Chargement de lâatlas
Atlas Culinaire · SuÚde · Europe
Le 10 novembre au soir, la Scanie ouvre son dĂźner d'oie par une soupe noire au sang, au girofle et au cognac, qui a le goĂ»t du pain d'Ă©pices â et qui n'a rien d'un plat de paysan.
Trois faits s'y opposent à l'image reçue.
D'abord la date : le 10 novembre est le mĂ„rtensafton, la VEILLE, la fĂȘte calendaire tombant le 11 â la SuĂšde cĂ©lĂšbre au soir prĂ©cĂ©dant le jour, comme pour beaucoup de ses fĂȘtes.
Ensuite l'anciennetĂ© scanienne : la plus ancienne attestation suĂ©doise de la Saint-Martin remonte Ă 1557 et concerne la rĂ©gion de Stockholm, pas la Scanie ; le rĂŽti d'oie n'arrive sur les tables des paysans scaniens qu'au MILIEU DU XIXá” SIĂCLE.
Si la Scanie a fini par s'approprier la fĂȘte, c'est pour une raison agricole prĂ©cise que le musĂ©e donne : elle a conservĂ© l'Ă©levage de l'oie quand il dĂ©clinait ailleurs aprĂšs la rĂ©forme agraire de l'enskifte, parce que les oies y trouvaient Ă paĂźtre sur les chaumes gras et les prairies humides.
Enfin, et c'est le point le plus dĂ©rangeant, le musĂ©e qualifie la recette moderne de la svartsoppa â sang d'oie, clou de girofle, cognac et vin mutĂ© â d'« extrĂȘmement exclusive », et y voit le produit de la prospĂ©ritĂ© du XXá” siĂšcle plutĂŽt qu'un plat de cuisine paysanne.
Autrement dit, la soupe qu'on présente comme un vestige médiéval est une construction récente et bourgeoise.
Quant Ă la lĂ©gende de saint Martin de Tours cachĂ© dans un enclos Ă oies dont le caquetage l'aurait trahi et fait Ă©vĂȘque malgrĂ© lui, le musĂ©e la donne pour ce qu'elle est : une lĂ©gende.
Reste le fait gustatif, sur lequel tout le monde s'accorde : la svartsoppa a le goût du pain d'épices, ce qui déroute systématiquement qui s'attendait à une soupe de sang.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Recueillir le sang dans un rĂ©cipient contenant dĂ©jĂ le vinaigre â une cuillerĂ©e Ă soupe par dĂ©cilitre â et fouetter immĂ©diatement. Le filtrer aussitĂŽt Ă travers un tamis fin pour retenir les caillots dĂ©jĂ formĂ©s, puis le couvrir et le garder au froid. Un sang correctement traitĂ© reste liquide, d'un rouge sombre brillant, et coule sans grumeau. La cible est un sang fluide et parfaitement lisse. S'il a dĂ©jĂ commencĂ© Ă prendre, le passer deux fois au tamis et accepter un rendement moindre â un sang coagulĂ© ne se rattrape pas, et il vaut mieux en jeter une partie que granuler toute la soupe.
Le pourquoiLe sang coagule par polymĂ©risation du fibrinogĂšne en fibrine sous l'action de la thrombine ; l'acide acĂ©tique abaisse le pH et ralentit fortement cette cascade enzymatique. C'est le mĂȘme principe que le citron sur un ceviche, appliquĂ© Ă la conservation d'un liquide.
Mettre la carcasse, le cou, les ailerons et les lĂ©gumes taillĂ©s dans une grande marmite, couvrir d'eau froide et porter doucement Ă frĂ©missement. Ăcumer soigneusement la mousse grise des premiĂšres minutes, puis laisser aller Ă petit feu une heure et demie, sans jamais bouillir. Retirer les abattis â gĂ©sier, cĆur â Ă mi-parcours, avant qu'ils ne durcissent, et les rĂ©server. Filtrer et faire rĂ©duire le bouillon jusqu'Ă environ un litre. La cible est un bouillon ambrĂ©, corsĂ©, qui nappe lĂ©gĂšrement la cuillĂšre. Si le bouillon est trouble, c'est qu'on a bouilli â il restera utilisable mais la soupe sera moins nette.
Le pourquoiLe collagÚne de la carcasse se convertit en gélatine sur une heure et demie de frémissement, ce qui donne au bouillon son corps ; l'ébullition, elle, émulsionne la graisse dans le liquide et le rend définitivement trouble.
Remettre le bouillon rĂ©duit sur feu doux, ajouter le girofle, le gingembre, la marjolaine et le thym, puis le vin mutĂ© et le jus de pomme ou le sirop, et laisser infuser une dizaine de minutes sans bouillir. GoĂ»ter et ajuster : la soupe doit ĂȘtre franchement Ă©picĂ©e et nettement sucrĂ©e, avec un fond de volaille â l'ensemble Ă©voque le pain d'Ă©pices, et c'est le repĂšre que donne le Nordiska museet. La cible est un bouillon trĂšs aromatique dont on pourrait dĂ©jĂ faire un plat. Si le girofle domine trop, allonger d'un peu de bouillon rĂ©servĂ© plutĂŽt que de sucrer davantage.
Le pourquoiLes composés aromatiques du girofle (eugénol) et du gingembre (gingérols) sont liposolubles et se libÚrent surtout à chaud ; une infusion à soixante-dix ou quatre-vingts degrés les extrait sans qu'on ait besoin de bouillir, ce que la présence ultérieure du sang interdira.
Retirer la casserole du feu et laisser le bouillon redescendre autour de soixante-dix degrĂ©s â il ne doit plus frĂ©mir du tout. Verser alors le sang filtrĂ© EN FILET, en fouettant sans arrĂȘt. La soupe brunit puis noircit et Ă©paissit lĂ©gĂšrement. Remettre sur feu trĂšs doux, ou mieux au bain-marie, et porter Ă soixante-quinze degrĂ©s au maximum en remuant, sans jamais approcher l'Ă©bullition. La cible est une soupe noire, lisse, lĂ©gĂšrement nappante. Si des grumeaux apparaissent, passer immĂ©diatement au chinois fin â on sauve la soupe au prix d'un peu de corps, mais si elle a bouilli, il n'y a rien Ă faire.
Le pourquoiL'albumine et les autres protĂ©ines plasmatiques du sang dĂ©naturent et coagulent entre soixante-dix et quatre-vingts degrĂ©s, exactement comme un blanc d'Ćuf. En deçà , elles Ă©paississent le liquide en restant en suspension ; au-delĂ , elles s'agrĂšgent en grumeaux et la soupe granule irrĂ©versiblement.
Pendant que le bouillon infuse, pocher les pruneaux et les quartiers de pomme dans une louche de bouillon rĂ©servĂ©, cinq Ă huit minutes, jusqu'Ă ce qu'ils soient tendres mais entiers. Couper les abattis rĂ©servĂ©s en petits morceaux et, si l'on en a, trancher la saucisse de foie d'oie. La cible est une garniture tiĂšde, entiĂšre, prĂȘte Ă ĂȘtre disposĂ©e dans l'assiette. Si les pommes se dĂ©litent, les remplacer par des quartiers crus trĂšs fins : ils cuiront dans la soupe chaude.
Le pourquoiLa pectine de la pomme s'hydrolyse rapidement en milieu chaud et acide ; un pochage court dans un bouillon peu acide préserve la structure des quartiers, alors qu'une cuisson prolongée les réduit en compote.
Disposer dans chaque assiette creuse quelques morceaux d'abattis, deux pruneaux, un ou deux quartiers de pomme et Ă©ventuellement une rondelle de saucisse de foie, puis verser la soupe trĂšs chaude â jamais bouillante â par-dessus. La svartsoppa se sert en PREMIER, elle ouvre le dĂźner d'oie du 10 novembre, et le rĂŽti d'oie suivra, puis la pomme scanienne en dessert. La cible est une assiette noire et brillante d'oĂč Ă©mergent la garniture. Si la soupe doit attendre, la garder au bain-marie entre soixante-dix et soixante-quinze degrĂ©s et ne jamais la remettre sur feu direct.
Le pourquoiLe girofle et le gingembre sont exactement les Ă©pices du pain d'Ă©pices nordique, et le sucre du vin mutĂ© et du jus de pomme complĂšte l'illusion ; le cerveau identifie ce profil aromatique avant d'identifier le bouillon de volaille, d'oĂč l'effet systĂ©matiquement rapportĂ©.
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
Sourcer ou se taire
Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier Ă cuisiner cette recette.
Vous l'avez testée ? Notez-la et partagez votre version : vous aidez l'Atlas à grandir.