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Atlas Culinaire · Saint-Pierre-et-Miquelon · Amériques
Le soda boréal de la francophonie nord-atlantique — une décoction de pousses d'épinette sucrée à la mélasse et réveillée par la levure, que Saint-Pierre nomme à l'anglaise « bière de spruce », héritage de quatre siècles de marine et de scorbut vaincu.
Face à cette tradition vivante, Marie-Josée Taillefer tranche dans les archives de Radio-Canada : « la recette d'aujourd'hui n'a rien à voir avec la décoction de conifère qui existait bien avant » — les sodas industriels modernes remplacent la levure et les pousses par de l'eau gazéifiée et de l'essence.
La filiation historique, elle, est écrasante : décoctions autochtones d'annedda qui sauvèrent l'équipage scorbutique de Jacques Cartier, « petite bière » brassée dès 1617 par Louis Hébert et Marie Rollet, deux pintes quotidiennes par soldat britannique à l'hiver 1760, jusqu'à Cook qui en brassa en 1773 contre le scorbut.
Saint-Pierre-et-Miquelon ajoute sa pièce au débat par le nom même : ici on dit « bière de spruce », anglicisme assumé du français des îles, et le chef Philippe Pupier la cuisine jusque dans sa sauce pour joues et langues de morue — preuve que la boisson appartient bien au paysage local, entre Terre-Neuve toute proche et l'héritage québécois.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Cueillez 200 g de jeunes pousses d'épinette au printemps, en prélevant une pousse par rameau sans jamais dégarnir un arbre entier - la cueillette respectueuse est la première règle des anciens. Vérifiez l'espèce avec certitude : aiguilles courtes piquantes disposées tout autour du rameau pour l'épinette, et écartez absolument l'if, toxique, dont les aiguilles plates et luisantes s'alignent sur deux rangs. Rincez les pousses à l'eau claire et débarrassez-les de leurs capuchons bruns.
Le pourquoiLes jeunes pousses concentrent la sève, les arômes citronnés et la vitamine C - la raison historique de la boisson antiscorbutique - qui se dissipent dans les aiguilles âgées.
Portez les 4 litres d'eau à ébullition dans une grande marmite, jetez-y les pousses, couvrez et laissez frémir doucement 20 à 30 minutes. L'eau se teinte d'ambre pâle et la cuisine embaume la forêt après la pluie. C'est la méthode ancienne dans toute sa simplicité - une décoction, pas une infusion : il faut l'ébullition douce pour extraire résines et essences que l'eau chaude seule ne sort pas. Éteignez, puis goûtez : résine, agrume, une pointe d'astringence, jamais d'amertume brûlante.
Le pourquoiLes composés aromatiques des conifères sont en partie volatils - la décoction couverte les dissout dans l'eau au lieu de les laisser fuir avec la vapeur.
Filtrez la décoction chaude au tamis fin doublé d'une étamine, en pressant les pousses pour en tirer les derniers sucs, puis remettez le liquide dans la marmite rincée. Ajoutez la cassonade et la mélasse et remuez jusqu'à dissolution complète. Goûtez : le mélange doit être franchement sucré, davantage que la boisson finale voulue, car la levure va consommer une partie du sucre pendant la fermentation. La robe prend une couleur de thé foncé aux reflets roux.
Le pourquoiLe sucre est double emploi - il donne le corps de la boisson ET nourrit la levure qui produira le gaz : sous-doser, c'est obtenir un breuvage plat et maigre.
Laissez le liquide redescendre à température tiède, entre 25 et 35 degrés - le test du doigt propre : agréablement tiède, jamais chaud. Prélevez un verre de liquide, délayez-y la levure, attendez dix minutes qu'une mousse se forme, puis reversez le tout dans la marmite avec le bicarbonate et mélangez. Ce passage par un levain de contrôle évite le pire scénario du brasseur amateur : ensemencer quatre litres avec une levure morte et ne s'en apercevoir que deux jours plus tard.
Le pourquoiAu-dessus de 40 degrés la levure meurt, en dessous de 20 elle s'endort - la fenêtre tiède est la condition de la prise de mousse.
Transvasez la boisson à l'entonnoir dans des bouteilles de PLASTIQUE à bouchon vissé, type bouteille d'eau gazeuse, en laissant cinq bons centimètres de vide sous le goulot. Vissez fermement. La règle n'est pas une coquetterie : la fiche patrimoniale de l'IREPI rappelle que la fermentation « peut causer des explosions » et que l'artisan Jocelyn Labbé lui-même ne peut vendre sa bière embouteillée. La tradition québécoise guettait le « pop » du bouchon ; le plastique moderne permet de guetter sans risque.
Le pourquoiLe gaz carbonique produit par la levure n'a nulle part où s'échapper - c'est lui qui carbonate la boisson, et lui aussi qui fait éclater le verre trop fier.
Rangez les bouteilles debout dans un coin tiède de la cuisine, autour de 22 à 25 degrés, à l'abri de la lumière directe. Dégazez matin et soir : dévissez le bouchon d'un quart de tour jusqu'au chuintement, laissez fuser, revissez. En 24 à 48 heures selon la chaleur, la bouteille durcit sous la main et un fin chapelet de bulles monte le long des parois quand on l'incline. La boisson reste quasi sans alcool sur un temps si court - c'est un soda vivant, pas un cidre.
Le pourquoiLa levure transforme le sucre en gaz carbonique - quelques heures de plus et elle passerait le relais à l'alcool, ce que la tradition du soda d'épinette ne cherche pas.
Passez les bouteilles au réfrigérateur au moins six heures : le froid endort la levure et fige la carbonatation au niveau atteint. Ouvrez au-dessus de l'évier, très lentement, bouteille bien droite et jamais secouée. Servez glacé dans de grands verres, sur la dernière neige de la levure qui reste au fond de la bouteille - on verse doucement pour la laisser en place, ou on l'assume trouble comme les versions artisanales d'autrefois. La boisson se garde une semaine au froid, en se faisant chaque jour un peu plus sèche.
Le pourquoiLe froid arrête net le travail de la levure - sans lui, la fermentation continue en chambre chaude jusqu'à l'excès de pression ou d'alcool.
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Sourcer ou se taire
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