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Atlas Culinaire · France · Languedoc & Roussillon
Morue travaillée chaude, huile d'olive en filet, lait pour corriger le sel — jamais de pomme de terre. La recette que Grimod imprime en 1803, et la version aux truffes que Durand fixe à Nîmes en 1830.
Commençons par ce que la brandade n'est pas : ce n'est pas une purée. C'est une émulsion, et le premier qui l'ait écrite l'avait parfaitement compris. En 1803, dans son Almanach des Gourmands, Grimod de La Reynière explique que la réussite dépend surtout du mouvement imprimé pendant très longtemps à la casserole, et qui seul opère l'extrême division de toutes les parties de ce poisson naturellement coriace, et le métamorphose en une espèce de crème. Puis il ajoute la phrase qui devrait être gravée dans toutes les cuisines : il ne faut donc point se lasser de remuer, autrement vous n'auriez qu'une Béchamel au lieu d'une Brandade.
La première fracture est celle de la pomme de terre, et elle se tranche — mais pas avec l'argument qu'on lit partout.
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Quatre choses et rien d'autre : la morue, l'huile d'olive en filet, un peu de lait chaud pour corriger le sel, et le mouvement. C'est la version que Grimod imprime en 1803, que Cardelli recopie en 1831, qu'Audot donne en 1854 et en 1907, et que les maisons nîmoises vendent aujourd'hui en « nature ». L'ail y est bienvenu mais, comme l'écrit Durand, il n'est pas de rigueur.
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Coupez la morue en gros carrés et mettez-la à dessaler, peau vers le haut, dans un grand volume d'eau froide au réfrigérateur. Comptez deux jours pleins pour une morue épaisse, et changez l'eau quatre ou cinq fois. Les recettes nîmoises actuelles disent vingt-quatre à quarante-huit heures en renouvelant l'eau toutes les quatre heures.
Le pourquoiLes deux textes fondateurs donnent la même durée et le même geste. Durand, en 1830 : faites tremper la morue deux jours, dans cet intervalle changez-la d'eau quatre ou cinq fois. Dubois, en 1886 : faites-les dégorger pendant quarante-huit heures, en les changeant d'eau deux fois par jour. Le sel ne sort pas tout seul : il diffuse vers l'eau jusqu'à l'équilibre, et sans renouvellement la diffusion s'arrête. [Charles Durand, Le Cuisinier Durand (1830) · Urbain Dubois, La Cuisine classique (1886), n° 797 · McGee, On Food and Cooking (2004)]
Mettez la morue égouttée dans une casserole avec les 50 cl de lait, la feuille de laurier et la gousse d'ail écrasée, à hauteur. Montez très doucement. Au moment où la surface frémit et menace de bouillonner, faites le geste de Durand : jetez-y un verre d'eau fraîche, retirez du feu, couvrez, et laissez la morue finir de cuire dans le liquide chaud pendant dix à quinze minutes.
Le pourquoiC'est la règle absolue du plat, et Durand la met en note à part pour qu'on ne la manque pas : la morue, qu'il est indispensable de tenir bien chaude pour être préparée en brandade, ne doit néanmoins jamais bouillir. Dubois écrit de même, cuisez la morue à l'eau sans ébullition. Escoffier, lui, la veut vert cuite, pochée huit minutes seulement à partir du frémissement. L'ébullition fait deux dégâts : elle contracte les fibres et chasse la gélatine, et une morue sèche et fibreuse ne s'émulsionne plus. [Charles Durand, Le Cuisinier Durand (1830), note · Urbain Dubois (1886) · Escoffier, Le Guide culinaire (1903)]
Égouttez la morue sur un tamis et parez-la aussitôt, tant qu'elle est brûlante : ôtez la peau, toutes les arêtes, et la tête si vous en avez une. Ne gardez que les chairs les plus saines. Réduisez-les en très petits morceaux dans la casserole ou le mortier.
Le pourquoiGuégan, en 1921, reprend le texte de Durand mot pour mot sur ce point : n'en conserver que les chairs les plus saines, mises chaudes dans une casserole en très petits morceaux. La chaleur est la condition de l'émulsion — la gélatine de la morue n'est liante que chaude — et le parage se fait donc contre le temps, pas à loisir. [Bertrand Guégan, La fleur de la cuisine française, t. II (1921), p. 221, reprenant Durand · Escoffier (1903)]
Sur feu très doux, écrasez la morue chaude au pilon ou à la spatule de bois jusqu'à obtenir une pâte, puis commencez à verser l'huile d'olive en filet très mince, sans jamais cesser de tourner, toujours dans le même sens. Ajoutez l'ail pilé si vous en mettez, quelques gouttes de citron, et continuez. Comptez un bon quart d'heure de travail.
Le pourquoiCe n'est pas une purée, c'est une émulsion, et Grimod l'avait compris dès 1803 : la réussite dépend surtout du mouvement imprimé pendant très longtemps à la casserole, et qui seul opère l'extrême division de toutes les parties de ce poisson naturellement coriace, et le métamorphose en une espèce de crème. Puis il prévient : il ne faut donc point se lasser de remuer, autrement vous n'auriez qu'une Béchamel au lieu d'une Brandade. Dubois précise la mécanique en 1886 : incorporez l'huile peu à peu et par intervalles, sans discontinuer le travail violent. [Grimod de La Reynière, Almanach des Gourmands (1803) · Urbain Dubois, La Cuisine classique (1886), n° 797 · Audot (1907)]
Goûtez. Si c'est trop salé ou trop serré, ajoutez le lait de pochage bien chaud, une cuillerée à la fois, en continuant de tourner. Arrêtez-vous dès que la texture vous plaît : le lait n'est pas là pour allonger, il est là pour ajuster.
Le pourquoiC'est le point le plus mal compris du plat. Audot est parfaitement clair en 1854 : ajoutez de l'eau bouillante ou du lait très chaud si vous craignez qu'elle ne soit trop salée. Et en 1907 : un peu de lait de temps en temps pour adoucir ou éclaircir. Escoffier détend au lait bouillant, jusqu'à deux décilitres et demi. Dubois et Gouffé, eux, préfèrent deux ou trois cuillerées de crème double, et Dubois note que par cette addition l'appareil devient plus moelleux. Le liquide chaud est donc un réglage, et le choix entre lait, eau et crème appartient au cuisinier. [Audot, La Cuisinière de la campagne et de la ville (1854 et 1907) · Escoffier (1903) · Dubois (1886) · Gouffé (1877)]
Rectifiez l'assaisonnement en dernier — sel avec prudence, poivre blanc, une pointe de muscade si vous aimez. Dressez la brandade en dôme dans un plat creux et piquez-y des triangles de pain de mie ou de pain de campagne frits à la minute. Servez chaud.
Le pourquoiLe dressage est constant dans tout le corpus, ce qui est rare. Escoffier : dresser en timbale en montant la brandade en rocher pyramidal, piquer dessus de petits triangles en pain de mie frits au beurre clarifié, au dernier moment. Gouffé : dressez la morue en rocher sur le plat et garnissez-la de croûtons de pain frit. Dubois : entourez-la avec des fleurons en feuilletage ou des croûtons de pain frits. Et l'assaisonnement se fait en dernier parce qu'on ne sait pas avant ce que le dessalage a laissé. [Escoffier, Le Guide culinaire (1903) · Gouffé, Le Livre de cuisine (1877) · Dubois (1886)]
Pas de pomme de terre, pas de fécule, pas de farine. Si vous voulez la version à la purée, faites-la et appelez-la par son nom : c'est un parmentier de morue, ou les Beignets à la Bénédictine d'Escoffier, deux tiers de brandade pour un tiers de purée.
Le pourquoiLe mécanisme rend le féculent inutile : la morue déshydratée par le sel devient une pommade quand on la réhydrate et qu'on l'émulsionne à l'huile, et la gélatine du poisson suffit à lier. Aucune des recettes du corpus, de 1803 à 1938, n'en contient. Gilles Taliani, qui tient L'Ancien théâtre à Nîmes depuis trente ans, résume : la brandade n'a pas de pomme de terre, c'est inadmissible ; mélangée à des pommes de terre, c'est un parmentier. [Objectif Gard, entretien avec Gilles Taliani (L'Ancien théâtre, Nîmes) · Escoffier, Le Guide culinaire (1903), Beignets à la Bénédictine · l'ensemble du corpus 1803-1938]
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La cousine niçoise du même poisson séché. Là où la brandade émulsionne la morue à l'huile jusqu'à la crème, l'estocaficada mijote le stockfish avec tomates, olives et pommes de terre : même matière première venue du Nord par la route du sel, deux traitements opposés. Mistral, qui donne les deux mots, écrit brandado pour l'une et emploie merlusso pour la matière commune.
Voir la recette →CousineLe même geste, appliqué à autre chose. L'aïoli garni monte l'huile d'olive en émulsion sur l'ail, la brandade la monte sur la chair de morue — et l'aïoli garni sert justement de la morue pochée à côté. Grimod, en 1803, signalait d'ailleurs les Frères Provençaux comme renommés à la fois pour leurs ragoûts à l'ail et pour leurs brandades de merluche : c'était la même cuisine.
Voir la recette →CousineÉcrasé de morue et pomme de terre (brandade de Nîmes), même purée de cabillaud, version méridionale à l'huile.
Voir la recette →CousineBrandade de morue nîmoise, morue à l'ail et huile.
Voir la recette →CousineBrandade de morue, émulsion de poisson à l'huile.
Voir la recette →CousineBrandade de morue nîmoise, morue émulsionnée.
Voir la recette →Une variante nommée et datée, qu'Escoffier donne juste après la brandade classique : on prépare la pâte de morue de la même façon, puis on remplace entièrement l'huile et le lait par sept décilitres et demi de crème bien fraîche, incorporée cuillerée par cuillerée. Dubois et Gouffé allaient déjà dans ce sens en glissant deux ou trois cuillerées de crème double en fin de montage, ce qui, note Dubois, rend l'appareil plus moelleux.
Pas encore dans l'AtlasLe titre exact que Durand donne à sa recette, et que Guégan réimprime encore en 1921. L'expression n'a rien de mystérieux : « en pierre à fusil » décrit la découpe, en petits morceaux anguleux — Durand emploie la même image pour tailler des raves. C'est donc la brandade d'origine, désignée par la coupe de sa morue.
Pas encore dans l'AtlasLe plat que l'on appelle à tort brandade quand on y met de la pomme de terre. Il existe, il est bon, et il porte un autre nom. Escoffier l'avait d'ailleurs codifié sans jamais l'appeler brandade : ses Beignets à la Bénédictine sont faits de deux tiers de brandade pour un tiers de purée de pommes de terre. Gilles Taliani, à Nîmes, tranche à sa façon : mélangée à des pommes de terre, c'est un parmentier. La pomme de terre n'est donc pas une hérésie, c'est un dérivé — et il a son propre nom.
Pas encore dans l'AtlasLa brandade de Nîmes est le fruit inattendu du commerce atlantique. La morue salée voyageait depuis les bancs de Terre-Neuve jusqu'aux ports languedociens depuis le XVIe siècle, transportée par les Basques puis par les Bretons. À Nîmes, ville sans port mais carrefour commercial actif, elle était dessalée et transformée en cette préparation crémeuse qui compensait l'absence de poisson frais accessible.
C'est Charles Durand, cuisinier nîmois du XIXe siècle, qui consacra la brandade comme spécialité gastronomique régionale dans son ouvrage Le Cuisinier Durand (1830). Avant lui, le plat était considéré comme une nourriture populaire de carême. Après lui, les tables bourgeoises se l'approprièrent. Durand est à la brandade ce qu'Escoffier est au tournedos Rossini : celui qui lui a donné ses lettres de noblesse.
La controverse fondamentale qui déchire les brandadiers : peut-on ajouter de la pomme de terre ? Les puristes nîmois hurlent que c'est une hérésie montpelliéraine. Les pragmatiques répondent que la pomme de terre permet d'obtenir une consistance plus stable et moins grasse. La brandade IGP tranche officiellement : la pomme de terre est autorisée mais ne peut dépasser 30% du volume total. Un compromis que personne ne trouve satisfaisant.
Dans le Gard, la brandade était traditionnellement le plat du vendredi saint, le seul moment de l'année où l'on pouvait voir des familles protestantes et catholiques partager le même repas. Ce plat de carême transcendait les guerres de religion qui avaient ensanglanté la région. Aujourd'hui encore, les restaurants nîmois qui rouvrent après la trêve hivernale annoncent la brandade en tête de menu comme un signal de renaissance.
Sourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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