Chargement de lâatlas
Atlas Culinaire · SuÚde · Europe
Une boule de pomme de terre crue rĂąpĂ©e, lestĂ©e de farine d'orge et farcie de lard salĂ©, qu'on jette dans l'eau frĂ©missante et qu'on mange quand elle remonte â le plat que le Norrbotten a hissĂ© au rang d'identitĂ©, avec son acadĂ©mie, son jour de fĂȘte et sa guerre de frontiĂšres.
Les tenants de la version de PiteĂ„ soutiennent que la farine d'orge est constitutive et que remplacer tout le kornmjöl par du blĂ© produit une boule pĂąle qui n'est plus du palt mais de la pĂąte bouillie, tandis que les recettes de grande diffusion, ICA en tĂȘte, admettent une part de blĂ© deux fois et demie supĂ©rieure Ă celle d'orge.
Le deuxiĂšme litige porte sur la pomme de terre elle-mĂȘme : le pitepalt se distingue des autres palt par une proportion de pomme de terre CRUE plus Ă©levĂ©e, ce qui lui donne sa densitĂ© caractĂ©ristique, et la Smaka Sverige de Jordbruksverket note que certaines recettes introduisent de la pomme de terre cuite pour allĂ©ger la texture â un allĂšgement que les puristes de PiteĂ„ tiennent pour une capitulation.
Le troisiĂšme dĂ©bat est territorial et il est ancien : Birger Vikström Ă©crivait en 1958 que PiteĂ„ est « la patrie du palt vĂ©ritable et non corrompu », ce que contestent les cuisiniers du reste du Norrland oĂč le mĂȘme plat s'appelle kams ou klĂ„bb au sud de la ligne UmeĂ„âĂrnsköldsvik, grĂ„palt en VĂ€sterbotten quand la farine mĂȘle seigle et blĂ©, et kroppkaka plus au sud oĂč la boule rĂ©trĂ©cit et se parfume au piment de la JamaĂŻque.
Quant au prĂ©fixe « Pite » lui-mĂȘme, Piteortens Chark avance deux explications concurrentes sans trancher : les jeunes hommes de la rĂ©gion emportaient du palt dans leur besace lors de leurs dĂ©placements de travail au dĂ©but du XXá” siĂšcle, ou bien l'allitĂ©ration sonnait simplement bien.
Le plat est en tout cas assez sérieux pour avoir sa Svenska Paltakademin, fondée à PiteÄ à l'automne 1995 et forte de quelque quatre cents membres dans le monde, et son Paltens dag fixé au 13 juillet.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Ăplucher les pommes de terre et les rĂąper crues, Ă la rĂąpe fine ou au robot muni de la grille la plus fine. Verser aussitĂŽt la rĂąpure dans un torchon propre et la tordre au-dessus d'un saladier jusqu'Ă ce qu'il n'en sorte plus une goutte â c'est l'Ă©tape qui dĂ©cide de tout, car chaque cuillerĂ©e d'eau laissĂ©e dans la rĂąpure devra ĂȘtre rachetĂ©e par une cuillerĂ©e de farine, et c'est la farine qui alourdit le palt. La rĂąpure bien essorĂ©e est presque sĂšche au toucher, d'un blanc qui commence dĂ©jĂ Ă rosir. Laisser reposer dix minutes le jus recueilli, puis jeter le liquide clair et gratter au fond du saladier la couche de fĂ©cule blanche dĂ©posĂ©e : elle retourne dans la pĂąte, oĂč elle liera mieux que n'importe quelle farine. Si la rĂąpure a virĂ© au gris avant qu'on ait fini, c'est qu'elle a trop attendu Ă l'air â le palt sera plus foncĂ© mais parfaitement bon, et la seule parade pour la prochaine fois est de travailler plus vite.
Le pourquoiLa pomme de terre crue est composée d'environ quatre-vingts pour cent d'eau retenue dans les cellules ; la rùpe les rompt et libÚre cette eau ainsi que l'amidon. Récupérer la fécule décantée et éliminer l'eau libre, c'est concentrer le liant naturel du tubercule au lieu de le remplacer par du gluten de blé, qui rendrait la boule élastique plutÎt que fondante.
MĂ©langer dans un grand saladier la rĂąpure essorĂ©e, la fĂ©cule rĂ©cupĂ©rĂ©e, la farine d'orge, le sel, puis incorporer la farine de blĂ© par petites poignĂ©es en travaillant du bout des doigts. On s'arrĂȘte dĂšs que la pĂąte se tient : ICA la veut « ganska fast », ferme, et c'est le mot juste â elle doit pouvoir ĂȘtre roulĂ©e en boule sans coller aux paumes, mais rester souple sous la pression. La couleur est grise Ă beige, jamais blanche, et l'odeur est celle de la pomme de terre crue avec un fond de cĂ©rĂ©ale. La cible est une pĂąte qui contient le moins de farine possible : plus on en met, plus le palt tire vers le pain bouilli. Si elle reste collante malgrĂ© une farine gĂ©nĂ©reuse, c'est que la rĂąpure n'a pas Ă©tĂ© assez essorĂ©e â mieux vaut la repasser au torchon que continuer Ă charger.
Le pourquoiL'orge ne contient quasiment pas de glutĂ©nine ni de gliadine, donc aucun rĂ©seau Ă©lastique ; c'est le blĂ©, minoritaire, qui apporte la maille qui empĂȘchera la boule de se dĂ©liter, tandis que l'amidon de pomme de terre gĂ©latinise en cuisson et fait le fondant. L'Ă©quilibre entre les deux est exactement ce que rĂšgle la main.
Couper la poitrine salĂ©e en dĂ©s de cinq Ă huit millimĂštres, hacher finement l'oignon si l'on en met, et mĂ©langer le tout avec le piment de la JamaĂŻque. Le lard reste CRU : il cuira pendant les trois quarts d'heure passĂ©s dans l'eau et rendra son gras Ă l'intĂ©rieur mĂȘme de la boule, ce qui est tout le principe du plat. Sous le couteau, une bonne poitrine salĂ©e oppose une rĂ©sistance ferme et sent le sel et le porc, sans aigreur. La cible est un mĂ©lange oĂč chaque dĂ© reste distinct, assez petit pour qu'une bouchĂ©e de palt en contienne toujours un, assez gros pour qu'il ne fonde pas entiĂšrement. Si le lard est trop salĂ© au goĂ»t â les salaisons artisanales varient beaucoup â, le dessaler trente minutes Ă l'eau froide et le sĂ©cher avant de le tailler.
Le pourquoiLe sel du lard migre pendant la cuisson vers la pùte qui l'entoure par simple gradient de concentration, et assaisonne le palt de l'intérieur vers l'extérieur : c'est pour cela que la pùte n'est que légÚrement salée et que l'eau de cuisson l'est franchement, les trois niveaux de salinité devant s'équilibrer.
Diviser la pĂąte en douze parts Ă©gales, environ cent quarante grammes chacune. Prendre une part dans la paume humide, l'aplatir en galette Ă©paisse, creuser un puits au centre avec le pouce, y dĂ©poser une bonne cuillĂšre Ă soupe de farce, puis refermer la pĂąte par-dessus en pinçant les bords et rouler entre les paumes jusqu'Ă obtenir une boule lisse, sans pli ni fissure. La surface doit ĂȘtre tendue et mate ; la moindre craquelure est une porte par laquelle l'eau entrera et le lard sortira. La cible est une boule de la taille d'une grosse mandarine, rĂ©guliĂšre, qui ne laisse rien deviner de son contenu. Si une boule se fend au roulage, l'ouvrir franchement, ajouter une pincĂ©e de pĂąte et refermer â un rapiéçage de surface ne tient jamais quarante-cinq minutes dans l'eau.
Le pourquoiUne surface continue et lisse forme, dĂšs les premiĂšres secondes dans l'eau chaude, une pellicule d'amidon gĂ©latinisĂ© qui referme la boule et l'impermĂ©abilise. Un pli ou une fissure empĂȘche cette pellicule de se souder et devient le point de rupture.
Porter une grande marmite d'eau franchement salĂ©e Ă Ă©bullition, puis BAISSER le feu jusqu'Ă ce que la surface ne fasse plus que trembler. DĂ©poser les boules une Ă une Ă l'Ă©cumoire, sans les entasser, et par fournĂ©es de six au plus. Elles descendent au fond, y restent quelques minutes, puis remontent : ce n'est pas le signal de fin mais celui du dĂ©but, et il faut compter Ă partir de lĂ quarante-cinq minutes Ă une heure, durĂ©e que donnent aussi bien l'entrĂ©e Isof que les recettes de PiteĂ„. Pendant tout ce temps l'eau doit Ă peine frĂ©mir, et l'on n'y touche plus qu'avec l'Ă©cumoire, jamais avec une cuillĂšre qui pourrait cogner. La cible est un palt gonflĂ©, ferme sous le doigt, gris-beige uniforme. Si l'un s'ouvre malgrĂ© tout, le retirer immĂ©diatement pour qu'il ne trouble pas l'eau et le manger en premier â il est parfaitement bon, simplement laid.
Le pourquoiL'amidon de la pomme de terre gélatinise entre soixante et soixante-dix degrés et prend alors sa structure définitive ; une ébullition franche agite mécaniquement la boule avant que cette prise soit achevée et la déchire. Le frémissement laisse la gélatinisation opérer sans contrainte.
Sortir les palt Ă l'Ă©cumoire, les Ă©goutter quelques secondes et les servir brĂ»lants, un ou deux par personne selon l'appĂ©tit. La façon canonique du Norrbotten consiste Ă dĂ©couper un chapeau sur le dessus, Ă creuser lĂ©gĂšrement et Ă verser dans le puits une cuillerĂ©e de beurre fondu â le smörbrunn, littĂ©ralement le puits de beurre â avant de remettre le chapeau. Ă cĂŽtĂ©, une cuillerĂ©e gĂ©nĂ©reuse de confiture d'airelles, et rien d'autre : pas de sauce, pas de lĂ©gume. Le palt s'ouvre Ă la fourchette et laisse Ă©chapper la vapeur et l'odeur du lard fondu. Si le beurre traverse et coule dans l'assiette, c'est que le puits a Ă©tĂ© creusĂ© trop profond ; il se rattrape en le rĂ©cupĂ©rant Ă la fourchette avec l'airelle.
Le pourquoiL'aciditĂ© de l'airelle, riche en acides benzoĂŻque et citrique, tranche les lipides du lard et du beurre en relançant la salivation, ce qu'un accompagnement sucrĂ© seul ne ferait pas ; c'est le mĂȘme mĂ©canisme que la moutarde sur une charcuterie.
Le palt refroidi devient dense et se tranche proprement, et c'est sous cette forme que beaucoup de familles du Norrbotten le prĂ©fĂšrent. Couper les restes en tranches d'un centimĂštre et demi, les faire dorer au beurre Ă feu moyen jusqu'Ă ce que les faces prennent une croĂ»te brune et croustillante, quatre Ă cinq minutes par cĂŽtĂ©. Le lard de la farce se remet Ă grĂ©siller Ă l'intĂ©rieur des tranches et parfume la poĂȘle. La cible est une tranche croustillante dehors, encore fondante dedans, servie avec les mĂȘmes airelles. Si les tranches s'effritent au retournement, c'est qu'elles sont trop fines ou que le palt n'a pas assez refroidi â le passer une heure au rĂ©frigĂ©rateur le raffermit.
Le pourquoiLe refroidissement provoque la rĂ©trogradation de l'amidon gĂ©latinisĂ©, qui recristallise partiellement et rend la masse plus ferme et plus tranchable qu'Ă la sortie de l'eau ; c'est le mĂȘme phĂ©nomĂšne qui permet de frire de la polenta ou du riz de la veille.
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
Sourcer ou se taire
Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier Ă cuisiner cette recette.
Vous l'avez testée ? Notez-la et partagez votre version : vous aidez l'Atlas à grandir.