactĂ©ries lactiques de la flore intestinale des oiseaux. Le froid arctique stable (0 Ă 5°C) ralentit le processus et bloque les pathogĂšnes mĂ©sophiles. Le minimum traditionnel est de 3 mois (jeune kiviak, goĂ»t modĂ©rĂ©) ; la version cĂ©rĂ©monielle des grandes occasions atteint 12-18 mois (goĂ»t ammoniaquĂ© extrĂȘme, vĂ©nĂ©rĂ©).
L'ouverture du Kiviak marque les grands moments du calendrier Inughuit : mariages, anniversaires des anciens, fĂȘte de retour du soleil (mi-fĂ©vrier Ă Avanersuaq), NoĂ«l groenlandais. Les pierres sont enlevĂ©es, la peau extraite et portĂ©e DEHORS sur la neige (jamais Ă l'intĂ©rieur â l'odeur imprĂšgne les habitations). Les coutures sont ouvertes au couteau, l'odeur ammoniaquĂ©e se diffuse au vent polaire.
Chaque convive sort un oiseau fermentĂ©, lui arrache les plumes humides Ă la main, mord directement dans le thorax pour aspirer le cĆur â partie la plus prisĂ©e, Ă la texture de pĂąte et au goĂ»t concentrĂ©. Le reste de l'oiseau se consomme entier : os ramollis mĂąchables, viscĂšres pĂąteuses, chair de poitrine fondante. Tout est avalĂ©, les plumes seules sont recrachĂ©es. GoĂ»t dĂ©crit comme « rĂ©glisse et fromage acide » (BBC), Stilton arctique poussĂ© Ă l'extrĂȘme.
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