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Atlas Culinaire · Ăles Canaries · Europe
La potée de cresson que les Canariens placent au rang de la paella valencienne : « notre nourriture humble par excellence », épaissie par les papas écrasées et finie d'une cuillÚre de gofio.
La FEDAC, fondation canarienne d'ethnographie, publie deux versions relevĂ©es auprĂšs de foyers nommĂ©s : celle de la famille Quintana, Ă San Mateo, riche en viande de porc et chorizo avec courge, courgette, batata, ñame et piña de millo ; et celle de doña Rosaura, Ă GĂĄldar, rĂ©duite Ă trois lignes â cresson, haricots pintos, papas â sans viande obligatoire.
La FEDAC ajoute que les quantités « sont approximatives et dépendent du goût de chaque maison ».
Le clivage n'est donc pas régional mais social : le potaje est un plat de pauvreté que la prospérité a enrichi de viande, et les deux états coexistent.
Trois points font en revanche consensus chez les cuisiniers natifs.
Le cresson n'entre qu'en fin de cuisson â un quart d'heure, pas davantage â sous peine de perdre son amertume poivrĂ©e.
Les grosses papas s'écrasent en cours de cuisson pour lier le bouillon, jamais de farine.
Et le gofio ne se cuit pas dans la marmite : il s'ajoute à table, cuillerée par cuillerée, dans son assiette.
Laura LeĂłn Ălvarez impose enfin un repos de deux heures avant de servir, « para que estĂ© bien apotajado » â le potaje n'est pas jugĂ© fini quand il est cuit, mais quand il a reposĂ©.
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Mettez les haricots pintos Ă tremper dans un grand volume d'eau froide pour la nuit â ils doivent doubler de volume et la peau ne doit plus se rider quand on les presse. En parallĂšle, si vous utilisez des cĂŽtes salĂ©es, plongez-les dans l'eau froide au rĂ©frigĂ©rateur en changeant l'eau deux ou trois fois. C'est l'Ă©tape qu'on ne peut pas sauter : la FEDAC note que le potaje « n'est pas le genre de plat qu'on improvise ». Si vous avez oubliĂ© le trempage, l'autocuiseur sauvera les haricots mais pas leur texture.
Le pourquoiLa rĂ©hydratation lente permet Ă l'amidon des haricots de gonfler uniformĂ©ment ; cuits secs, ils Ă©clatent en surface avant d'ĂȘtre cuits Ă cĆur.
Ăgouttez les cĂŽtes et sĂ©chez-les bien. Dans un caldero ou une cocotte Ă fond Ă©pais, chauffez l'huile et faites-les colorer sur toutes leurs faces, sans les entasser â travaillez en deux fois s'il le faut. Quand elles sont dorĂ©es, ajoutez le poivron vert et deux gousses d'ail hachĂ©es, et laissez suer trois ou quatre minutes. Les sucs qui attachent au fond sont tout le goĂ»t du potaje. Si ça colore trop vite, baissez le feu plutĂŽt que d'ajouter de l'huile.
Le pourquoiLa réaction de Maillard sur la viande crée les composés aromatiques bruns qui donneront sa profondeur au bouillon.
Ajoutez les haricots Ă©gouttĂ©s et le laurier, couvrez d'un litre d'eau froide et portez doucement Ă frĂ©missement. Ne salez pas encore : les cĂŽtes salĂ©es vont libĂ©rer leur sel. Ăcumez la mousse grise des premiĂšres minutes. Laissez ensuite mijoter Ă couvert, Ă tout petits bouillons, pendant quarante-cinq minutes. Le bouillon doit rester tranquille, Ă peine agitĂ©. S'il bout Ă gros bouillons, les haricots se dĂ©font et le potaje devient trouble.
Le pourquoiUn frémissement doux maintient les haricots entiers ; l'agitation d'une forte ébullition brise leurs peaux et libÚre l'amidon en excÚs.
Ajoutez les papas coupĂ©es en gros morceaux, la courge, la batata et les tronçons de piña de millo. Poursuivez Ă feu doux une trentaine de minutes. Ă mi-parcours, Ă©crasez deux morceaux de papa contre la paroi du caldero avec le dos de la cuillĂšre : leur amidon va Ă©paissir naturellement le bouillon. C'est le seul liant admis â jamais de farine, jamais de fĂ©cule. Le bouillon doit passer de clair Ă lĂ©gĂšrement veloutĂ©.
Le pourquoiL'amidon de la pomme de terre gélatinise dans le bouillon chaud et l'épaissit sans masquer les saveurs, contrairement à une farine crue.
Au mortier, pilez les deux gousses d'ail restantes avec le cumin en grains et une pincĂ©e de sel jusqu'Ă obtenir une pĂąte, puis dĂ©layez-la d'une louche de bouillon chaud avant de la reverser dans la marmite. Hors du feu vif, ajoutez le pimentĂłn. Le parfum doit monter d'un coup : ail, cumin, paprika. Si le majado reste granuleux, Ă©crasez-le encore â un grain de cumin entier sous la dent est dĂ©sagrĂ©able.
Le pourquoiAjouté tardivement, le majado conserve ses composés volatils, que quarante-cinq minutes de cuisson auraient dissipés.
Lavez soigneusement le cresson et retirez les tiges les plus dures. Plongez-le dans la marmite et laissez cuire un quart d'heure, pas davantage. Il doit rester d'un vert franc et garder son mordant poivré. Goûtez alors seulement, et salez si nécessaire. Si vous avez le malheur de le mettre trop tÎt, il n'y a pas de rattrapage : la couleur et l'amertume sont perdues.
Le pourquoiLes glucosinolates du cresson, responsables de son piquant, se dégradent à la chaleur prolongée ; quinze minutes suffisent à l'attendrir sans les détruire.
Coupez le feu et laissez reposer au moins deux heures avant de servir â Laura LeĂłn Ălvarez y tient : c'est ce repos qui rend le potaje « bien apotajado », le temps que les amidons se lient et que les saveurs se posent. RĂ©chauffez doucement au moment de servir. Ă table, chacun ajoute une cuillerĂ©e de gofio dans son assiette et la dĂ©laye dans le bouillon chaud, avec quelques copeaux de fromage fumĂ©. Le gofio ne va jamais dans la marmite.
Le pourquoiLe repos permet la rétrogradation des amidons libérés par les papas, qui structurent le bouillon en refroidissant.
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Sourcer ou se taire
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