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Atlas Culinaire · France · Bourgogne
Coq de basse-cour marinĂ© 24 heures au Chambertin de Bourgogne â la recette d'Escoffier en sauce rubis, lardons de poitrine fraĂźche et champignons de Paris.
Le coq au vin est l'une des braises les plus anciennes de la cuisine française. La technique de cuire un vieux coq dans le vin pour attendrir ses muscles â durcis par des annĂ©es Ă courir et Ă gratter â est attestĂ©e dans les campagnes de Bourgogne depuis le Moyen Ăge. Le premier recueil Ă la fixer par Ă©crit dans sa forme moderne est celui de Pampille (pseudonyme de Marthe Daudet) dans Les Bons Plats de France, en 1919 : « Un vrai coq au vin se fait avec un coq d'au moins deux ans, dont les muscles ont eu le temps de s'endurcir et d'accumuler le collagĂšne qui donnera Ă la sauce sa consistance veloutĂ©e. »
Le coq au vin a une fracture originelle que tous les cuisiniers connaissent mais que peu osent nommer : depuis les années 1960, presque tout ce qui est vendu ou servi sous ce nom utilise un poulet, pas un coq.
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La veille, découpez le coq (ou le poulet fermier) en 8 morceaux. Placez-les dans un grand plat creux avec 1 bouteille de Chambertin (ou de Bourgogne rouge de qualité), 2 carottes en rondelles, 2 oignons émincés, 4 gousses d'ail écrasées, 1 bouquet garni (thym, laurier, queues de persil), 10 grains de poivre noir et 4 clous de girofle. Couvrez d'un film alimentaire et réfrigérez 12 à 24 heures. Retournez les morceaux à mi-parcours. Le lendemain, égouttez soigneusement les morceaux, épongez-les avec du papier absorbant et réservez la marinade et les légumes séparément.
Le pourquoiLa marinade remplit deux fonctions. D'abord, les acides du vin (acide tartrique, malique) commencent Ă dĂ©naturer les protĂ©ines superficielles de la viande, facilitant la pĂ©nĂ©tration de la chaleur lors du braisage. Ensuite, et surtout pour un vrai coq, les tanins et les anthocyanes du vin commencent Ă imprĂ©gner la chair, qui prendra sa teinte rubis caractĂ©ristique. Pour un coq de 18 mois, 24 heures sont un minimum. [Auguste Escoffier â Le Guide Culinaire (1903)]
Dans une grande cocotte en fonte, faites chauffer 3 cuillĂšres Ă soupe d'huile Ă feu vif jusqu'Ă lĂ©gĂšre fumĂ©e. Salez et poivrez les morceaux de coq. Faites-les dorer en plusieurs fois â jamais plus de 4 morceaux Ă la fois â pendant 4 Ă 5 minutes sur chaque face, jusqu'Ă obtenir une croĂ»te brun-acajou profonde. Retirez chaque lot et rĂ©servez. Dans la mĂȘme cocotte, faites revenir les lĂ©gumes de la marinade Ă©gouttĂ©s 5 minutes jusqu'Ă lĂ©gĂšre coloration. Remettez les morceaux de coq. Versez 4 cl de cognac, inclinez lĂ©gĂšrement la cocotte et flambez â ou faites simplement rĂ©duire Ă feu vif 2 minutes si vous ne souhaitez pas flamber.
Le pourquoiLe brunissement Maillard entre 130 et 180°C gĂ©nĂšre plus de 300 composĂ©s aromatiques (pyrazines, furannes, aldĂ©hydes) dans la croĂ»te. Ces composĂ©s vont diffuser dans la sauce pendant toute la durĂ©e du braisage et lui donner sa complexitĂ©. Un coq non rĂŽti donne une sauce terne de couleur grise. La croĂ»te brun-acajou est le fondement de la sauce rubis. [Auguste Escoffier â Le Guide Culinaire (1903)]
Saupoudrez les morceaux de 2 cuillĂšres Ă soupe de farine et faites-la « singer » en retournant les morceaux dans la cocotte pendant 2 minutes sur feu moyen â la farine doit cuire lĂ©gĂšrement et dorer. Versez la marinade filtrĂ©e (sans les lĂ©gumes solides), puis complĂ©tez avec du bouillon de volaille pour couvrir les morceaux aux trois quarts. Ajoutez 2 cuillĂšres Ă soupe de concentrĂ© de tomates et rectifiez l'assaisonnement. Portez Ă frĂ©missement, couvrez et laissez braiser Ă feu trĂšs doux (ou Ă 160°C au four) pendant 1h30 pour un poulet fermier, 2h30 Ă 3 heures pour un vrai coq.
Le pourquoiLa farine « singeante » (rĂŽtie dans la graisse) forme un liant Ă base d'amidon dĂ©gradĂ© qui Ă©paissit la sauce progressivement pendant le braisage sans crĂ©er de grumeaux, contrairement Ă une farine crue. Le concentrĂ© de tomates apporte l'aciditĂ© et les sucres de Maillard supplĂ©mentaires qui Ă©quilibrent les tanins du vin. [Pampille (Marthe Daudet) â Les Bons Plats de France (1919)]
Pendant le braisage, prĂ©parez les trois garnitures. Lardons : faites blanchir 150 g de poitrine de porc fraĂźche coupĂ©e en lardons 3 minutes dans l'eau bouillante, Ă©gouttez, puis dorez-les dans une poĂȘle sans matiĂšre grasse jusqu'Ă lĂ©gĂšre croustillance. Champignons : nettoyez 250 g de champignons de Paris et poĂȘlez-les Ă feu vif dans du beurre â ne les salez qu'en fin de cuisson pour Ă©viter qu'ils rendent leur eau. Oignons grelots : pelez 200 g d'oignons grelots et faites-les glacer Ă blanc dans une casserole avec 20 g de beurre, une pincĂ©e de sucre et juste assez d'eau pour les couvrir Ă mi-hauteur. Couvrez et laissez cuire 15 Ă 20 minutes jusqu'Ă ce qu'ils soient translucides et caramĂ©lisĂ©s.
Le pourquoiBlanchir les lardons avant de les dorer Ă©limine l'excĂšs de sel et les impuretĂ©s qui troubleraient la sauce. Les dorer Ă sec ensuite crĂ©e une croĂ»te Maillard sans apporter de matiĂšre grasse supplĂ©mentaire. Les champignons poĂȘlĂ©s Ă feu vif conservent leur texture : Ă feu doux, ils suent et se dĂ©trempent. [Inventaire du patrimoine culinaire de France â Bourgogne (1993)]
Quand le coq est tendre (la chair se dĂ©tache de l'os sous une lĂ©gĂšre pression), prĂ©levez les morceaux et rĂ©servez-les au chaud. Passez le jus de braisage au chinois, en pressant bien les lĂ©gumes pour en extraire tout le suc. DĂ©graissez la sauce (une louche ou une cuillĂšre passĂ©e en surface enlĂšve la pellicule de graisse). Remettez le fond filtrĂ© dans la cocotte et faites rĂ©duire Ă feu moyen-vif jusqu'Ă obtenir une sauce qui nappe bien le dos d'une cuillĂšre â cela peut prendre 15 Ă 25 minutes selon la quantitĂ©. Ajoutez alors les lardons, les champignons et les oignons grelots dans la sauce et rĂ©chauffez 5 minutes Ă feu doux.
Le pourquoiLa rĂ©duction concentre les molĂ©cules aromatiques et les sucres du vin dans un volume plus petit, ce qui intensifie la profondeur et l'onctuositĂ© de la sauce. Un fond non rĂ©duit est aqueux et plat. La rĂ©duction est le moment oĂč la sauce passe de « jus de cuisson » à « grande sauce ». [Auguste Escoffier â Le Guide Culinaire (1903)]
Disposez les morceaux de coq dans un plat creux chaud ou directement dans la cocotte en fonte. Nappez gĂ©nĂ©reusement de sauce rubis, en veillant Ă ce que chaque morceau soit brillant. Ajoutez les lardons, champignons et oignons grelots rĂ©partis harmonieusement. Parsemez de persil plat fraĂźchement ciselĂ©. Servez immĂ©diatement, avec des pommes de terre vapeur Ă chair ferme (Charlotte, Nicola), des pĂątes fraĂźches larges (pappardelles) ou une tranche de pain de campagne grillĂ©e et frottĂ©e Ă l'ail. Le vin de service doit ĂȘtre le mĂȘme ou du mĂȘme millĂ©sime que le vin de cuisson.
Le pourquoiLe contraste visuel entre la sauce rubis profonde, les lardons dorĂ©s, les champignons ocre et les oignons nacrĂ©s est le marqueur visuel d'un coq au vin rĂ©ussi. Un plat monochrome signale une cuisson insuffisante ou des garnitures trop fondues. Le persil plat apporte la fraĂźcheur et le chlorophylle qui contrebalancent visuellement la profondeur sombre de la sauce. [Paul Bocuse â La Cuisine du marchĂ© (1976)]
Si vous souhaitez servir le coq au vin le lendemain â ce qui est vivement conseillĂ© â laissez la cocotte refroidir complĂštement Ă tempĂ©rature ambiante, puis rĂ©frigĂ©rez toute la nuit. Le lendemain, la graisse s'est solidifiĂ©e en surface : prĂ©levez-la dĂ©licatement avec une cuillĂšre, c'est le signe que vous avez bien travaillĂ©. RĂ©chauffez Ă feu trĂšs doux, Ă couvert, en ajoutant 5 Ă 10 cl de bouillon si la sauce a trop Ă©paissi au froid. Laissez monter doucement en tempĂ©rature pendant 20 Ă 25 minutes sans bouillir. GoĂ»tez et rectifiez l'assaisonnement en fin de chauffe, car le sel s'est concentrĂ© pendant la nuit.
Le pourquoiUne nuit de repos au rĂ©frigĂ©rateur est une Ă©tape de cuisson Ă part entiĂšre. Le collagĂšne gĂ©latinisĂ© du coq continue de se dissoudre dans la sauce froide, les arĂŽmes du vin migrent dans les fibres de la viande, et les garnitures s'imprĂšgnent de la sauce rubis. Un coq au vin servi le jour mĂȘme est bon. Le mĂȘme, rĂ©chauffĂ© le lendemain, est grand. [Auguste Escoffier â Le Guide Culinaire (1903)]
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En 1903, dans Le Guide Culinaire, Escoffier pose la rĂšgle sans ambiguĂŻtĂ© : « La recette du coq au vin exige impĂ©rativement un vieux coq de basse-cour, dont les muscles durcis par l'exercice livreront au vin leur plus prĂ©cieuse substance. » Escoffier ne cuisinait pas pour des convives pressĂ©s. Dans sa brigade du Savoy et du Ritz, le coq marinait 36 heures et braisait 4 heures. Ce qu'il dĂ©crit n'est pas une recette rustique amĂ©liorĂ©e â c'est une technique de transformation : transformer la rĂ©sistance d'un vieux coq en onctuositĂ© de grand restaurant.
Curnonsky â nĂ© Maurice Sailland, Ă©lu « prince des gastronomes » par les cuisiniers français en 1927 â considĂ©rait le coq au vin comme « la plus belle preuve que la cuisine de mĂ©nage peut atteindre Ă la grandeur ». Dans Cuisine et Vins de France (1953), il Ă©crit : « Le coq au vin n'a pas d'inventeur. Il est l'Ćuvre d'une civilisation paysanne qui a compris que la patience et le vin pouvaient rendre prĂ©cieux ce que la nature avait fait dur. » Cette formule rĂ©sume en une phrase tout ce qu'il faut savoir sur la gastronomie française.
Quand Julia Child prĂ©sente le coq au vin dans The French Chef en 1963, elle utilise un poulet ordinaire, pas un coq. Elle le sait et le dit : « En France, on utilise un vrai coq. Ici, en AmĂ©rique, on n'en trouve pas. Alors on prend un beau poulet fermier et on fait au mieux. » Ce pragmatisme, assumĂ© et expliquĂ©, est ce qui fait la grandeur de Julia Child : elle ne trahit pas la tradition, elle la rend accessible en nommant ce qu'elle change. Mastering the Art of French Cooking (1961) introduit la recette en prĂ©cisant que le rĂ©sultat sera excellent â mais diffĂ©rent d'un vrai coq au vin.
Paul Bocuse avait une rĂšgle absolue pour le coq au vin, qu'il rĂ©pĂ©tait Ă ses stagiaires : « Vous cuisinez avec le vin que vous servez Ă table. Si vous ne serviriez pas ce vin Ă un invitĂ©, ne le mettez pas dans la cocotte. » Dans La Cuisine du marchĂ© (1976), il dĂ©veloppe : le vin de cuisson n'est pas une recette, c'est un investissement. Un Bourgogne village de qualitĂ© dans la cocotte donne une sauce honnĂȘte. Un Chambertin donne une sauce noble. Ce n'est pas du snobisme â c'est de la cohĂ©rence.
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