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Atlas Culinaire · Chili · Amériques
La pùte ne se découpe pas au couteau : elle se déchire au pouce en carrés irréguliers qu'on jette un à un dans le bouillon bouillant, et c'est cette irrégularité qui fait la pantruca
Eugenio Pereira Salas, dans ses Apuntes para la historia de la cocina chilena, atteste qu'on la mangeait dĂ©jĂ sous Diego Portales et la dĂ©crit comme « harina de trigo, grasa, huevo y queso molido, todo en caldo » : la pĂąte des origines contenait donc de la GRAISSE et du FROMAGE RĂPĂ, deux ingrĂ©dients que la version moderne, rĂ©duite Ă farine-Ćuf-eau, a purement et simplement perdus.
L'inventaire Patrimonio Alimentario de Chile de la FUCOA cite le mĂȘme passage sous une autre entrĂ©e, « las refalosas o pancutras, de harina de trigo, grasa y huevo », ce qui installe le second dĂ©bat, celui du nom.
Refalosas ou resbalosas, « les glissantes » : le mot désigne la texture gluante que prend la pùte quand elle a trop cuit.
Est-ce l'identitĂ© du plat ou son dĂ©faut ? La critique reprise par Mi Dulce Patria tranche sans hĂ©siter â « su cocciĂłn excesivamente larga les da una consistencia demasiado resbalosa, que no resulta agradable ; en algunos lugares suele llamĂĄrselas, en efecto, resbalosas, pero en nuestro concepto se alude mĂĄs con ello a un defecto que a una virtud ».
Autrement dit, un plat dont le surnom populaire célÚbre précisément ce que les cuisiniers considÚrent comme un ratage.
TroisiĂšme point tranchĂ©, celui de la dĂ©coupe : El Urbano Rural et BioBioChile rappellent tous deux que la pĂąte se dĂ©chire au pouce en carrĂ©s IRRĂGULIERS jetĂ©s directement dans le bouillon, « como se hacĂa en antaño », et non au couteau en carrĂ©s rĂ©guliers de deux centimĂštres comme le proposent les recettes urbaines modernes.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Mettez les os charnus dans une grande marmite avec deux litres d'eau FROIDE, portez doucement à frémissement et écumez soigneusement pendant le premier quart d'heure. L'eau froide au départ n'est pas un détail : elle laisse les protéines migrer lentement, ce qui donne un bouillon clair et parfumé plutÎt qu'un liquide trouble. Laissez cuire une trentaine de minutes à petit frémissement, puis retirez les os et réservez le bouillon.
Le pourquoiLe collagÚne des os se convertit en gélatine et donne au bouillon la viscosité légÚre qui portera les morceaux de pùte au lieu de les laisser tomber au fond.
Dans une seconde casserole, faites blondir l'oignon et l'ail dans l'huile, puis ajoutez la posta rosada en dés et laissez-la colorer sur toutes ses faces. Retirez la casserole du feu vif avant d'incorporer l'ajà de color, le cumin et l'origan : c'est la rÚgle absolue du color chileno, car le paprika brûle en quelques secondes dans une graisse trop chaude. Remuez hors du feu pendant une dizaine de secondes, le temps que l'huile prenne une couleur d'ambre profond.
Le pourquoiLes caroténoïdes du paprika sont liposolubles et se diffusent dans l'huile, mais leurs sucres caramélisent puis brûlent au-delà de cent quarante degrés, ce qui produit une amertume irréversible.
Versez le contenu de la casserole de sofrito dans le bouillon d'os filtrĂ©, puis ajoutez la carotte, le cĂ©leri, le poivron et les pommes de terre en quartiers. Salez franchement, car la pĂąte Ă venir absorbera une part du sel, et laissez cuire Ă petits bouillons une quinzaine de minutes. Les pommes de terre doivent ĂȘtre tendres mais encore entiĂšres : elles finiront de s'attendrir pendant la cuisson des pantrucas.
Le pourquoiL'amidon des pommes de terre farineuses gélatinise dans le bouillon et lui donne du corps sans qu'on ait besoin d'une liaison à la farine.
Versez la farine dans un saladier avec le sel et l'origan, creusez un puits et cassez-y l'Ćuf entier. PrĂ©levez quatre-vingts millilitres de bouillon brĂ»lant dans la marmite et incorporez-le peu Ă peu du bout des doigts, jusqu'Ă obtenir une pĂąte souple qui se dĂ©colle du saladier sans coller aux mains. Ne pĂ©trissez pas plus de deux minutes : une pĂąte trop travaillĂ©e dĂ©veloppe son rĂ©seau de gluten, devient Ă©lastique et refuse ensuite de se dĂ©chirer proprement.
Le pourquoiUn liquide chaud gélatinise partiellement l'amidon de la farine et limite la formation du réseau de gluten, ce qui donne une pùte souple, tendre et facile à déchirer.
Farinez le plan de travail et abaissez la pùte au rouleau sur environ deux à trois millimÚtres d'épaisseur, pas moins. Puis rangez le couteau : la pantruca se déchire au pouce et à l'index, en morceaux irréguliers de trois à quatre centimÚtres, exactement comme on le faisait autrefois selon El Urbano Rural et BioBioChile. Ces bords déchirés, hérissés et inégaux, accrochent le bouillon d'une façon qu'aucune découpe nette au couteau n'obtiendra jamais.
Le pourquoiUne surface déchirée présente une aire de contact et une rugosité bien supérieures à une surface tranchée, ce qui augmente l'accroche du bouillon et l'absorption des arÎmes.
Remettez la marmite Ă Ă©bullition franche et jetez-y les morceaux de pĂąte un Ă un, en remuant doucement pour qu'ils ne se collent pas entre eux au fond. Comptez cinq minutes, six au grand maximum, Ă partir du moment oĂč ils remontent Ă la surface. C'est le seuil au-delĂ duquel la pĂąte relĂąche son amidon et prend la consistance dite resbalosa, celle-lĂ mĂȘme dont la critique chilienne dit qu'elle est un dĂ©faut et non une vertu.
Le pourquoiAu-delĂ de six minutes, l'amidon de surface se solubilise dans le bouillon et forme un film gluant autour de chaque morceau, en mĂȘme temps qu'il Ă©paissit le liquide.
Coupez le feu dÚs que les pantrucas remontent et goûtez le bouillon pour rectifier le sel, en gardant à l'esprit que la pùte continue d'en absorber pendant le service. Jetez la coriandre ciselée hors du feu, jamais pendant l'ébullition, sous peine de perdre l'essentiel de son parfum. Laissez reposer une minute couvercle entrouvert, le temps que les morceaux finissent de s'attendrir dans la chaleur résiduelle sans plus cuire activement.
Le pourquoiLes aldéhydes volatils de la coriandre fraßche se dégradent au-dessus de quatre-vingts degrés ; ajoutée hors du feu, elle garde son nez agrume et poivré.
DĂ©layez un demi-jaune d'Ćuf avec une cuillerĂ©e d'eau tiĂšde au fond de chaque assiette creuse, puis versez le bouillon brĂ»lant par-dessus en tournant aussitĂŽt Ă la cuillĂšre. La chaleur cuit le jaune en une Ă©mulsion soyeuse qui enrichit tout le bouillon, un geste que la tradition chilienne pratique depuis l'Ă©poque oĂč la pĂąte elle-mĂȘme contenait du fromage rĂąpĂ©. Servez immĂ©diatement, avec du pebre et une marraqueta, et ne rĂ©chauffez jamais un reste : la pantruca ne survit pas Ă un deuxiĂšme passage sur le feu.
Le pourquoiLes protéines du jaune coagulent partiellement entre soixante-cinq et soixante-dix degrés et émulsionnent la graisse du bouillon, ce qui produit une texture veloutée sans crÚme.
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Sourcer ou se taire
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