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Atlas Culinaire · France · Paris & Île-de-France
Deux écoles également vraies : la gratinée de brasserie au gruyère, et la garbure aux oignons de Viard (1806), dont le gratin est de pain et ne contient aucun fromage.
On raconte volontiers que la soupe à l'oignon serait née sous la main d'un roi. La vérité est plus belle, et surtout elle est datée.
La première fracture porte sur le temps.
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La version que l'on connaît aujourd'hui : oignons poussés jusqu'au brun doré, bouillon, croûte de pain couverte de gruyère et passée au four. Elle se fixe entre Colombié (1897) et Julia Child (1961).
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Épluchez les oignons, coupez-les en deux du haut vers la racine, puis retirez la tête et la queue, cette partie dure d'un demi-centimètre que Gouffé recommandait déjà d'ôter. Émincez-les ensuite en travers, aussi minces et aussi réguliers que vous le pouvez. Vous en aurez pour un moment, et vous pleurerez un peu : c'est le seul passage ingrat de la recette.
Le pourquoiGouffé insiste dès 1867 sur des tranches de même épaisseur, pour que la cuisson soit égale d'un bout à l'autre. Un oignon coupé irrégulièrement donne un mélange de morceaux brûlés et de morceaux encore crus. [Jules Gouffé, Le Livre de cuisine, 1867]
Faites fondre le beurre dans une grande cocotte à fond épais. Quand il mousse, jetez-y tous les oignons d'un coup, salez d'une cuillerée à café, mélangez pour les enrober et couvrez. Laissez-les suer un quart d'heure à feu doux sans y toucher : ils vont s'affaisser, rendre leur eau et occuper trois fois moins de place qu'au départ.
Le pourquoiCette première étape à couvert n'a rien à voir avec la coloration. Elle sert à faire sortir l'eau de l'oignon, qui en est gorgé. Tant que cette eau est présente, la température de la masse ne dépasse pas celle de l'ébullition et rien ne peut dorer.
Découvrez, montez sur feu moyen, ajoutez une pincée de sucre et remuez régulièrement. Pendant trente à quarante minutes, l'eau va s'en aller et les oignons vont glisser du blond au brun doré, puis à une belle teinte de vieux cuivre. Raclez souvent le fond avec une cuillère de bois : ces petits dépôts bruns qui s'y attachent valent de l'or, ils repartiront dans la soupe. Votre cuisine va sentir bon pendant une demi-heure.
Le pourquoiLe sucre n'est pas là pour sucrer, il aide l'oignon à brunir. C'est Julia Child qui l'écrit en 1961, et c'est de son livre que vient la doctrine moderne de la longue coloration, inconnue des textes français du dix-neuvième siècle. [Julia Child, Louisette Bertholle et Simone Beck, Mastering the Art of French Cooking, 1961]
Poudrez la farine sur les oignons et remuez trois minutes, le temps qu'elle cuise. Déglacez au vin blanc en grattant le fond, laissez-le s'évaporer presque entièrement, puis versez le bouillon bouillant en une seule fois. Portez à petits frémissements et laissez aller trente minutes à découvert, en écumant de temps à autre.
Le pourquoiEscoffier lie sa garbure à l'oignon d'un roux blond, à raison de douze grammes de farine au litre. La farine ne sert pas à épaissir en sauce, elle donne à la soupe juste assez de corps pour porter la croûte sans la laisser sombrer. [Auguste Escoffier, Le Guide culinaire, 1903]
Faites sécher les rondelles de baguette au four à cent soixante degrés jusqu'à ce qu'elles soient dures et à peine dorées. Versez la soupe brûlante dans des bols allant au four, posez les croûtes à la surface, couvrez-les largement de gruyère râpé en le faisant déborder jusqu'aux bords, et enfournez une vingtaine de minutes à four chaud, puis un instant sous le gril.
Le pourquoiLe pain doit être séché à cœur avant de toucher la soupe, sans quoi il s'effondre. Escoffier décrit deux façons de garnir ses croûtes gratinées et précise que le gratin en surface, celui que nous connaissons tous, est d'abord un usage de restaurant. [Auguste Escoffier, Le Guide culinaire, 1903]
Servez immédiatement, brûlant. Prévenez vos convives : le dessus est un piège, et la soupe en dessous reste bouillante bien plus longtemps qu'ils ne le croient. Laissez chacun casser sa croûte lui-même, c'est le meilleur moment du plat.
Le pourquoiLa croûte agit comme un couvercle et retient la chaleur. C'est aussi ce qui a fait de ce plat la nourriture des fins de nuit : on le servait aux soupeurs de brasseries, qui l'appelaient la Soupe d'Ivrogne. [Prosper Salles et Prosper Montagné, La Grande Cuisine illustrée, 1902]
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Le tourin est le frère méridional de la gratinée : même principe de bulbe fondu au gras, mouillé, puis versé sur du pain. Escoffier va plus loin et range son Thourin dans la même famille, en le définissant comme une soupe à l'oignon entièrement mouillée au lait et liée aux jaunes d'œufs. Salles et Montagné, en 1902, les présentent côte à côte dans leur tour de France des soupes régionales, l'ail pour Toulouse et l'oignon pour le Nord.
Voir la recette →CousineLa parenté n'est pas une intuition, c'est un classement. Escoffier ne range pas la soupe à l'oignon parmi les potages mais parmi les Garbures, juste à côté de la Garbure Béarnaise, et il l'intitule Garbure à l'Oignon. Le nom est d'ailleurs plus ancien que lui : Viard écrivait déjà Garbure aux Oignons en 1806. Ce que ces plats partagent, c'est le pain qui boit le bouillon et gratine.
Voir la recette →VarianteSoupe à l'oignon gratinée française, la même soupe à l'oignon.
Voir la recette →CousineSoupe à l'oignon gratinée, soupe au fromage filant.
Voir la recette →Dans Le Cuisinier parisien de 1833, la soupe à l'ognon et la panade se suivent, numéros 141 et 142, dans le même chapitre des potages maigres. Ce sont deux façons de faire un repas avec du pain rassis, de l'eau et un morceau de beurre, quand il n'y a rien d'autre. La gratinée a fini en brasserie, la panade est restée à la maison.
Pas encore dans l'AtlasÉmile Zola, dans Le Ventre de Paris (1873), décrit avec précision les abords des Halles Centrales à 4h du matin : les porteurs épuisés qui s'arrêtent aux bouillons pour avaler une soupe à l'oignon brûlante avant de reprendre le travail. "Une soupe grasse, épaisse, qui sentait la vieille cocotte et l'oignon brûlé, et que tous les hommes buvaient avec des souffles de satisfaction." Cette description de Zola a durablement associé la soupe à l'oignon à la classe laborieuse des Halles — mais dès la fin du XIXe siècle, les noctambules bourgeois l'ont adoptée comme rituel post-fête, lui ajoutant une dimension romanesque que Zola n'avait pas prévue.
Les Halles Centrales de Paris (construites par Victor Baltard entre 1851 et 1874) étaient le centre névralgique de l'approvisionnement alimentaire de la capitale. Autour des pavillons de métal et verre, une dizaine de bouillons et brasseries restaient ouverts toute la nuit. Au Pied de Cochon (ouvert en 1947, toujours en activité), la soupe à l'oignon gratinée était servie 24h/24, 7j/7. Cette permanence nocturne en a fait le plat de la réconciliation des classes : à 4h du matin, un porteur de fruits et un fêtard en smoking mangeaient la même soupe, côte à côte au même comptoir. Les Halles ont été démolies en 1971 pour faire place au centre Pompidou — mais le Pied de Cochon a survécu et continue à servir la même recette.
Alexandre Dumas, dans son Grand Dictionnaire de Cuisine (publié posthume en 1873), consigne une version de la soupe à l'oignon qu'il appelle "soupe de chasse" — servie au retour des battues, dans des bols en terre cuite maintenus chauds au coin du feu. Sa recette est plus rustique que celle d'Escoffier : pas de farine, pas de vin, juste des oignons longuement confits dans du saindoux et un bouillon de pot-au-feu. Dumas précise : "On n'améliore pas la soupe à l'oignon, on la fait plus ou moins honnêtement." Cette formule — souvent citée par les cuisiniers français — exprime quelque chose d'essentiel : la soupe à l'oignon n'admet pas de sophistication. Elle n'est bonne que dans sa rusticité.
Quand Julia Child présente la soupe à l'oignon gratinée dans Mastering the Art of French Cooking (1961), elle consacre un long développement à la durée de caramélisation des oignons — 45 minutes minimum selon elle, "pas moins". Ce soin inhabituel dans un livre américain de l'époque a stupéfait les lecteurs : en 1961, l'Américain moyen caramélisait ses oignons en 10 minutes. Child explique méticuleusement pourquoi la durée fait tout : les sucres des oignons ne se transforment vraiment qu'après 30-40 minutes. Son émission TV française (The French Chef, 1963) où elle prépare la soupe en direct, avec la patience visible que demande la vraie caramélisation, a changé la façon dont les Américains cuisinent les oignons. Le plat français le plus simple a ainsi été l'un des premiers ambassadeurs de la cuisine française aux États-Unis.
Sourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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