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Atlas Culinaire · Bermudes · Amériques
Le dessert le plus théùtral des Bermudes tient en une flamme bleue : des cerises de Surinam compotées une poignée de minutes, embrasées au Black Seal et versées encore ardentes sur la glace vanille.
La noble d'abord : le flambage de cerises sur glace vanille descend en droite ligne des cherries jubilee qu'**Auguste Escoffier** est rĂ©putĂ© avoir composĂ©es pour un jubilĂ© de la reine Victoria â vraisemblablement le jubilĂ© de diamant de 1897 â, cerises et kirsch embrasĂ©s en salle, versĂ©s sur glace vanille, selon la fiche canonique que rappelle Wikipedia.
La vernaculaire ensuite : les Bermudes ont pris le geste et l'ont crĂ©olisĂ© de fond en comble â kirsch remplacĂ© par le rhum de mĂ©lasse Gosling's Black Seal, cerise douce remplacĂ©e par la cerise de Surinam, ce petit fruit cĂŽtelĂ© aigre-doux qui envahit les haies de l'Ăźle.
The Bermudian classe les « flaming cherries » (rhum et glace vanille) parmi ses treize plats iconiques, et Bermuda.com les range dans les desserts du répertoire national.
Or ce fruit-lĂ a un casier : le Department of Environment and Natural Resources documente une *Eugenia uniflora* introduite avant 1790 comme arbre d'ornement, propagĂ©e par les Ă©tourneaux aprĂšs 1900 puis par les kiskadees aprĂšs 1957, jusqu'Ă former des sous-bois quasi monospĂ©cifiques Ă Blue Hole Park oĂč elle Ă©touffe le White Stopper indigĂšne.
Flamber l'envahisseur est donc, littĂ©ralement, un acte de gestion Ă©cologique â le plus savoureux de l'Ăźle.
Reste la querelle technique : les puristes du jubilee exigent le flambage EN SALLE, devant les convives ; les prudents flambent en cuisine, et les cuisiniers de l'Ăźle rappellent une rĂšgle non nĂ©gociable propre au fruit â cuisson courte, car la cerise de Surinam poussĂ©e trop loin vire Ă l'amer, comme sa confiture.
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Ne retenir que des cerises d'un rouge profond, presque grenat, souples sous une pression légÚre. Un fruit encore orange ou rouge clair garde une note résineuse tenace qu'aucune flamme n'effacera, et une seule poignée suffit à marquer le dessert entier. Rincer à l'eau froide, équeuter, et sécher soigneusement : des fruits mouillés feraient retomber le sirop en jus. La saison bermudienne court d'avril à début juin, dans les haies et les jardins de toute l'ßle.
Le pourquoiLes composés terpéniques responsables de la note résineuse ne se dégradent qu'en toute fin de maturation : le stade de cueillette décide du dessert.
Fendre chaque cerise et extraire son noyau, unique et gros pour la taille du fruit. Ce noyau est franchement amer, et une poignĂ©e de minutes dans un sirop chaud suffit Ă lui faire contaminer la poĂȘle entiĂšre. Travailler au-dessus d'un saladier pour recueillir le jus qui s'Ă©chappe, car la cerise de Surinam, cĂŽtelĂ©e et fragile, saigne gĂ©nĂ©reusement. Compter environ 340 g de chair dĂ©noyautĂ©e au terme de l'exercice.
Le pourquoiLes composés phénoliques amers du noyau diffusent trÚs vite en milieu chaud et sucré : leur élimination totale est la condition du dessert, comme pour la confiture de l'ßle.
MĂ©langer les cerises dĂ©noyautĂ©es avec le sucre et la cuillerĂ©e de jus de citron vert, et laisser macĂ©rer trente minutes Ă tempĂ©rature ambiante. Le sucre tire le jus du fruit par osmose et un sirop grenat se forme tout seul, sans chauffe. Cette macĂ©ration raccourcit d'autant le passage en poĂȘle â et sur un fruit qui devient amer s'il cuit trop, chaque minute de feu Ă©conomisĂ©e est une assurance. Profiter de l'attente pour placer quatre coupes au congĂ©lateur.
Le pourquoiL'osmose extrait l'eau intracellulaire sans chaleur, prĂ©servant pigments et arĂŽmes frais du fruit â le principe mĂȘme qui sert la confiture de Surinam de l'Ăźle.
Verser cerises et sirop dans une poĂȘle large et chauffer Ă feu moyen-vif. Cuire CINQ minutes environ en secouant la poĂȘle : le sirop bouillonne, Ă©paissit Ă peine, et les fruits s'affaissent sans se dĂ©faire. On cherche une compotĂ©e lĂąche aux fruits encore entiers, pas une confiture â la fourchette de vingt Ă vingt-cinq minutes vaut pour les pots de garde, pas pour la poĂȘle du dessert. Couper le feu dĂšs que le sirop nappe la cuillĂšre d'un voile lĂ©ger.
Le pourquoiLa cerise de Surinam concentre ses tanins Ă la cuisson prolongĂ©e : au-delĂ du court compotage, l'amertume monte sans aucun gain de goĂ»t â la leçon documentĂ©e de sa confiture.
Sortir les coupes givrĂ©es du congĂ©lateur et y dĂ©poser les boules de glace vanille, une gĂ©nĂ©reuse par personne. Les coupes retournent au froid jusqu'Ă la toute derniĂšre seconde : le dessert repose entiĂšrement sur le choc entre le fruit brĂ»lant et la glace ferme, et une boule qui a attendu Ă tempĂ©rature ambiante s'effondrera au premier contact. Aligner les coupes prĂšs de la cuisiniĂšre, prĂȘtes Ă recevoir, avant mĂȘme d'ouvrir la bouteille de rhum.
Le pourquoiLa glace vanille joue le rĂŽle du froid structurant du jubilee d'Escoffier : sa fonte lente sous la sauce chaude EST l'expĂ©rience recherchĂ©e â encore faut-il qu'elle parte trĂšs froide.
Chauffer les 80 ml de Black Seal dix secondes dans une toute petite casserole â tiĂšde, pas bouillant. Hors du feu, hotte Ă©teinte, verser le rhum chaud sur les cerises et enflammer aussitĂŽt Ă l'allumette longue, en tenant le visage et les manches Ă distance. Une flamme bleue court sur la poĂȘle, spectaculaire dans une lumiĂšre tamisĂ©e, et meurt d'elle-mĂȘme en trente secondes environ quand l'alcool de surface est consumĂ©. Secouer doucement la poĂȘle pendant la flamme pour l'Ă©tendre Ă tous les fruits.
Le pourquoiL'alcool tiédi s'évapore assez pour former une nappe de vapeurs inflammables : c'est elle qui brûle, caramélisant la surface du sirop et laissant au fond les arÎmes de mélasse du rhum.
La flamme Ă peine Ă©teinte, verser cerises et sirop brĂ»lants sur les boules de glace, en rĂ©partissant le sirop Ă la cuillĂšre. Servir IMMĂDIATEMENT, cuillĂšre en main : le dessert vit dans la minute oĂč le chaud creuse le froid, oĂč le sirop grenat marbre la vanille fondante. C'est le service en salle du jubilee d'Escoffier adaptĂ© aux vĂ©randas bermudiennes â et si l'assistance mĂ©rite le spectacle, flamber directement Ă table, poĂȘle posĂ©e sur un dessous-de-plat, lumiĂšres baissĂ©es. Le contraste s'Ă©teint en trois minutes : ce dessert n'attend personne.
Le pourquoiLe gradient thermique chaud-froid amplifie la perception des arĂŽmes volatils du rhum et des esters du fruit : servi tiĂšde sur glace molle, le mĂȘme dessert paraĂźt plat.
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Sourcer ou se taire
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