Chargement de l’atlas
Atlas Culinaire · France · Provence & Côte d'Azur
Le bœuf fondant braisé au vin rouge et à l'écorce d'orange, codifié par Reboul en 1897 : le grand plat d'hiver de la Provence, meilleur réchauffé le lendemain
On présente volontiers la daube comme l'une des plus vieilles recettes de Provence, immémoriale comme les oliviers. La vérité est plus savoureuse. Le mot « daube » vient de l'occitan adobar — « apprêter, arranger, accommoder » (Frédéric Mistral, dans Lou Tresor dóu Felibrige, donne « biàu à l'adobo », le bœuf à l'étuvée) —, mais sa première trace écrite n'est ni provençale ni médiévale : on lit « gigotz à la dobe » à Lille, en 1571, et le mot n'entre dans les livres de cuisine qu'avec Oudin (1640) puis La Varenne (1654). Longtemps, « une daube » désigne n'importe quelle viande apprêtée à l'étuvée, souvent servie froide en gelée, et c'est même, au XVIIIᵉ siècle, une spécialité… de Saint-Malo. La daube provençale au bœuf que nous aimons — vin rouge, écorce d'orange, longue cuisson en terre — ne se cristallise qu'au XIXᵉ siècle, lorsque la tomate, longtemps tenue pour ornementale et même toxique, gagne enfin les cuisines du Midi.
La première querelle est celle des écoles, car « la » daube provençale n'existe pas au singulier.
✦ Choisissez votre école ✦
La version fondatrice de Reboul : jus clair au vin rouge et au vinaigre, parfumé à l'écorce d'orange. Ni olive, ni tomate, ni champignon.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
La veille, détaillez 1,8 kg de bœuf en gros cubes d'environ 80 à 100 g — gardez-les généreux, ils vont fondre des heures durant. Déposez-les dans une terrine avec les oignons en quartiers, les carottes (sauf pour la comtadine), l'ail, le bouquet garni et le zeste d'orange, puis noyez le tout sous le vin de votre école : rouge corsé et un verre de vinaigre pour la provençale, rouge et marc pour la niçoise, vin blanc et cognac pour la version d'Escoffier. Couvrez et laissez mariner au frais six heures au minimum, idéalement toute une nuit.
Le pourquoiLa marinade parfume et colore la viande, et son acidité dénature le collagène de surface. Reboul (1897) se contente de cinq à six heures ; une nuit entière n'apporte rien de plus en profondeur. [J.-B. Reboul, La Cuisinière provençale, 1897]
Égouttez la viande en filtrant et réservant la marinade. Séchez les morceaux au papier absorbant. Dans la daubière, faites fondre tout doucement 200 g de lard gras haché, retirez les grattons, puis faites-y roussir un oignon. Saisissez alors la viande sur toutes ses faces, par petites quantités, jusqu'à une belle croûte brune.
Le pourquoiLa réaction de Maillard crée les arômes torréfiés qui donnent sa profondeur au jus. Contrairement au mythe, saisir ne « scelle » pas les jus : on saisit pour le goût, jamais pour l'étanchéité. [Harold McGee, On Food and Cooking]
Remettez toute la viande et la garniture aromatique dans la daubière. Ajoutez l'ail, un bouquet garni frais et un brin de zeste d'orange (sauf pour la version d'Escoffier). Versez la marinade filtrée et laissez-la réduire de moitié à feu vif pour cuire l'alcool, puis complétez d'un demi-litre d'eau ou de bouillon chaud, juste à hauteur des morceaux.
Le pourquoiRéduire la marinade concentre les arômes et chasse l'alcool cru ; on mouille ensuite à hauteur pour une cuisson immergée et régulière. [J.-B. Reboul, La Cuisinière provençale, 1897]
Couvrez la daubière hermétiquement et laissez cuire à tout petit feu, ou au four à 140 °C, durant quatre à cinq heures. La daube provençale de Reboul reste claire : ni olive, ni tomate, ni champignon, seulement la viande, le vin et l'orange. En fin de cuisson, dégraissez la surface.
Le pourquoiÀ frémissement doux (~85 °C), le collagène des morceaux durs se transforme en gélatine, qui lie le jus naturellement. Le secret n'est pas la durée extrême, mais la douceur du feu. [J.-B. Reboul, 1897 ; science du braisage (McGee)]
Éteignez le feu et laissez la daube refroidir complètement, idéalement jusqu'au lendemain. La graisse fige en surface : retirez-la à la cuillère. Réchauffez ensuite tout doucement avant de servir.
Le pourquoiAu repos, les arômes se diffusent et s'équilibrent, la gélatine prend corps et les composés soufrés de l'ail et de l'oignon s'adoucissent : voilà pourquoi la daube est meilleure le lendemain. [Science du goût (America's Test Kitchen)]
Servez la daube brûlante dans des assiettes creuses chaudes. En Provence, le jus nappe traditionnellement des macaronis — la macaronade ; en pays niçois, on l'accompagne de gnocchis ou de pâtes fraîches, et le surplus de viande devient farce à raviolis. Polenta et pommes vapeur font aussi merveille.
Le pourquoiRien ne se perd dans une daube : le jus sert de sauce aux pâtes et la viande restante d'une farce — un plat de récupération devenu fête. [Tradition provençale et niçoise]
Versez sur la daube un vin à sa mesure : un rouge corsé et charpenté pour les écoles au vin rouge — Bandol, Coteaux d'Aix, Châteauneuf-du-Pape ou Côtes du Rhône —, capable de tenir tête au jus profond. Pour la version d'Escoffier au vin blanc, choisissez un blanc sec et structuré de Provence.
Le pourquoiUn plat aussi puissant écrase un vin léger ; il appelle un compagnon tannique et solaire, idéalement le vin même de la cuisson. [Accords régionaux (domaines de Provence)]
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
♔ Cette recette n'a jamais été testée par la communauté. Soyez le premier à fermer la couronne.
Le débouché direct de la daube niçoise : le reste de viande braisée, haché avec des blettes, farcit les raviolis et cannellonis niçois. Dans ce cas, on retire l'écorce d'orange, qui parasiterait la farce.
Voir la recette →CousineLa même grammaire — chair marinée puis braisée longuement au vin — appliquée à la volaille plutôt qu'au bœuf, et au Pinot bourguignon plutôt qu'au rouge solaire de Provence.
Voir la recette →CousineLe cousin du Nord : même principe de bœuf mijoté très longtemps, mais à la bière brune et au sucre roux des Flandres au lieu du vin rouge et de l'orange du Midi.
Voir la recette →CousineLe même geste appliqué au gibier : un civet de sanglier marine et mijote au vin rouge, mais se lie traditionnellement au sang de la bête, là où la daube se lie de sa seule gélatine.
Voir la recette →CousineDaube provençale, bœuf braisé long et parfumé, autre membre de la famille.
Voir la recette →CousineLa cousine méridionale. Même principe de viande marinée puis braisée au vin rouge, mais signature provençale : zeste d'orange, clou de girofle, parfois une pointe de cannelle et l'huile d'olive. Souvent décrite comme l'adaptation méditerranéenne du bourguignon.
Voir la recette →CousineDaube provençale, bœuf braisé au vin.
Voir la recette →CousineDaube provençale, bœuf braisé au vin.
Voir la recette →Faux-ami à séparer du plat : l'argot « c'est de la daube » (camelote, médiocre) n'a rien à voir avec le ragoût. Il vient du lyonnais daube « gâté » ou de l'ancien français dauber « frapper, railler » — pas de l'occitan adobar « apprêter » dont naît le plat.
Pas encore dans l'AtlasLe braisé bourgeois national, cousin de table : bœuf piqué de lard, carottes et pied de veau pour le liant, mais sans l'orange ni le caractère solaire de la Provence. Reboul le range d'ailleurs à part de sa daube.
Pas encore dans l'AtlasLa sœur papale : on remplace le bœuf par de l'épaule d'agneau ou de mouton, et la marinade se fait au vin blanc. Développée par René Jouveau dans l'Armana prouvençau (1950), elle garde la couenne, l'huile d'olive et le zeste d'orange.
Pas encore dans l'AtlasFaux-ami marin : la « daube de poulpe au vin rouge » méditerranéenne et le « civet de zourite » réunionnais portent le nom de daube mais cuisent un céphalopode, non du bœuf — un plat tout autre.
Pas encore dans l'AtlasLe quasi-synonyme de la daube — bœuf étuvé au vin —, souvent relevé d'anchois, de câpres et de cornichons dans sa version provençale courante, là où la daube de Reboul s'en passe.
Pas encore dans l'AtlasLa daube des gardians : le taureau de Camargue (AOC depuis 1996) mariné au vin rouge avec thym, laurier et zeste d'orange, mijoté des heures et servi sur le riz de Camargue.
Pas encore dans l'AtlasLe parent transalpin : un bœuf longuement braisé au vin rouge, qui partage avec la daube son étymon même — l'italien dobba, « la marinade », cousin de l'occitan adobar.
Pas encore dans l'AtlasLa daube doit son nom à la daubière, ce récipient en terre cuite à couvercle bombé utilisé dans les cuisines provençales depuis au moins le XVe siècle. Reboul (1897) décrit la daubière idéale : « une poterie de grès à goulot étroit qui empêche l'évaporation ». Certaines familles provençales possèdent encore des daubières centenaires, transmises de génération en génération comme des héritages culinaires.
Curnonsky, Prince des Gastronomes, avait une règle personnelle pour la daube provençale : « On ne fait jamais une daube pour moins de 8 personnes. En dessous de ce nombre, la quantité est insuffisante pour que le jus se lie naturellement. » Cette règle de proportion (le rapport masse de viande / volume de sauce) est documentée dans Cuisine et Vins de France (1953) et reste valide.
La tradition provençale de servir la daube le lendemain est si ancrée qu'il existe un proverbe local : *La daube d'hier vaut mieux que la rôtissoire d'aujourd'hui.* Reboul (1897) consacre un paragraphe entier à la « daube réchauffée », qu'il juge supérieure à la daube du jour. Cette tradition de cuisine d'anticipation — préparer la veille ce qu'on mangera demain — est une sagesse culinaire méditerranéenne.
L'olivier est cultivé en Provence depuis au moins 3 500 ans (attestations archéologiques massaliotes). Les olives noires de Provence dans la daube sont donc une cohérence historique totale. Pourtant, Escoffier (1903) ne les mentionne pas dans sa version de la daube provençale. C'est Reboul (1897) qui les impose comme ingrédient « absolument nécessaire ». Cette divergence entre deux autorités de la même époque illustre la richesse des variantes régionales.
Sourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à cuisiner cette recette.