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Atlas Culinaire · Colombie · Amériques
Tout le cabri passe dans la marmite â la chair, les abats, la graisse et le sang â et rien ne se perd ; c'est le plat que les Wayuu servent aux moments qui comptent
L'inventaire du Ministerio de Cultura le classe sous l'usage « CEREMONIAL » et le dĂ©crit ainsi : « ViscĂšres et viande de chivo â gĂ©nĂ©ralement gigot, Ă©paule, cĂŽtes â que l'on fait frire avec oignon, ail et poivron, puis auxquels on ajoute le sang de chivo, et que l'on laisse cuire Ă feu doux ; se sert avec pocada de yuca, bollo limpio ou arepas de maĂŻs » (source : SĂĄnchez & SĂĄnchez, « Paseo de Olla », MinCultura, 2012, p.
48).
Chez les Wayuu, le cabri est un aliment sacrĂ© et le friche â juriiche ou juricchi en wayuunaiki â accompagne les mariages, les funĂ©railles, les cĂ©rĂ©monies de passage Ă l'Ăąge adulte et les rĂ©unions de rĂ©solution de conflits interfamiliaux.
Radio Nacional de Colombia prĂ©cise que lors des rituels funĂ©raires, seule la viande d'animal domestique peut ĂȘtre consommĂ©e.
Servir un friche « pour goûter la cuisine locale » sans savoir cela, c'est manquer le plat entier.
Le deuxiĂšme point est technique et il est le vrai cĆur de la recette : le SANG.
Il est recueilli Ă l'abattage et immĂ©diatement SALĂ pour l'empĂȘcher de coaguler, puis ajoutĂ© en fin de cuisson.
C'est lui qui lie le plat, le colore et lui donne son goût minéral caractéristique.
Un friche sans sang est un simple sauté d'abats de cabri.
TroisiÚme point, précis : les femmes wayuu utilisent un cabri JEUNE, de quatre mois au maximum ; les hommes abattent l'animal, le nettoient et recueillent le sang.
Passé cet ùge, la viande devient forte et la préparation change de nature.
QuatriĂšme point, Ă©conomique : les « bolitas de friche » de Greta Lucelis Deluque, de Riohacha, ont remportĂ© en 2011 le Prix national des cuisines traditionnelles dans la catĂ©gorie INNOVATION â preuve que le plat vit aussi hors du rituel.
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Rincer longuement tous les abats Ă l'eau froide courante. Retourner les tripes, les retourner et les frotter au gros sel et au demi-citron vert, en insistant, puis rincer et rĂ©pĂ©ter jusqu'Ă ce que l'eau reste parfaitement claire. Retirer les membranes du foie, les valves du cĆur, les conduits du poumon. Couper l'ensemble en morceaux de trois Ă quatre centimĂštres. La cible est un lot d'abats fermes, sans odeur forte, parfaitement propres. Le nettoyage des tripes est la partie la plus longue de la recette et celle qu'on ne peut pas abrĂ©ger : une seule portion mal nettoyĂ©e contamine tout le plat.
Le pourquoiLe mucus intestinal est une glycoprotéine qui ne se dissout ni dans l'eau ni à la chaleur ; seule l'abrasion mécanique combinée à l'acide et au sel l'élimine réellement.
Mettre la viande de cabri et les abats les plus fermes (cĆur, poumon, tripes) dans une grande marmite, couvrir d'eau, saler franchement et cuire vingt minutes Ă partir de l'Ă©bullition. Ăcumer la mousse grise. Le foie et les rognons, eux, ne se prĂ©cuisent PAS : ils iront directement Ă la friture, sinon ils deviennent farineux. Ăgoutter en rĂ©servant un verre de l'eau de cuisson. La cible est une viande raffermie, Ă moitiĂ© cuite, qui a rendu son excĂ©dent de sang rĂ©siduel et perdu son odeur forte. C'est le geste wayuu que dĂ©crivent les sources : la viande est d'abord cuite dans le liquide de l'animal, puis frite dans sa graisse.
Le pourquoiLa prĂ©cuisson dĂ©nature les protĂ©ines de surface et Ă©limine les composĂ©s volatils forts du cabri, qui sont hydrosolubles â c'est ce qui rend possible une friture ultĂ©rieure sans goĂ»t de suif.
Mettre la graisse de cabri coupĂ©e en dĂ©s dans une grande poĂȘle ou un caldero, Ă feu doux, avec deux cuillerĂ©es d'eau. L'eau s'Ă©vapore, la graisse fond lentement et les morceaux dorent. Compter quinze Ă vingt minutes. Retirer les grillons dorĂ©s et les rĂ©server â ils reviendront Ă la fin. La cible est un fond de graisse claire et parfumĂ©e, sans fumĂ©e ni coloration brune. C'est dans cette graisse, et dans aucune autre matiĂšre grasse, que se fait le friche : c'est ce qui distingue le plat d'un sautĂ© d'abats ordinaire.
Le pourquoiLa fonte lente du tissu adipeux libÚre la graisse sans dégradation thermique ; à feu vif, la surface se déshydrate et brunit avant que la graisse interne ne soit sortie.
Dans la graisse chaude, faire revenir d'abord la viande et les abats prĂ©cuits, Ă feu vif, huit Ă dix minutes, jusqu'Ă ce qu'ils dorent et accrochent lĂ©gĂšrement. Ajouter ensuite le foie et les rognons crus, cinq minutes de plus â pas davantage. Ajouter l'oignon, le poivron et l'ail, et laisser fondre huit minutes en remuant. La cible est un ensemble bien colorĂ©, oĂč chaque morceau a pris de la croĂ»te, dans une graisse devenue orangĂ©e. C'est ici que se construit tout le goĂ»t : un friche pĂąle est un friche manquĂ©.
Le pourquoiLa rĂ©action de Maillard exige une surface sĂšche et une tempĂ©rature Ă©levĂ©e ; l'humiditĂ© dĂ©gagĂ©e par une poĂȘle surchargĂ©e plafonne la tempĂ©rature Ă 100 °C et empĂȘche toute coloration.
BAISSER le feu au minimum. Verser le sang salĂ© en filet, en remuant sans arrĂȘt, et laisser cuire quinze Ă vingt minutes Ă feu trĂšs doux. Le sang coagule progressivement, enrobe la viande, et le plat passe du brun-orangĂ© au brun trĂšs sombre, presque noir. Il ne doit JAMAIS bouillir : Ă Ă©bullition, le sang coagule en grumeaux durs et granuleux au lieu de lier. La cible est une prĂ©paration sombre, nappante, oĂč chaque morceau est enrobĂ© d'une couche brillante. Si le mĂ©lange devient trop sec, une louche d'eau de prĂ©cuisson â jamais d'eau claire.
Le pourquoiLes protéines du sang (albumine, globines) coagulent progressivement entre 65 et 80 °C en formant un réseau qui enrobe les morceaux ; au-delà de 90 °C, elles floculent brutalement en granules.
Goûter et rectifier le sel et le poivre. Remettre les grillons de graisse dorés réservés au début et mélanger. Laisser reposer cinq minutes hors du feu à couvert. La cible est un friche sombre, brillant, dont le goût est à la fois minéral (le sang), gras (la graisse de cabri) et végétal (l'oignon et le poivron fondus), avec des morceaux croustillants disséminés. Le sel se juge maintenant : le sang a été salé à la collecte, l'eau de précuisson aussi, et un friche resalé sans goûter est immangeable.
Le pourquoiLes ions ferreux du sang produisent une perception métallique persistante que l'acidité masque efficacement en modifiant leur état d'oxydation en bouche.
Servir chaud, dans un grand plat commun, avec du bollo limpio, des arepas de maĂŻs ou de la yuca bouillie â c'est la formule que donne littĂ©ralement l'inventaire du Ministerio de Cultura. Chacun se sert et mange avec les doigts et un morceau de bollo. Dans le contexte wayuu, le friche est un plat de rassemblement : mariage, funĂ©railles, cĂ©rĂ©monie de passage, rĂ©union de rĂ©solution de conflit, accueil d'un visiteur de prestige. Il se conserve deux jours au frais et se rĂ©chauffe Ă feu trĂšs doux â jamais Ă Ă©bullition, sous peine de granuler.
Le pourquoiRĂ©chauffĂ© au-delĂ de 90 °C, le rĂ©seau protĂ©ique formĂ© par le sang se rĂ©tracte et expulse son eau â le plat devient granuleux et sec, alors qu'il supporte parfaitement une remise en tempĂ©rature douce.
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Sourcer ou se taire
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