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Atlas Culinaire · France · Lorraine & Champagne
Zeste de cĂ©drat rĂąpĂ© sur le sucre, beurre clarifiĂ©, appareil travaillĂ© une minute et pas davantage : la madeleine de CarĂȘme, 1815, avant la levure et avant la bosse.
La madeleine a une légende si bien rodée qu'on ne pense plus à l'ouvrir. La voici : en 1755, au chùteau de Commercy, le pùtissier de Stanislas Leszczynski claque la porte au milieu d'un souper ; une jeune servante nommée Madeleine Paulmier sauve la situation en cuisant les petits gùteaux de sa grand-mÚre ; le roi déchu de Pologne, ravi, leur donne le prénom de la fille et les envoie à Versailles. C'est une belle histoire. Les textes n'en gardent presque rien.
Trois querelles, et elles ne portent pas lĂ oĂč on croit.
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Le plus ancien texte dĂ©taillĂ© que nous ayons ouvert : zeste de cĂ©drat rĂąpĂ© sur le sucre, beurre d'Isigny clarifiĂ©, appareil travaillĂ© une minute et pas davantage, four Ă chaleur modĂ©rĂ©e. Aucune levure, aucune bosse, et CarĂȘme prĂ©vient qu'un appareil qui gonfle brutalement Ă la cuisson ne prĂ©sage rien de bon.
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Prenez un morceau de sucre en pain, ou Ă dĂ©faut deux gros morceaux de sucre, et rĂąpez dessus le zeste de deux petits cĂ©drats â ou d'oranges, de citrons, de bigarades. Le sucre se colore et s'imprĂšgne. Ăcrasez-le ensuite trĂšs fin et mĂȘlez-le au reste du sucre en poudre avant de peser.
Le pourquoiC'est la premiĂšre phrase de CarĂȘme, et ce n'est pas une coquetterie. Le zeste porte ses arĂŽmes dans de minuscules poches d'huile essentielle logĂ©es dans l'Ă©corce ; le sucre, abrasif et avide, les crĂšve et les retient, alors qu'un zeste simplement rĂąpĂ© dans une pĂąte en laisse partir la moitiĂ© Ă la chaleur. CarĂȘme propose quatre agrumes au choix, et son titre de chapitre est Madelaines au cĂ©drat : l'arĂŽme canonique de 1815 n'est pas le citron, c'est le cĂ©drat. Menon, en 1755, Ă©crivait dĂ©jĂ citron vert rĂąpĂ©, ou citron confit hachĂ© trĂšs fin, et fleurs d'orange pralinĂ©es. [CarĂȘme, Le PĂątissier royal parisien (1815), 3á” partie, chap. II, « Madelaines au cĂ©drat », p. 157 ; Menon, Les Soupers de la Cour (1755), t. III, « GĂąteaux Ă la Madeleine ».]
Dans une casserole, rĂ©unissez le sucre parfumĂ©, la farine tamisĂ©e, les quatre jaunes et les six Ćufs entiers, les deux cuillerĂ©es d'eau-de-vie et un grain de sel. Remuez Ă la spatule jusqu'Ă ce que la pĂąte soit liĂ©e. DĂšs qu'elle l'est, travaillez-la une minute encore, et arrĂȘtez-vous.
Le pourquoiCarĂȘme Ă©crit que cette observation est de rigueur si l'on veut avoir de belles madelaines, et il dĂ©taille ce qui arrive sinon : l'appareil trop travaillĂ© fait beaucoup trop d'effet Ă la cuisson, ce qui dispose les madelaines Ă ĂȘtre compactes, Ă s'attacher aux moules, Ă ĂȘtre plucheuses ou Ă se ratatiner. Autrement dit, il a identifiĂ© dĂšs 1815 ce que nous appellerions le dĂ©veloppement du gluten, et il en fait la faute principale du gĂąteau. Notez au passage qu'il ne met aucune levure : il n'y en a dans aucune des recettes de madeleine que nous avons ouvertes avant le XXá” siĂšcle. [CarĂȘme, Le PĂątissier royal parisien (1815), p. 157-158, texte et « Observation » ; contrĂŽle d'absence de levure chez Menon 1755, GouffĂ© 1873, Lacam vers 1900 et Escoffier 1903.]
Clarifiez 306 g de beurre dans une petite casserole : Ă©cumez le lait Ă mesure qu'il monte, et quand le beurre ne pĂ©tille plus, c'est fait ; tirez-le Ă clair dans une autre casserole. RĂ©servez-en de quoi beurrer les moules, puis mĂȘlez le reste Ă l'appareil. Posez la casserole sur un feu trĂšs doux, remuez lĂ©gĂšrement, et dĂšs que l'appareil commence Ă devenir liquide, retirez-le du feu.
Le pourquoiCarĂȘme met sa raison en note de bas de page, et elle est juste : c'est l'effet du beurre fondu qui se lie dans toutes les parties de la pĂąte, ce qui l'amollit singuliĂšrement ; si au contraire on laissait le beurre refroidir dans la pĂąte, cela la rendrait plus ferme et nuirait Ă la parfaite rĂ©ussite. Le beurre clarifiĂ©, dĂ©barrassĂ© de son eau et de ses protĂ©ines de lait, se lie sans faire de grumeaux et ne brĂ»le pas au moule. Et CarĂȘme conclut, en toutes lettres : cet entremets est vĂ©ritablement difficile Ă bien faire. [CarĂȘme, Le PĂątissier royal parisien (1815), p. 157-158, texte et note (1).]
Remplissez un moule de beurre chaud, versez-le dans le suivant, et ainsi de suite. CarĂȘme procĂšde par sĂ©ries de huit et recommence quatre fois, ce qui lui fait trente-deux moules beurrĂ©s avec la mĂȘme louche de beurre. Ne renversez jamais les moules ensuite. Pour la version de Commercy, mĂȘlez au beurre noisette une pincĂ©e de gruau passĂ© au tamis et beurrez le plus lĂ©gĂšrement possible.
Le pourquoiCarĂȘme donne l'unique raison, et elle est contre-intuitive : il ne faut pas renverser les moules aprĂšs les avoir beurrĂ©s, attendu qu'ils doivent conserver le peu de beurre qui s'Ă©goutte au fond de chacun d'eux. Cette petite rĂ©serve au fond du moule est ce qui donne la croĂ»te dorĂ©e et le dĂ©moulage franc. Le geste de Commercy, que Lacam consigne sous le titre Beurrage de Commercy, ajoute une pincĂ©e de semoule fine au beurre noisette : elle accroche au mĂ©tal, retient le beurre en place et donne une surface lĂ©gĂšrement grenue. [CarĂȘme, Le PĂątissier royal parisien (1815), p. 158 ; Pierre Lacam, MĂ©morial historique et gĂ©ographique de la pĂątisserie (vers 1900), p. 398, « Beurrage de Commercy ».]
Garnissez chaque moule d'une cuillerĂ©e d'appareil, sans les remplir Ă ras. Enfournez Ă chaleur modĂ©rĂ©e. Chez CarĂȘme, la cuisson dure vingt-cinq Ă trente minutes ; Lacam, pour des piĂšces plus petites et une pĂąte plus ferme, va au four chaud et beaucoup plus vite.
Le pourquoiCarĂȘme Ă©crit noir sur blanc que si vous voyez faire Ă vos madelaines beaucoup d'effet Ă la cuisson, cela ne prĂ©sage rien de bon, car elles seront ou compactes ou plucheuses. C'est l'inverse exact de la doctrine moderne de la bosse : pour lui, une montĂ©e brutale trahit un appareil trop travaillĂ©. La bosse, obtenue aujourd'hui par une pĂąte glacĂ©e jetĂ©e dans un four trĂšs chaud, suppose une levure chimique qui n'existe dans aucune de nos sources anciennes. Elle est lĂ©gitime, elle est bonne, mais elle date du XXá” siĂšcle et non du XVIIIá”. [CarĂȘme, Le PĂątissier royal parisien (1815), p. 158, « Observation » ; contrĂŽle d'absence de levure et de bosse chez Menon 1755, GouffĂ© 1873, Lacam vers 1900, Escoffier 1903.]
DĂ©moulez Ă chaud, Ă l'envers, sur une grille. Servez-les tiĂšdes le jour mĂȘme, ou laissez-les refroidir complĂštement avant de les enfermer dans une boĂźte hermĂ©tique.
Le pourquoiLa madeleine de Commercy s'est vendue par correspondance et sur les quais de gare pendant un siÚcle, ce qui suppose une qualité que les recettes modernes ne cherchent plus : Lacam la note en trois mots à la fin de sa notice, elles se conservent bien. Le taux de beurre élevé et le sucre y sont pour beaucoup : ils retiennent l'eau et retardent le rassissement. Une madeleine du lendemain n'est pas une madeleine ratée, c'est la madeleine que Proust trempe dans son tilleul. [Pierre Lacam, Mémorial historique et géographique de la pùtisserie (vers 1900), p. 217 ; Marcel Proust, Du cÎté de chez Swann, éd. NRF 1919, p. 49 et 51.]
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
â Cette recette n'a jamais Ă©tĂ© testĂ©e par la communautĂ©. Soyez le premier Ă fermer la couronne.
L'ancĂȘtre commun des pĂątes battues françaises, dont Lacam donne quatre doses juste avant sa section des madeleines. La madeleine de CarĂȘme en est la cousine grasse : elle troque la lĂ©gĂšretĂ© des blancs montĂ©s contre le beurre.
Pas encore dans l'AtlasL'autre petit gĂąteau de beurre noisette moulĂ©, nĂ© lui aussi dans une boutique et non dans une cour. Il partage avec la madeleine le beurre cuit Ă la noisette et le moule de mĂ©tal, mais il travaille l'amande et les blancs d'Ćufs lĂ oĂč la madeleine travaille la farine et l'Ćuf entier.
Pas encore dans l'AtlasL'autre gloire sucrĂ©e lorraine du panorama de Lacam, qui les cite dans la mĂȘme page que les cent mille douzaines de madeleines de Commercy et attribue leur renommĂ©e Ă des religieuses.
Pas encore dans l'AtlasLa seule variante que CarĂȘme donne Ă la suite de sa madelaine au cĂ©drat, en 1815 : mĂȘme appareil, avec des raisins de Corinthe. Elle a totalement disparu des cartes.
Pas encore dans l'AtlasUne madeleine qui n'en est pas une : sous ce nom, Lacam désigne en 1911 un entremets glacé à la crÚme de lait d'amandes moulé par couches. Le mot madeleine a longtemps désigné une forme et une façon avant de désigner un seul gùteau.
Pas encore dans l'AtlasL'arÎme d'origine, plus ancien que le citron : Menon met des fleurs d'orange pralinées dÚs 1755, et on trouve encore des « Madeleines à la fleur d'oranger » aux menus datés du XIXᔠsiÚcle. La ville de Commercy cite d'ailleurs les deux parfums, citron ou fleur d'oranger.
Pas encore dans l'AtlasLe faux ami qui rĂšgle la question du nom. Dans le mĂȘme livre oĂč il imprime les GĂąteaux Ă la Madeleine, Menon donne une Sauce Ă la Madeleine â chapelure, Ă©chalotes, verjus, consommĂ© â et son traducteur anglais un Gigot de mouton Ă la Madeleine. Au XVIIIá”, « Ă la Madeleine » est une maniĂšre de faire, pas l'hommage Ă une cuisiniĂšre.
Pas encore dans l'AtlasLa lĂ©gende place l'invention de la madeleine au chĂąteau de Commercy en 1755. Cette annĂ©e-lĂ prĂ©cisĂ©ment, Menon publie Les Soupers de la Cour, dont le troisiĂšme tome contient une recette de GĂąteaux Ă la Madeleine, rangĂ©e parmi les entremets, avec du citron vert rĂąpĂ© ou du citron confit et des fleurs d'oranger pralinĂ©es. Un gĂąteau ne prend pas son nom et sa place dans un livre de cour l'annĂ©e mĂȘme oĂč une servante l'improvise Ă trois cents kilomĂštres de lĂ .
Quand B. Clermont traduit Menon pour le public anglais, il rend le titre Gùteaux à la Madeleine par Common small Cakes. Sa version confirme le reste : on pétrit bien la pùte, puis on la coupe en morceaux de la grosseur qu'on veut. Au XVIIIᔠsiÚcle, la madeleine n'est ni un objet de prestige ni un gùteau moulé en coquillage : c'est un petit gùteau courant qu'on façonne à la main.
La ligne Paris-Strasbourg atteint Commercy en 1852, et un arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral autorise la vente de madeleines sur le quai de la gare. Pendant les quelques minutes d'arrĂȘt, les paniers passaient par les fenĂȘtres ouvertes des wagons, Ă la criĂ©e. La tradition a tenu jusqu'au milieu du XXá” siĂšcle. Le relevĂ© du corpus imprimĂ© français confirme la mĂ©canique sans rien savoir de l'arrĂȘtĂ© : zĂ©ro occurrence de « madeleines de Commercy » avant 1830, deux entre 1830 et 1849, soixante-quatre entre 1850 et 1879, deux cent quatre-vingts ensuite.
Vers 1900, Pierre Lacam parcourt la France pĂątissiĂšre ville par ville et note : Commercy a ses madeleines par cent mille douzaines par an. Un peu plus loin, il prĂ©cise que c'est l'hĂŽtel de la Cloche qui a la renommĂ©e ancienne, que toutes les maisons en expĂ©dient, et que â la phrase est de lui â ils se cachent tous un peu, soit le parfum, soit la manipulation. Il ajoute qu'elles se conservent bien. La mairie de Commercy parle encore aujourd'hui d'un secret transmis de famille en famille : Ă un siĂšcle d'Ă©cart, les deux sources disent la mĂȘme chose, et aucune ne donne la recette.
Lacam consigne, sous ce titre, un geste propre Ă la ville et qu'on ne lit nulle part ailleurs : beurre cuit Ă la noisette, auquel on ajoute une pincĂ©e de gruau passĂ© au tamis, bien mĂ©langĂ©, dont on beurre les moules le plus lĂ©gĂšrement possible. Le gruau est une semoule fine de blĂ©. CarĂȘme, de son cĂŽtĂ©, insiste sur un point voisin et tout aussi oubliĂ© : aprĂšs avoir beurrĂ© les moules au beurre clarifiĂ©, il ne faut surtout pas les renverser, car ils doivent conserver le peu de beurre qui s'Ă©goutte au fond de chacun d'eux.
Dans Du cÎté de chez Swann, le mot Commercy n'apparaßt pas une seule fois. La madeleine y est celle de la tante Léonie, à Combray. Autre détail que la citation courante escamote : page 49, le narrateur trempe le gùteau dans du thé ; page 51, quand le souvenir remonte, c'est devenu le tilleul que me donnait ma tante. Et Proust n'écrit pas « ces petits gùteaux », mais « un de ces gùteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines ».
En note de bas de page du PĂątissier royal parisien, aprĂšs avoir expliquĂ© pourquoi le beurre doit ĂȘtre incorporĂ© tiĂšde et non froid, CarĂȘme lĂąche : cet entremets est vĂ©ritablement difficile Ă bien faire. Venant de l'homme qui montait des piĂšces de nougat Ă colonnes et des trophĂ©es de guerre en feuilletage, c'est un aveu qui console.
Sourcer ou se taire
â COURONNE â ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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