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Atlas Culinaire · Colombie · Amériques
Riz et haricots croisĂ©s comme les pieux d'une clĂŽture llanera â le plat quotidien qui a nourri les vaqueros entre deux rodĂ©os
Une autre lecture, entendue au Casanare, veut que le nom vienne de ce que le plat se mangeait littéralement au pied de la clÎture, pendant les travaux de rassemblement du bétail.
Aucune institution n'a tranché.
Le deuxiĂšme dĂ©bat est technique et il compte davantage : le riz cuit-il AVEC les haricots ou se mĂȘle-t-il Ă eux Ă la fin ? Les deux Ă©coles existent et donnent deux plats diffĂ©rents â riz cuit dans le bouillon de haricots, colorĂ© et liĂ©, ou riz blanc cuit Ă part et mĂȘlĂ© au dernier moment, plus sec et plus lisible.
Les recueils de la région décrivent le palo a pique comme des « frijoles guisados con chicharrón y mezclados con arroz », formulation qui penche vers la seconde école.
Le troisiĂšme point, et c'est celui qui empĂȘche de confondre ce plat avec ses cousins, tient Ă trois choses : le HARICOT, le GRAS et la CONSISTANCE.
Le palo a pique llanero se fait au frijol veguero, ce haricot des berges de riviĂšre que le reste de la Colombie appelle frijol cabecita negra (Vigna unguiculata), Ă petit grain clair marquĂ© d'un Ćil noir â pas au cargamanto rouge antioquiĂ©en.
Son gras vient du chicharrón et de la viande salée du llano, pas de la longaniza ni du foie.
Et surtout il est SEC : c'est un plat qui se mange Ă la fourchette, contrairement Ă l'arroz atollado valluno, qui est humide et se mange Ă la cuillĂšre.
Chisaba Pereira et DĂaz HenrĂquez, dans « Llano Adentro â Orinoquia: gastronomĂa nĂłmada » (tome 7 de la Biblioteca bĂĄsica de cocinas tradicionales de Colombia, MinCultura / Universidad de los Andes), le rangent d'ailleurs parmi les « amasijos o acompañantes », c'est-Ă -dire les bases sĂšches de la cuisine llanera â et non parmi les plats en sauce.
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Couvrir les haricots veguero de trois fois leur volume d'eau froide et laisser huit heures au frais. En parallĂšle, si l'on utilise de la carne cecina, la mettre Ă dessaler dans un grand volume d'eau froide changĂ©e deux fois. Au matin, les haricots ont doublĂ©, leur peau est lisse et tendue, et ils s'Ă©crasent entre deux ongles avec une lĂ©gĂšre rĂ©sistance au cĆur. Jeter l'eau de trempage â elle contient les oligosaccharides responsables des dĂ©sagrĂ©ments digestifs â et repartir Ă l'eau claire. La cible est un haricot gonflĂ© et uniforme : ceux qui flottent encore et restent ridĂ©s sont vieux, les Ă©carter, ils ne cuiront jamais en mĂȘme temps que les autres.
Le pourquoiLe trempage réhydrate le cotylédon et amorce la solubilisation des pectines de la paroi cellulaire, ce qui divise par deux à trois le temps de cuisson et rend la texture homogÚne.
Mettre les dés de poitrine à feu doux dans une grande marmite, sans matiÚre grasse ajoutée, avec deux cuillerées d'eau. L'eau s'évapore, la graisse commence à fondre, la couenne se rétracte puis dore. Compter quinze à vingt minutes. Retirer les morceaux dorés à l'écumoire et les réserver, en laissant toute la graisse fondue dans la marmite : c'est elle qui va porter le goût de tout le plat. La cible est un chicharrón doré, croustillant à l'extérieur, encore moelleux à l'intérieur, et un fond de graisse claire, jamais brune ni fumante. Si la graisse noircit, elle est brûlée : la jeter et recommencer, un guiso monté sur graisse brûlée est amer de bout en bout.
Le pourquoiLa fonte lente du tissu adipeux (rendering) libÚre la graisse à basse température, sans dégradation ; à feu vif, la surface se déshydrate et brunit avant que la graisse interne n'ait eu le temps de sortir.
Dans la graisse de chicharrĂłn, faire fondre la ciboule Ă feu moyen huit Ă dix minutes, sans coloration, puis ajouter l'ail et le cumin une minute. Ne PAS mettre la tomate Ă ce stade. Ajouter les haricots Ă©gouttĂ©s, les couvrir de trois centimĂštres d'eau chaude, ajouter le laurier et la viande de bĆuf dessalĂ©e si l'on en met, et porter Ă frĂ©missement. C'est ce guiso initial sans acide qui parfume les haricots pendant qu'ils s'attendrissent. La cible est une marmite qui frĂ©mit doucement, oĂč les haricots dansent sans s'entrechoquer violemment, et qui sent la ciboule fondue et le porc.
Le pourquoiLes composĂ©s aromatiques liposolubles de la ciboule et de l'ail sont extraits par la graisse de porc, qui les redistribue ensuite Ă l'eau de cuisson des haricots sous forme d'Ă©mulsion â d'oĂč un bouillon riche sans ajout de bouillon cube.
Laisser mijoter cinquante Ă soixante-dix minutes selon l'Ăąge des haricots, en rajoutant de l'eau CHAUDE si le niveau descend sous les grains. Vers cinquante minutes, prĂ©lever trois haricots et les Ă©craser sur le doigt : ils doivent s'Ă©craser en purĂ©e fine, sans rĂ©sistance et sans grain. Si un seul rĂ©siste, poursuivre dix minutes et retester â le palo a pique se joue sur ce test, pas sur la montre. Une fois la tendretĂ© acquise, ajouter enfin les tomates concassĂ©es et le sel, et laisser encore dix minutes. Le bouillon Ă©paissit visiblement et prend une couleur brune-orangĂ©e. La cible est un haricot entier mais complĂštement fondant, dans un bouillon court et liĂ©.
Le pourquoiLa cuisson prolongée solubilise les pectines de la lamelle moyenne entre les cellules du cotylédon ; c'est cette dissolution, et non l'éclatement du grain, qui produit le fondant recherché.
Pendant que les haricots finissent, cuire le riz blanc Ă part, Ă l'eau salĂ©e, façon riz llanero : rincĂ©, puis cuit avec un doigt d'eau au-dessus du niveau du riz, Ă couvert, feu trĂšs doux, dix-huit minutes, puis laissĂ© reposer dix minutes hors du feu sans ouvrir. L'Ă©grener ensuite Ă la fourchette. Il doit ĂȘtre ferme, sec et parfaitement dĂ©tachĂ© â il va encore absorber du bouillon de haricots. Un riz dĂ©jĂ tendre et collant transformerait le palo a pique en bouillie. La cible est un riz dont chaque grain est distinct et qui, lancĂ© d'une cuillĂšre, retombe en pluie.
Le pourquoiUn riz lĂ©gĂšrement sous-hydratĂ© conserve une rĂ©serve de capacitĂ© d'absorption : mĂȘlĂ© aux haricots, il boit le bouillon et se termine Ă la bonne texture, au lieu de se dĂ©liter.
Verser le riz Ă©grenĂ© sur les haricots, ajouter les deux tiers du chicharrĂłn rĂ©servĂ© et mĂ©langer largement, Ă la cuillĂšre de bois, de bas en haut, sans Ă©craser. Le riz absorbe le bouillon en deux minutes et prend une couleur brune. Ajuster la texture avec le bouillon rĂ©servĂ©, louche par louche : le palo a pique fini doit ĂȘtre SEC â brillant, liĂ©, mais sans liquide libre au fond du plat. Rectifier le sel en tenant compte du chicharrĂłn et de la cecina, tous deux dĂ©jĂ salĂ©s. La cible est une masse homogĂšne oĂč l'on distingue encore chaque grain de riz et chaque haricot entier, d'oĂč le nom du plat.
Le pourquoiL'amidon du riz et celui des haricots se rejoignent au contact du bouillon chaud et forment un réseau qui enrobe l'ensemble : c'est cette liaison croisée qui donne au plat sa tenue sans qu'il soit en sauce.
Couper le feu, ajouter le cilantro ciselĂ©, mĂ©langer une derniĂšre fois et parsemer le tiers de chicharrĂłn restant sur le dessus, croustillant, au dernier moment. Servir chaud avec un morceau de topocho bouilli, quelques rondelles de plĂĄtano maduro frites et un ajĂ llanero Ă part. C'est un plat de tous les jours, qui se mange Ă la fourchette et se resert. Il se conserve trois jours au frais et se rĂ©chauffe Ă la poĂȘle avec une cuillerĂ©e de bouillon â jamais au micro-ondes, qui dessĂšche le riz et ramollit le chicharrĂłn. Le lendemain, mĂȘlĂ© Ă un Ćuf frit, c'est le petit-dĂ©jeuner du llano.
Le pourquoiLe croustillant d'une couenne frite tient à sa faible teneur en eau de surface ; au contact d'un plat humide, l'eau migre par capillarité et le ramollit en quelques minutes.
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Sourcer ou se taire
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