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Atlas Culinaire · SuÚde · Europe
Le concombre suĂ©dois passĂ© sous un poids : tranchĂ© Ă la lame, salĂ©, essorĂ© de son eau, puis rendu Ă une saumure aigre-douce. L'accompagnement obligĂ© du rĂŽti, des boulettes et du gibier â et le seul dont le nom dĂ©signe un geste plutĂŽt qu'un ingrĂ©dient.
La liste officielle des indications gĂ©ographiques protĂ©gĂ©es tenue par Livsmedelsverket, autoritĂ© nationale compĂ©tente et derniĂšre rĂ©vision au 17 juin 2026, compte quinze entrĂ©es ; le concombre qui y figure est la « Vit fĂ€rsksaltad Ăstgötagurka », enregistrĂ©e en SGB par le rĂšglement (UE) 2023/2654 du 21 novembre 2023.
Or le cahier des charges dĂ©posĂ© auprĂšs de Livsmedelsverket par Den vita saltgurkans förening dĂ©crit exactement l'inverse du pressgurka : une druvgurka blanche de la variĂ©tĂ© Lilla Delikatessen, saumurĂ©e trois Ă quatre jours dans une lag de sel, d'aneth et d'Ă©pices, titrant 10 Ă 15 % de sel, vendue entiĂšre ou tranchĂ©e Ă 5-7 mm d'Ă©paisseur â ni vinaigre, ni sucre, ni pressage nulle part dans le document.
Le pressgurka, lui, est tranché au millimÚtre, essoré sous un poids et acidifié à l'Àttika : il est précisément ce que la dénomination protégée n'est pas, et il est absent de la liste comme il est absent de l'inventaire du patrimoine vivant de l'Isof, qui recense pourtant une trentaine de traditions alimentaires et y a inscrit le SmörgÄsbordet qu'il garnit.
Le point tranché est ailleurs, et il est plus grave.
Le SAOB, dans le fascicule de la lettre P imprimé en 1954, définit press-gurka par son geste ⠫ de i tunna skivor skurna gurkorna vanl.
pressas (mellan tvĂ„ tallrikar) sĂ„ att saft avlĂ€gsnas » â et date la premiĂšre attestation imprimĂ©e de *Den svenske kocken*, Uppsala 1837.
Le pressage n'est donc pas une option du plat : c'est sa définition lexicographique depuis prÚs de deux siÚcles.
Arla, sur sa propre fiche, Ă©crit pourtant noir sur blanc « Om tiden tryter gĂ„r det bra att lĂ€gga gurkan i lagen direkt » â si le temps manque, mettez le concombre directement dans la saumure.
Ce raccourci a un nom en suédois, et le chef Henrik Mattsson le donne sans détour : « Skillnaden mellan inlagd gurka och pressgurka Àr att inlagd gurka ej sÀtts i press.
» Sauter la presse, ce n'est pas simplifier un pressgurka, c'est fabriquer un inlagd gurka et lui laisser le nom de l'autre.
DĂ©tail rĂ©vĂ©lateur du mĂȘme glissement : la dĂ©finition de 1837 ne connaĂźt que le poivre, le sucre, le sel et l'Ă€ttika.
Le persil, que toutes les recettes natives d'aujourd'hui tiennent pour obligatoire, n'y figure pas â il est entrĂ© plus tard, sans que personne l'ait jamais consignĂ©.
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Rincer le concombre sous l'eau froide et l'essuyer soigneusement. Le peler est facultatif et les sources natives divergent : Arla pÚle « slarvigt », c'est-à -dire grossiÚrement et par bandes, Mattsson laisse le choix et conseille surtout de rayer la peau à l'économe sur trois ou quatre faces dans la longueur. Cette peau rayée n'est pas qu'un ornement : elle donne le liseré vert et blanc caractéristique des rondelles du smörgÄsbord. Passer ensuite le concombre trente minutes au réfrigérateur, car un concombre froid est rigide et se tranche net. Sous les doigts, il doit rester dur sur toute sa longueur et ne pas plier ; l'odeur est verte, presque herbacée. Un concombre déjà souple ou creux au centre ne se rattrape pas au pressage : mieux vaut le réserver à une salade et en ouvrir un autre.
Le pourquoiLa peau du concombre est riche en cellulose et en cires cuticulaires, quasi imperméables. La conserver partiellement ralentit la sortie de l'eau au salage et préserve un peu de tenue à la lamelle ; l'Îter entiÚrement accélÚre l'osmose mais donne un résultat plus mou.
Trancher le concombre en rondelles de un Ă deux millimĂštres, Ă la mandoline de prĂ©fĂ©rence â Mattsson autorise aussi l'osthyvel, ce rabot Ă fromage que toute cuisine suĂ©doise possĂšde, la rĂąpe Ă grosse lame ou, Ă dĂ©faut, le couteau. L'essentiel n'est pas l'outil mais la rĂ©gularitĂ© : l'Ă©paisseur commande directement la quantitĂ© d'eau que le sel pourra extraire, et deux lamelles d'Ă©paisseurs diffĂ©rentes ne se videront pas au mĂȘme rythme. Les rondelles doivent ĂȘtre si fines qu'on lit Ă travers en les levant vers la lumiĂšre, et elles doivent s'empiler sans se casser. Elles tombent avec un son mat et rĂ©gulier. Si la lame commence Ă hacher plutĂŽt qu'Ă trancher, s'arrĂȘter et l'affĂ»ter : une dĂ©coupe dĂ©chirĂ©e libĂšre l'eau au mauvais moment et l'on obtient une bouillie.
Le pourquoiPlus la tranche est mince, plus le rapport surface sur volume est Ă©levĂ© et plus le trajet que l'eau doit parcourir depuis le cĆur de la cellule jusqu'Ă la surface est court. L'extraction osmotique en est accĂ©lĂ©rĂ©e d'autant : c'est de la diffusion, et elle varie avec le carrĂ© de l'Ă©paisseur.
DĂ©poser les rondelles dans un saladier large et bas plutĂŽt que haut et Ă©troit, saupoudrer le sel et mĂ©langer dĂ©licatement Ă la main pour l'enrober partout. Tasser ensuite la masse bien Ă plat contre le fond, poser une assiette qui touche le concombre sur toute sa surface, et charger d'un poids â un mortier, une brique de lait, une boĂźte de conserve : ICA, Arla et Mattsson dĂ©crivent le mĂȘme montage Ă trois Ă©lĂ©ments. Placer au rĂ©frigĂ©rateur trente minutes, durĂ©e sur laquelle les trois recettes natives concordent exactement. On voit en quelques minutes un liquide clair monter le long des parois ; les rondelles verdissent, s'affaissent et deviennent luisantes. Si presque rien ne sort au bout de dix minutes, c'est que le poids est trop lĂ©ger ou que l'assiette ne porte pas Ă plat : rectifier tout de suite plutĂŽt que d'attendre.
Le pourquoiLe sel dissous crĂ©e Ă la surface de la lamelle un milieu de forte pression osmotique. L'eau contenue dans les vacuoles des cellules du concombre migre vers ce milieu Ă travers les membranes cellulaires, qui perdent leur turgescence â la lamelle se ramollit et s'affaisse. Le poids n'ajoute pas d'osmose : il achĂšve mĂ©caniquement le travail en chassant l'eau dĂ©jĂ libĂ©rĂ©e hors du rĂ©seau de tranches. Chimie d'abord, mĂ©canique ensuite.
Retirer le poids et l'assiette, puis vider franchement tout le liquide rendu â le pencher au-dessus de l'Ă©vier en retenant le concombre de la main, ou le passer une seconde Ă la passoire sans jamais rincer. Presser une derniĂšre fois la masse entre les paumes pour en tirer les derniers millilitres. C'est ici que le plat se joue et qu'il faut prendre le temps de vĂ©rifier ce que l'on a obtenu : la lamelle doit ĂȘtre translucide, souple et dense, d'un vert assombri, et Henrik Mattsson la dĂ©crit sans dĂ©tour comme « tunn och mjuk » â mince et molle. Elle n'est plus croquante comme un concombre cru, et c'est normal : ce qu'elle a gagnĂ©, ce n'est pas du croquant, c'est de ne plus contenir l'eau qui, autrement, diluerait son assaisonnement dans l'assiette. Une poignĂ©e pressĂ©e dans le creux de la main ne doit plus rendre qu'une ou deux gouttes. S'il en coule encore un filet, remettre sous presse un quart d'heure.
Le pourquoiL'eau extraite emporte avec elle une part importante du sel ajoutĂ© ainsi que des sucres et minĂ©raux solubles. C'est la raison pour laquelle un salage apparemment gĂ©nĂ©reux n'aboutit qu'Ă une teneur finale modeste en sel â et pourquoi rincer Ă ce stade serait doublement contre-productif.
Dans un bol Ă part, rĂ©unir l'Ă€ttiksprit Ă 12 %, l'eau froide, le sucre et le poivre blanc, puis remuer jusqu'Ă dissolution complĂšte du sucre â ICA et Arla insistent l'une comme l'autre sur ce point, et c'est le seul geste technique de l'Ă©tape. La dissolution demande une bonne minute et se vĂ©rifie au fond du bol, qui ne doit plus crisser sous la cuillĂšre. La lag finie est parfaitement limpide, mordante Ă l'odeur, et son goĂ»t doit ĂȘtre franchement acide mais immĂ©diatement rattrapĂ© par le sucrĂ© : c'est la triade aigre-douce suĂ©doise, ni un sirop ni un vinaigre. Si elle pique trop, allonger de dix millilitres d'eau plutĂŽt que d'ajouter du sucre, qui dĂ©sĂ©quilibrerait l'ensemble vers la confiserie.
Le pourquoiLe saccharose, trÚs soluble dans l'eau froide, abaisse l'activité de l'eau de la lag et augmente sa viscosité, ce qui freine la diffusion ultérieure. Un sucre non dissous ne fait pas ce travail : il sédimente au fond du bocal et la lag reste, en haut, purement acide.
Hacher le persil frisĂ© trĂšs finement, en rĂ©server une pincĂ©e pour le dressage, et mĂȘler le reste Ă la lag. Verser le tout sur le concombre pressĂ©, mĂ©langer doucement pour que chaque lamelle soit enrobĂ©e, puis transvaser dans un bocal ou un saladier en veillant Ă ce que le concombre soit entiĂšrement immergĂ©. Placer au froid une heure au minimum â ICA Ă©crit « nĂ„gon timme », Mattsson une heure, Arla se contente de trente minutes. Les lamelles reprennent en une demi-heure un peu de fermetĂ© et une brillance nette, le persil se rĂ©partit en constellations vertes, et l'odeur du bocal passe de l'acide pur Ă quelque chose de rond et de frais. Le concombre est prĂȘt quand il a le goĂ»t acidulĂ© jusqu'au cĆur et non seulement en surface. S'il reste fade au centre, prolonger simplement d'une demi-heure.
Le pourquoiUne fois l'eau intracellulaire Ă©vacuĂ©e, la lag pĂ©nĂštre par le chemin inverse : la lamelle dĂ©shydratĂ©e se rĂ©hydrate cette fois avec une solution sucrĂ©e et acide, qui prend la place du jus perdu. C'est ce transfert qui assaisonne jusqu'au cĆur â impossible sur un concombre non pressĂ©, encore gorgĂ© de sa propre eau.
Au moment de servir, remonter le concombre Ă l'Ă©cumoire et le dresser en petit tas dans une coupelle ou en Ă©ventail sur un plat â Henrik Mattsson est formel et son conseil est trop rarement suivi : « Tips Ă€r att ej ta med lagen », ne pas emporter la lag. Une flaque de saumure dans la coupelle noie la garniture et se rĂ©pand dans l'assiette du convive, oĂč elle dĂ©lave la sauce du rĂŽti que le pressgurka est justement censĂ© relever. Parsemer du persil rĂ©servĂ©. Le service est froid, jamais tempĂ©rĂ©. Sur la conservation, suivre la rĂšgle de Mattsson plutĂŽt que celle d'ICA : au rĂ©frigĂ©rateur et intĂ©gralement sous sa lag, le pressgurka tient au moins une semaine ; sorti de sa lag, il ne passe pas la journĂ©e. S'il a molli au-delĂ du raisonnable aprĂšs quelques jours, le rafraĂźchir d'un peu de persil hachĂ© et d'un trait d'Ă€ttika.
Le pourquoiHors de la lag, la lamelle n'est plus protĂ©gĂ©e : la surface exposĂ©e s'oxyde par voie enzymatique â les polyphĂ©noloxydases du concombre brunissent au contact de l'oxygĂšne â et l'eau rĂ©siduelle s'Ă©vapore, ce qui concentre l'acide en surface et dĂ©sĂ©quilibre le goĂ»t.
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Sourcer ou se taire
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