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Atlas Culinaire · Colombie · Amériques
Le poisson posĂ© sur les tubercules et jamais dans l'eau â une cuisson Ă la vapeur inventĂ©e sur les berges du Magdalena, avec le sable, le feu et une feuille de bananier
« Viuda » â la veuve â dĂ©signe, selon les sources, soit un plat « veuf » de sauce et d'accompagnement liquide, soit une prĂ©paration nĂ©e de l'absence de marmite.
Le rĂ©cit que rapporte la presse culturelle colombienne est le second : les pĂȘcheurs des berges du Magdalena cuisinaient avec ce qu'ils avaient â un feu de bois et un lit de sable humide tapissĂ© de feuilles de bananier formant une sorte de marmite improvisĂ©e.
Le plat porte donc dans son nom la trace d'une cuisine sans ustensile.
Le deuxiĂšme point est technique et il est le vrai cĆur de la recette : le poisson ne BOUT PAS.
L'inventaire du Ministerio de Cultura le formule sans ambiguĂŻtĂ© pour les versions du Magdalena : « on fait un lit ou une couche avec la vitualla et, avant qu'elle ne soit complĂštement cuite, on pose le bocachico et on finit la cuisson â ceci dans l'intention de donner au poisson une CUISSON Ă LA VAPEUR ».
L'eau ne couvre que les tubercules ; le poisson cuit au-dessus, dans la vapeur qu'ils dégagent.
Toute recette qui immerge le poisson fait un sancocho, pas une viuda.
TroisiĂšme point, patrimonial et inquiĂ©tant : la version de Santa Cruz de Mompox est documentĂ©e par la FundaciĂłn Escuela Taller dans un ouvrage dont le titre dit tout â « Recetario cocinas EN RIESGO de Santa Cruz de Mompox » (2012, p.
41).
Le plat est officiellement recensé comme une cuisine menacée.
QuatriĂšme point, Ă©cologique : le bocachico (Prochilodus magdalenae) est une espĂšce migratrice du Magdalena dont les remontĂ©es, les subiendas, structurent le calendrier de pĂȘche du fleuve et se rarĂ©fient.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Plonger le poisson salĂ©-sĂ©chĂ© cinq minutes dans de l'eau salĂ©e tiĂšde pour ramollir la surface et amorcer la sortie du sel, puis le laver trois fois Ă l'eau claire froide en le frottant dĂ©licatement â c'est la mĂ©thode documentĂ©e sur le bas Magdalena. Pour un poisson trĂšs fortement salĂ©, prolonger par un bain d'eau froide de deux Ă quatre heures, changĂ©e une fois. GoĂ»ter un fragment pour dĂ©cider : il doit ĂȘtre salĂ© comme une charcuterie correcte, pas comme de l'eau de mer. La cible est un poisson souple, qui plie sans casser, et dont la chair a repris de la clartĂ©.
Le pourquoiLe dessalage fonctionne par osmose : le sel migre du muscle vers l'eau claire jusqu'Ă Ă©quilibre, et changer l'eau relance le gradient â un seul bain, mĂȘme long, cesse de dessaler aprĂšs quelques heures.
Passer les feuilles de bananier trois secondes au-dessus d'une flamme pour les assouplir, les essuyer, puis en tapisser complĂštement le fond et les parois d'une grande marmite Ă fond Ă©pais, en les laissant dĂ©passer sur les bords. Ce n'est pas dĂ©coratif : la feuille empĂȘche les tubercules d'attacher, parfume tout le plat et servira d'assiette au service. C'est aussi l'hĂ©ritage direct du lit de sable et de feuilles des pĂȘcheurs du Magdalena. La cible est une marmite entiĂšrement doublĂ©e, sans mĂ©tal apparent au fond.
Le pourquoiLa feuille de bananier passée à la flamme libÚre ses composés aromatiques volatils et devient imperméable ; elle isole thermiquement le fond et évite la caramélisation directe des tubercules.
Disposer sur les feuilles une couche serrĂ©e de yuca, ñame, plĂĄtano vert, plĂĄtano maduro et ahuyama, avec la moitiĂ© de la ciboule et l'ail. Verser de l'eau â environ un demi-litre â de maniĂšre Ă ce qu'elle AFFLEURE tout juste les tubercules sans les recouvrir. C'est le geste dĂ©cisif de la recette : l'eau ne doit jamais atteindre le poisson qu'on posera dessus. Saler trĂšs peu, le poisson salera le reste. Couvrir et cuire quinze minutes Ă feu vif. La cible est un lit de tubercules Ă mi-cuisson, dans une marmite qui chuinte franchement.
Le pourquoiL'eau au contact des tubercules bout et sature l'atmosphÚre de la marmite en vapeur à 100 °C ; c'est cette vapeur, et non l'immersion, qui cuira le poisson posé au-dessus.
Poser le bocachico dessalĂ© Ă plat sur les tubercules, sans l'enfoncer. RĂ©partir dessus le reste de ciboule et les rondelles de tomate. Rabattre les bords des feuilles de bananier sur l'ensemble, couvrir, et cuire vingt Ă vingt-cinq minutes Ă feu moyen sans jamais ouvrir. Le poisson cuit exclusivement Ă la vapeur montante et absorbe le parfum de la feuille et des tubercules. La cible est une chair opaque qui se dĂ©tache de l'arĂȘte d'une simple pression, et un lit de tubercules complĂštement tendres. Ne jamais remuer : le bocachico est fragile et se disloque au premier coup de cuillĂšre.
Le pourquoiLes protéines de poisson coagulent entre 55 et 65 °C ; la vapeur les cuit vite et uniformément sans dilution ni brassage, ce que l'immersion dans un bouillon ne permet pas.
Couper le feu et laisser reposer cinq Ă sept minutes sans ouvrir. La vapeur retombe, le poisson finit de cuire par inertie et les jus se redistribuent dans la chair. Le fond de la marmite contient maintenant un jus court, liĂ© par l'amidon de la yuca et du ñame â c'est la meilleure partie et il ne faut pas la perdre. La cible est un plat stabilisĂ©, oĂč le poisson tient en un seul morceau et oĂč les tubercules ont absorbĂ© le sel et le parfum. Ce repos est aussi ce qui permet de soulever le poisson entier sans le casser.
Le pourquoiLa détente des fibres pendant le repos leur permet de réabsorber une partie du liquide expulsé par la cuisson, ce qui divise la perte de jus au moment du service.
Parsemer le cilantro ciselĂ© sur le poisson et presser un demi-citron vert par-dessus. GoĂ»ter le jus du fond et rectifier â il ne devrait presque rien lui manquer, le poisson salĂ© ayant assaisonnĂ© tout le plat en cuisant. La cible est un ensemble oĂč le salĂ© du poisson, le sucrĂ© du plĂĄtano maduro, la douceur de la yuca et l'aciditĂ© du citron s'Ă©quilibrent. S'il manque de nervositĂ©, c'est le citron qui manque, jamais le sel.
Le pourquoiL'acidité du citron et du suero contrebalance la salinité résiduelle du poisson en stimulant la salivation, ce qui abaisse nettement la perception du sel.
Servir directement sur les feuilles de bananier, comme le dĂ©crit la fiche de Mompox : on dispose le poisson et les tubercules sur une feuille Ă©talĂ©e, on arrose du jus du fond, et l'on accompagne de riz blanc et de guarapo de panela au citron ou Ă l'orange amĂšre. La feuille est l'assiette. C'est un plat de fleuve, de midi et de partage, qui se mange lentement en dĂ©sossant. Il se conserve deux jours au frais mais se rĂ©chauffe mal â le poisson se dĂ©fait. En revanche, les tubercules restants, poĂȘlĂ©s le lendemain, sont excellents.
Le pourquoiServir sur feuille de bananier maintient la chaleur et évite le contact avec une assiette froide qui figerait immédiatement le jus lié à l'amidon des tubercules.
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Sourcer ou se taire
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