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Atlas Culinaire · Égypte · Afrique
La salade que l'Égypte pose à côté du poulet grillé et du riz, jamais seule au centre de la table : du concombre taillé et dégorgé, noyé de zabady, relevé d'ail pilé au sel et de menthe séchée à la maison — une salade de concombre, pas une sauce au yaourt.
L'Atlas ne tranche pas, parce que les sources ne le permettent pas — mais elles permettent quelque chose de plus intéressant, à savoir de mesurer l'écart.
Premier constat, gênant pour l'Égypte : dans l'ouvrage de référence anglophone du Proche-Orient, la salade de concombre au yaourt est classée sous son nom turc, « Cacik — Yogurt and Cucumber Salad », et présentée comme « this popular Turkish salad » ; l'Égypte n'y reçoit qu'un concombre à la menthe SANS yaourt, « Khiar bel Na'na », et une salade de concombre à la feta.
Autrement dit, le canon anglophone ne reconnaît pas de version égyptienne de ce plat.
Deuxième constat, qui rétablit l'équilibre : Samia Abdennour, qui écrit au Caire pour l'American University in Cairo Press, lui consacre sa recette n° 324, « Salatit khiyar bi-l-zabadi — Cucumber salad, with yogurt » — et son livre est systématique, il étiquette « Lebanon », « Palestine » ou « Turkey » les recettes qu'il importe.
Le n° 324 ne porte aucune étiquette : chez elle, c'est un plat de la maison.
Et ses proportions disent le reste — dix à douze concombres pour deux tasses de yaourt seulement.
Là où le tzatziki est une sauce au yaourt qui porte du concombre, l'égyptien est une salade de concombre que le yaourt vient lier.
La blogueuse cairote Nermine Mansour pose la même frontière en termes de geste : « unlike the Greek tzatziki, the cucumbers are sliced in 1/2 inch slices and not grated ».
Reste un désaccord interne, réel et non arbitré : Chez Nermine, Al-Masry Al-Youm et Food Today taillent le concombre en rondelles ou en dés, tandis que Land of the Pharaohs et Scarf Gal Food, deux blogs de cuisine égyptienne, le râpent puis l'essorent — les premières font une salade, les secondes une trempette.
Les deux existent, et la fiche décrit la première en signalant la seconde.
Dernier piège, de nomenclature : « Salatet Zabady bil Ajur », que le web anglophone sert parfois comme égyptienne, est le nom du plat côté soudanais — Global Table Adventure la classe « Sudan (North) », et les huit occurrences imprimées de ce nom relevées au plein texte renvoient toutes au Soudan.
En Égypte, c'est bel khiar.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Sortez le yaourt vingt minutes avant, le temps qu'il perde le mordant du réfrigérateur, et regardez-le. Le zabady égyptien de laiterie est ferme et légèrement cassant ; le zabady baladi, fait de lait de bufflonne entier, porte une peau de crème en surface et une acidité plus ronde — la chef Iman Abdel Raouf, interrogée par Al-Youm al-Sabi', le range du côté de la cuisine et renvoie le grec aux salades ; Chez Nermine et Scarf Gal Food font le même choix, pour la densité. Si le pot rend déjà du petit-lait clair, versez-le : c'est de l'eau qui reviendra dans la salade. Si le yaourt est au contraire trop ferme, détendez-le d'une cuillerée de lait entier. Fouettez-le à la fourchette une vingtaine de secondes, jusqu'à obtenir un ruban lisse et brillant qui retombe sans casser.
Le pourquoiUn yaourt est un gel de caséines emprisonnant de l'eau. Ce gel a une capacité de rétention limitée : dès qu'on le brasse ou qu'on lui ajoute du sel et de l'acide, il se contracte et expulse du sérum — c'est la synérèse. Partir d'un yaourt déjà égoutté, donc plus riche en matière sèche, c'est se donner une marge avant que la synérèse ne se voie.
Lavez les concombres et laissez la peau si elle est fine et non cirée — c'est elle qui tient le croquant. Fendez chacun en deux dans la longueur et raclez la ligne de graines à la petite cuillère : Nermine Mansour est formelle, les graines laissées en place gâchent la texture et détrempent la salade. Taillez ensuite en demi-rondelles d'un demi-centimètre — des rondelles, pas de la râpure, c'est là que l'égyptien se sépare du tzatziki grec. Étalez les morceaux dans une passoire, saupoudrez du gros sel, mélangez à la main et posez la passoire sur un bol. Laissez quinze minutes sans y toucher.
Le pourquoiLe sel crée un déséquilibre de concentration de part et d'autre des membranes cellulaires du concombre. L'eau sort par osmose pour rétablir l'équilibre, la cellule se déturgescence, et les parois pecto-cellulosiques se resserrent : le morceau perd de l'eau tout en gagnant en fermeté. Cette eau-là aurait fini dans le yaourt.
Passez le concombre sous l'eau froide et remuez franchement : il s'agit d'emporter tout le gros sel, sans quoi la salade sera immangeable. Égouttez, puis pressez par petites poignées au-dessus de l'évier — fermement, mais sans broyer. Étalez enfin sur un linge propre ou du papier absorbant et tamponnez. Simona Afifi, de Scarf Gal Food, en fait le seul secret de sa recette : « make sure that you squeeze the water out of the cucumbers ». Le concombre doit arriver dans le yaourt sec au toucher.
Le pourquoiLe rinçage retire le sel de surface mais pas celui qui a diffusé dans les premières couches de cellules — d'où un concombre déjà assaisonné à cœur. L'essorage, lui, retire l'eau libre restée entre les morceaux : c'est elle, et non l'eau intracellulaire, qui dilue le yaourt dans les premières minutes.
Pelez les gousses, retirez le germe s'il est vert, puis pilez-les au mortier avec une pincée du sel fin jusqu'à obtenir une crème lisse sans le moindre fragment. Le sel joue ici le rôle d'abrasif : il déchire les cellules au lieu de les cisailler. Cette pâte est le geste égyptien par excellence, celui de la taqleya et de la dakka, et il se retrouve à l'identique dans la salade. Réservez-la dans le saladier de service. Ceux qui trouvent l'ail cru trop mordant peuvent suivre Chez Nermine et le remplacer par une demi-cuillerée d'ail en poudre.
Le pourquoiL'alliine du bulbe et l'alliinase sont enfermées dans des compartiments séparés. La rupture des cellules les met en présence et libère l'allicine, responsable du piquant. Un pilon broie lentement et progressivement, un presse-ail écrase d'un coup : ce dernier libère davantage d'allicine d'un seul jet, d'où une amertume qui monte dans le yaourt froid.
Versez la menthe séchée dans le creux de la main et frottez-la vivement entre les paumes au-dessus du saladier. Les feuilles s'émiettent en paillettes et le parfum monte aussitôt. La menthe séchée n'est pas ici un pis-aller mais la norme égyptienne : Samia Abdennour consacre une notice entière au na'na' et y prescrit d'acheter la menthe fraîche puis de la sécher chez soi, en précisant que la menthe locale à tige fine et petites feuilles a le parfum le plus fort. Les versions égyptiennes relevées en ligne suivent, de SuperMama qui écrit « نعناع ناشف » à Am What I Eat qui note « dried mint, crushed ». Réservez la menthe fraîche ciselée pour le tout dernier moment : elle noircit au contact du sel et de l'acide, et son parfum, plus volatil, se dissipe en une demi-heure. Les deux menthes ne font pas double emploi, elles travaillent à deux étages différents.
Le pourquoiLe séchage concentre les huiles essentielles — surtout menthol et menthone — dans des trichomes glandulaires en surface des feuilles. Le frottement rompt ces glandes et libère les composés volatils ; jetée telle quelle dans le yaourt froid, la feuille séchée met plusieurs heures à s'ouvrir.
Versez le yaourt fouetté sur la pâte d'ail et mélangez à la spatule souple, en soulevant plutôt qu'en battant. Ajoutez le reste du sel fin, le poivre, le jus de citron si vous en mettez, le cumin le cas échéant, et la menthe séchée. Goûtez maintenant, avant le concombre : c'est la seule fenêtre où l'assaisonnement se juge honnêtement, car le concombre va diluer l'ensemble. La sauce doit être un cran trop relevée. Incorporez enfin le concombre en deux fois, en le retournant délicatement pour l'enrober sans casser les demi-rondelles.
Le pourquoiLe sel et l'acide citrique rapprochent le yaourt de son point isoélectrique et resserrent le réseau de caséines, qui expulse du sérum. Assaisonner le yaourt seul, puis y ajouter un concombre déjà sec, cantonne cette synérèse à un phénomène mineur ; l'inverse — saler un mélange déjà chargé d'eau — la rend spectaculaire.
Couvrez le saladier au contact ou d'un film et placez-le au réfrigérateur trente minutes. SuperMama donne exactement cette durée avant le service, et Am What I Eat la reprend mot pour mot. Ce repos n'est pas décoratif : l'ail, la menthe et le concombre y diffusent leurs arômes dans la phase aqueuse du yaourt, et la salade cesse d'être une juxtaposition pour devenir un plat. Chez Nermine va plus loin et prépare la sienne la veille, précisément pour que la menthe, l'ail et le concombre aient le temps d'imprégner le yaourt. Au-delà de vingt-quatre heures, en revanche, le concombre recommence à rendre de l'eau et l'ail cru vire au médicamenteux. C'est la seule fenêtre confortable de ce plat, et elle est large : une demi-heure au minimum, une nuit au mieux, une journée au maximum.
Le pourquoiLes composés aromatiques de l'ail et de la menthe sont pour partie hydrosolubles et migrent lentement par diffusion dans le sérum du yaourt. Le froid ralentit cette diffusion mais freine aussi l'activité des ferments lactiques résiduels, donc l'acidification : trente minutes à quatre degrés donnent la diffusion sans le surcroît d'acidité.
Sortez la salade et donnez un tour de spatule pour réincorporer le sérum qui a perlé sur les bords. Goûtez et rectifiez en sel et en poivre — c'est maintenant que l'assaisonnement se juge, et pas avant. Lissez la surface au dos de la cuillère, ciselez la menthe fraîche dessus, tracez un filet d'huile d'olive et, si le cœur vous en dit, une pincée de paprika doux, comme le recommande Land of the Pharaohs. Servez très froid, dans un bol posé à côté du plat principal et non au centre de la table. La salatet zabady se sert avec le poulet au charbon, la kofta ou un riz de fête, chacun s'en donnant une cuillerée en bord d'assiette pour calmer le piquant du plat voisin. C'est un rôle d'accompagnement, et c'est là toute sa dignité.
Le pourquoiL'huile d'olive versée en dernier flotte en film continu sur le yaourt et ralentit les échanges avec l'air : elle limite le croûtage de surface pendant le service et transporte les composés aromatiques liposolubles de la menthe fraîche, que la phase aqueuse du yaourt ne peut pas véhiculer.
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Sourcer ou se taire
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