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Atlas Culinaire · Thaïlande · Asie
Le gâteau de banane le plus humble de Thaïlande : nam wa très mûre écrasée à la main, farine de riz et coco, cuit en feuille de bananier — et rose-violacé sans le moindre colorant
Les sources natives tranchent net et nomment le coupable : les tanins condensés (แทนนิน) propres à la กล้วยน้ำว้า, placés dans l'acidité naturelle du fruit et soumis à une chaleur prolongée, se transforment en « tannin rouge » et teintent toute la masse, phénomène que les autres bananes thaïes — กล้วยไข่, กล้วยหอม, กล้วยเล็บมือนาง — ne produisent pas faute de ce composé (exclusive.postjung.com), et qui exige une maturité précise puisqu'un fruit trop vert ou trop blet ne rosit plus.
Le Horticulture Research Institute du กรมวิชาการเกษตร, le ministère thaïlandais de l'Agriculture, adosse ce point à la botanique en donnant la กล้วยน้ำว้า pour une « กล้วยพื้นบ้านของคนไทย », déclinée en sous-cultivars น้ำว้ากาบขาว, น้ำว้าค่อม et น้ำว้าแดง, et en la rangeant explicitement parmi les bananes destinées à la transformation en ขนม (doa.go.th) : substituer une Cavendish importée supprime d'un coup le rose et l'astringence de fond qui équilibre le sucre.
Le deuxième procès porte sur le ratio farine-banane, donc sur la texture visée, et il oppose deux écoles chiffrées : Kapook Cooking fixe 500 g de banane écrasée pour 100 g de farine de riz et 5 cuillères à soupe de fécule de tapioca, soit environ vingt pour cent de farines, ce qui donne un gâteau ferme et tranchable de marché (cooking.kapook.com), tandis que la ligne dite แป้งน้อย — peu de farine, beaucoup de banane — défendue par Wongnai et poussée par TrueID Food jusqu'à 900-950 g de banane pour 200 g de farines cumulées, revendique un gâteau fondant qui se tient à peine (food.trueid.net).
Aroifin ajoute un troisième point tranché et contre-intuitif, en calant le ratio à 80 % de farine de riz pour 20 % de fécule et en observant qu'un pétrissage prolongé rend bien la pâte plus moelleuse mais assombrit franchement sa couleur : le fondant et le rose clair se disputent donc exactement le même geste, et il faut choisir (aroifin.com).
Le contenant fait un quatrième débat depuis que les cuisines urbaines ont adopté les ถ้วยตะไล de porcelaine : la liste canonique des ขนมไทย de Wikipédia thaïe admet les deux formes, ใบตอง et ถ้วยตะไล, mais seule la feuille de bananier transmet son parfum végétal à la vapeur, argument que la version ancienne publiée par รักบ้านเกิด — où la banane se ขย้ำ, s'écrase à pleines mains, avant d'être enveloppée et épinglée au ไม้กลัด — porte comme un point d'honneur (rakbankerd.com).
Reste une confusion de famille qu'il faut lever une fois pour toutes, parce qu'elle brouille trois fiches voisines : le ข้าวต้มมัด (TH136) est du riz gluant entier cuit au lait de coco autour d'un cœur de banane et ficelé en paquet serré, le กล้วยบวชชี (TH165) est une banane entière pochée dans un lait de coco sucré et salé, tandis que dans le ขนมกล้วย la banane n'est ni un cœur ni un fruit poché : elle est la pâte elle-même, écrasée puis simplement liée par les farines.
David Thompson range enfin cette famille de ขนม en feuille dans le registre populaire, celui des ขนมชาวบ้าน, et non dans la pâtisserie de cour, distinction que l'article ขนมไทย de Wikipédia thaïe formule en opposant les gâteaux « สวยงาม ประณีตวิจิตรบรรจง » du palais à ceux, rustiques, que les villages font avec ce qui reste au régime de bananes.
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Choisir des bananes nam wa (กล้วยน้ำว้า) dont la peau est passée du jaune au brun tacheté, presque noire aux extrémités, et les laisser encore un ou deux jours à température ambiante si la chair résiste sous le pouce. Ce degré de maturité extrême fournit à la fois le sucre — l'amidon du fruit s'est converti en sucres simples — et le fond acide sans lequel les tanins ne vireront jamais au rose à la cuisson. Une banane prête sent le miel et le solvant léger, la peau se fend d'elle-même et la chair cède sans effort sous une pression du doigt. La cible est une pulpe fondante, jamais farineuse, d'un beige crème virant à l'ocre au cœur. Si les fruits restent fermes et blancs, les enfermer une nuit dans un sac en papier avec une pomme, dont l'éthylène accélère la maturation, plutôt que de compenser plus tard au sucre.
Le pourquoiLa maturation convertit l'amidon en saccharose, glucose et fructose sous l'action des amylases, tout en abaissant le pH de la pulpe : deux conditions nécessaires au virage rose des tanins condensés sous chaleur prolongée.
Peler les bananes, les rompre en tronçons dans un grand saladier et les écraser à pleines mains, selon le geste que les recettes anciennes nomment ขย้ำ (khayam), jusqu'à obtenir une purée grossière encore parsemée de fragments. Le faire à la main plutôt qu'au robot préserve des lambeaux de chair qui donneront du grain au gâteau fini, là où une purée lissée au mixeur rend une pâte plate et gommeuse. Sous les doigts, la masse passe du morcelé au crémeux en deux ou trois minutes, colle légèrement et dégage une odeur de miel chaud. La cible est une purée épaisse, homogène en apparence, mais qui laisse encore sentir des morceaux de la taille d'un grain de riz. Si la purée devient liquide et grisâtre, elle a été travaillée trop longtemps : ajouter vingt grammes de noix de coco râpée pour lui rendre de la mâche, plutôt que de la farine.
Le pourquoiL'écrasement manuel rompt les parois cellulaires sans cisaillement violent ; le mixeur, lui, libère massivement pectines et eau intracellulaire, ce qui dilue la pâte et l'empêche de prendre corps à la vapeur.
Réunir dans un bol la farine de riz (แป้งข้าวเจ้า), la fécule de tapioca (แป้งมันสำปะหลัง) et, si la farine d'arrow-root (แป้งท้าวยายม่อม) est disponible, l'y ajouter, puis mêler le sucre et le sel avant tout contact avec le liquide. Mélanger les poudres à sec évite les grumeaux et répartit le sel, qui n'est pas un détail : sans sa pointe saline, le gâteau devient écœurant et perd le contraste que toute la pâtisserie thaïe recherche. Le mélange sec doit être uniformément blanc ivoire, sans traînée de sucre au fond du bol, et crisser légèrement sous la cuillère. La cible est une poudre homogène dont une pincée prise entre deux doigts se révèle salée avant d'être sucrée. Si des grumeaux subsistent, passer le tout au tamis fin plutôt qu'espérer les voir disparaître dans la banane.
Le pourquoiLa farine de riz apporte l'amidon structurant qui gélatinise à la vapeur et donne la tranche ; la fécule de tapioca, très riche en amylopectine, apporte l'élasticité et le brillant translucide ; l'arrow-root affine et retarde le durcissement au refroidissement.
Verser la crème de coco (หัวกะทิ) sur la purée de banane, puis incorporer le mélange sec en trois fois, en pétrissant du bout des doigts plutôt qu'au fouet. Le pétrissage manuel hydrate lentement l'amidon de riz et évite d'incorporer de l'air, qui ferait gonfler la pâte à la vapeur avant de la faire retomber en cratères. La pâte passe d'un mélange grumeleux et cassant à une masse souple et lourde, qui tombe du bol en ruban épais et sent la coco chaude. La cible est une pâte qui nappe la cuillère et met deux à trois secondes à se refermer quand un sillon y est tracé à la spatule. Si elle coule comme une crème anglaise, ajouter dix grammes de farine de riz à la fois, jamais davantage, et attendre cinq minutes avant de rejuger.
Le pourquoiL'hydratation progressive de la farine de riz permet aux grains d'amidon de gonfler avant la cuisson ; un amidon mal hydraté gélatinise de façon inégale à la vapeur et laisse des poches farineuses crues au cœur du gâteau.
Couvrir le saladier d'un linge et laisser la pâte reposer vingt minutes à température ambiante, sans y toucher. Ce repos achève l'hydratation de la farine de riz et laisse aux tanins de la banane le temps d'amorcer leur travail : la pâte, d'abord beige clair, prend déjà une nuance rosée en surface au contact de l'air. La masse s'épaissit visiblement, se détache mieux des parois du bol et perd son aspect brillant. La cible est une pâte tenue, mate, dont la surface est nettement plus rose que le fond du saladier. Si elle a trop épaissi et ne se verse plus, la détendre avec une cuillère à soupe de crème de coco et non avec de l'eau, qui délaverait le goût.
Le pourquoiL'amidon de riz absorbe l'eau lentement à froid ; vingt minutes suffisent à saturer les grains et garantissent une gélatinisation homogène à la vapeur, tandis que l'oxydation de surface des composés phénoliques amorce déjà le virage rosé.
Passer rapidement chaque feuille de bananier (ใบตอง) au-dessus d'une flamme vive, ou la plonger trois secondes dans l'eau bouillante, jusqu'à ce qu'elle vire du vert olive mat au vert profond brillant. Cette chauffe assouplit les fibres : à froid, la feuille se fend au premier pli et la pâte s'échappe pendant la cuisson. La feuille assouplie craque doucement, dégage une odeur d'herbe coupée et de thé vert, et se laisse plier sans blanchir sur l'arête. Découper des rectangles d'environ quinze centimètres sur vingt, superposer deux feuilles face brillante vers l'intérieur, relever les deux longs côtés et pincer les angles pour former une barquette rectangulaire, geste que les Thaïs appellent simplement ห่อ. Si une feuille se déchire, la doubler d'une seconde en croisant le sens des nervures, plutôt que de réduire la quantité de pâte.
Le pourquoiLa chaleur dénature les fibres de cellulose et fait fondre partiellement les cires cuticulaires ; la feuille perd sa rigidité et libère ses composés volatils, notamment des aldéhydes à six carbones à odeur végétale, qui migreront dans le gâteau pendant la cuisson.
Répartir trois à quatre cuillères à soupe de pâte par barquette, sur une épaisseur d'un centimètre et demi au maximum, sans jamais remplir jusqu'au bord. Une couche mince cuit à cœur en trente minutes là où une couche épaisse reste crue au centre alors que les bords sont déjà caoutchouteux. Coiffer chaque barquette d'une pincée de noix de coco râpée fraîche légèrement salée et, pour la version contemporaine, de quelques lanières de coco tendre (มะพร้าวอ่อน). Fermer en rabattant les côtés ou laisser ouvert selon l'usage : les barquettes ouvertes montrent le rose et se vendent mieux au marché, les barquettes fermées et épinglées de deux ไม้กลัด gardent davantage de parfum de feuille. La cible est une barquette remplie aux deux tiers, stable, dont la pâte affleure sans déborder.
Le pourquoiL'épaisseur commande le temps de cuisson : la vapeur transmet sa chaleur par condensation en surface, et le front de gélatinisation progresse lentement dans une masse dense et très humide.
Ranger les barquettes en une seule couche dans un cuit-vapeur dont l'eau bout déjà franchement, sans qu'elles se touchent, et couvrir d'un linge tendu sous le couvercle. Le linge retient la condensation qui, sans lui, retombe en grosses gouttes sur les gâteaux et délave la surface. Cuire trente minutes à feu vif et régulier : la pâte passe du beige rosé au rose-violacé soutenu, se rétracte légèrement des bords de la feuille et embaume la banane cuite et la coco. La cible est une pâte prise et brillante, qui ne colle plus au doigt et dans laquelle un pic en bambou ressort propre. Si le centre reste liquide au bout de trente minutes, prolonger par tranches de cinq minutes plutôt que de monter le feu, qui ferait bouillonner l'eau au point d'éclabousser les barquettes.
Le pourquoiLa gélatinisation de l'amidon de riz s'achève au-delà de quatre-vingts degrés, seuil que la vapeur saturante à cent degrés garantit à cœur ; dans le même temps, les tanins condensés de la banane, en milieu acide et sous chaleur prolongée, se transforment en pigments rouges qui donnent la teinte rose-violacée.
Sortir les barquettes du cuit-vapeur et les laisser tiédir vingt minutes à l'air libre, posées sur une grille et surtout pas empilées. Le gâteau finit de prendre en refroidissant, l'amidon rétrograde légèrement et la tranche devient nette : servi brûlant, il s'effondre sous le couteau. Pendant ce temps la couleur continue de foncer, le rose se charge de violet, et le parfum de la feuille de bananier remonte au premier plan devant celui de la banane. La cible est un gâteau tiède et souple, qui se détache de la feuille d'un seul tenant et se tranche sans coller à la lame. S'il reste collant après vingt minutes, le laisser une heure de plus : il n'est pas manqué, il est simplement encore trop chaud.
Le pourquoiEn refroidissant, les chaînes d'amylose se réassocient — c'est la rétrogradation de l'amidon — et donnent au gâteau sa tenue ; le phénomène s'emballe entre zéro et huit degrés, d'où l'interdit du réfrigérateur.
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Sourcer ou se taire
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