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Atlas Culinaire · Colombie · Amériques
Le cuir de la bĂȘte devient sa marmite â quatre heures de cuisson dans son propre jus, cousue au fil de fer, ouverte Ă table comme un paquet
« Carne a la perra » sonne trivial en espagnol et plusieurs chefs llaneros de Villavicencio militent pour la dĂ©nomination « carne asada en cuero », qui est d'ailleurs celle retenue par Chisaba Pereira et DĂaz HenrĂquez dans « Llano Adentro â Orinoquia: gastronomĂa nĂłmada » (tome 7 de la Biblioteca bĂĄsica de cocinas tradicionales de Colombia, MinCultura / Universidad de los Andes), oĂč le plat est listĂ© sous la double Ă©tiquette « carne asada en cuero o carne a la perra ».
Les tenants de la forme populaire répondent que c'est précisément ce nom qui a circulé de hato en hato depuis les llanos du XIXᔠsiÚcle et qu'il n'y a rien à corriger.
Le point rĂ©ellement tranchĂ© est technique et il tient en une phrase de l'Instituto de Turismo de Villavicencio : on dĂ©sosse le morceau EN LAISSANT LE CUIR ATTACHĂ, on adobe deux Ă trois heures au sel et Ă la ciboule seulement, on tranche la chair en laniĂšres, on referme le cuir en poche, on coud au fil de fer et on cuit quatre heures.
Tout ce qui s'Ă©carte de cela â cuisson au four dans du papier aluminium, marinade au vin, ajout d'Ă©pices composĂ©es â sort du plat.
Le troisiĂšme dĂ©bat est sanitaire et il est rĂ©el : le cuir doit ĂȘtre flambĂ© et grattĂ© jusqu'Ă l'os des poils avant emploi ; les municipalitĂ©s du Meta encadrent aujourd'hui sa vente sur les marchĂ©s, ce qui a fait basculer une partie des restaurants vers une cuisson en cocotte fermĂ©e qui imite l'Ă©tanchĂ©itĂ© du cuir sans le cuir.
Les puristes de San MartĂn tiennent cette version pour un autre plat.
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Poser le morceau cĂŽtĂ© peau au-dessus d'une flamme vive ou d'un chalumeau et brĂ»ler les poils par petites surfaces, en dĂ©plaçant sans arrĂȘt. La peau se rĂ©tracte, siffle et noircit lĂ oĂč les poils grillent. Racler aussitĂŽt au dos d'un couteau bien affĂ»tĂ©, Ă contre-sens, jusqu'Ă ce que la surface soit lisse et claire ; rincer Ă l'eau froide, essuyer soigneusement. RĂ©pĂ©ter partout. La cible est un cuir propre au toucher, sans un poil rĂ©siduel, souple et sans odeur de brĂ»lĂ©. Un cuir imparfaitement grattĂ© parfumera tout le paquet Ă la corne pendant quatre heures â c'est le seul dĂ©faut irrattrapable de cette recette. Si la peau a noirci trop profondĂ©ment par endroits, gratter jusqu'au blanc, quitte Ă l'amincir.
Le pourquoiLes poils sont de la kĂ©ratine ; brĂ»lĂ©e, elle libĂšre des composĂ©s soufrĂ©s extrĂȘmement persistants qui migrent dans le gras pendant une cuisson longue. Les Ă©liminer avant est la seule prĂ©vention possible.
Poser le morceau cuir en dessous. DĂ©gager l'os en suivant sa forme avec la pointe du couteau, en restant collĂ© Ă l'os pour ne pas entamer la chair, et surtout sans jamais percer la peau par le dessous. Le cuir doit rester attachĂ© Ă la viande sur au moins un grand cĂŽtĂ© â c'est la charniĂšre qui permettra de refermer le paquet. Retirer l'os, parer les gros tendons apparents. La cible est une grande piĂšce plate, chair au-dessus, cuir intact en dessous, sans un seul trou. Si le couteau perce la peau, marquer l'endroit : il faudra le recoudre en premier, sinon tout le jus s'Ă©chappera par lĂ .
Le pourquoiLe cuir joue exactement le rÎle d'un sac de cuisson sous vide : il est imperméable, il supporte les quatre heures et il retient l'intégralité des jus et de la vapeur. Une seule perforation ruine l'étanchéité.
RĂ©partir le sel gros sur toute la surface de chair, en frottant fermement pour le faire entrer dans les fibres. Ajouter la ciboule hachĂ©e, l'ail Ă©crasĂ©, le poivre concassĂ© et le cumin si l'on en met. Masser encore. Laisser reposer deux Ă trois heures Ă tempĂ©rature fraĂźche, cuir en dessous, sans jamais saler la peau. Pendant ce temps le sel tire l'eau de la chair, puis la rĂ©absorbe chargĂ©e d'arĂŽmes â la surface passe de mate et sĂšche Ă humide et brillante. La cible est une viande qui a rendu une petite mare de jus salĂ© et parfumĂ© au fond du plat. Moins de deux heures, l'assaisonnement reste en surface ; au-delĂ de quatre, la chair commence Ă se raidir comme une salaison.
Le pourquoiSaumurage sec : le sel dissout les protéines myofibrillaires qui gonflent et retiennent l'eau. C'est ce qui permet à un morceau de tenir quatre heures de cuisson sans se dessécher.
Sans dĂ©tacher la chair du cuir, la trancher en larges laniĂšres de trois Ă quatre centimĂštres d'Ă©paisseur, en s'arrĂȘtant juste avant la peau â comme on entaille un pain sans le couper. RĂ©partir le reste de ciboule entre les laniĂšres. Puis rabattre les bords du cuir les uns sur les autres pour former une poche fermĂ©e, chair Ă l'intĂ©rieur, et coudre au fil de fer ou Ă la grosse ficelle, points serrĂ©s tous les trois centimĂštres. Le paquet doit ĂȘtre hermĂ©tique et rĂ©gulier, sans poche d'air molle. C'est lĂ que se joue la cuisson : chaque laniĂšre cuit dans la vapeur des autres, et le cuir empĂȘche la moindre goutte de s'Ă©chapper. Un paquet mal cousu se vide au bout d'une heure et la viande finit par griller Ă sec.
Le pourquoiTrancher avant cuisson multiplie les surfaces d'Ă©change Ă l'intĂ©rieur d'un volume clos : le sel et les arĂŽmes atteignent le cĆur, et la vapeur circule entre les laniĂšres au lieu de rester en pĂ©riphĂ©rie.
Poser le paquet cuir en dessous sur une grille, au-dessus d'un lĂšchefrite, et cuire quatre heures Ă environ 150 °C â au four Ă bois traditionnellement, au four domestique aujourd'hui. Ne pas ouvrir, ne pas retourner avant la troisiĂšme heure ; Ă ce moment-lĂ , retourner une seule fois pour que le cuir du dessus s'assĂšche et croustille. La cuisson est lente et silencieuse, sans crĂ©pitement violent : si ça grĂ©sille fort, la tempĂ©rature est trop haute et le cuir va se percer. Au bout de quatre heures, le paquet est gonflĂ©, dorĂ© foncĂ©, tendu comme un ballon, et il chuinte doucement. Il pĂšse visiblement moins lourd que le matin : c'est l'eau partie, pas le jus.
Le pourquoiĂ 150 °C, le collagĂšne du veau se convertit en gĂ©latine sur plusieurs heures sans que les fibres musculaires ne se contractent brutalement â c'est la fenĂȘtre exacte entre viande ferme et viande effilochĂ©e.
Sortir le paquet et le laisser reposer vingt Ă trente minutes, toujours cousu, posĂ© sur une planche. Il continue de cuire de l'intĂ©rieur et, surtout, les jus poussĂ©s vers le centre par la chaleur se redistribuent dans toute l'Ă©paisseur. Ouvrir tout de suite, c'est perdre un demi-litre de jus sur la planche et servir une viande sĂšche. Pendant le repos, le paquet se dĂ©tend visiblement et le chuintement s'arrĂȘte. PrĂ©parer pendant ce temps la yuca et les topochos bouillis, les citrons coupĂ©s, et l'ajĂ llanero. Le paquet reste chaud une heure sans problĂšme â c'est mĂȘme ainsi qu'on le transporte au llano, de la cuisine au fond de la savane.
Le pourquoiPendant la cuisson, la contraction des fibres chasse le jus vers le centre. En refroidissant de quelques degrĂ©s, les fibres se relĂąchent et rĂ©absorbent une partie de ce liquide â d'oĂč une perte au tranchage divisĂ©e par deux ou trois.
Porter le paquet entier Ă table sur une planche. Couper le fil au ciseau et dĂ©plier le cuir : la vapeur monte d'un coup, les laniĂšres apparaissent brunes dessus, roses et juteuses au cĆur, baignant dans un jus court, presque un fond. Presser du citron vert sur toute la surface, poivrer, et servir directement dans le cuir avec la yuca, les topochos et l'ajĂ. Chacun se sert Ă la fourchette. Le cuir lui-mĂȘme ne se mange pas â il a jouĂ© son rĂŽle de marmite. Ce qui reste au fond, ce jus concentrĂ© de quatre heures, se ramasse Ă la cuillĂšre sur la yuca : c'est la meilleure partie du plat, et celle que les tables pressĂ©es jettent avec le cuir.
Le pourquoiL'acidité du citron vert tranche les longues chaßnes grasses fondues du veau et réactive la perception des arÎmes aprÚs une cuisson longue, qui aplatit toujours le profil aromatique.
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Sourcer ou se taire
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