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Atlas Culinaire · France · Provence & Côte d'Azur
La salada nissarda : la recette codifiée du label Cuisine Nissarde, huit minutes de cuisson et ce sont les œufs, face à la version d'Escoffier 1903 aux pommes de terre et aux haricots verts.
La salade niçoise est le plat le plus disputé de France, et sa dispute a une date de naissance. On la présente partout comme une vérité immémoriale que le reste du monde aurait trahie. Les textes disent autre chose.
La guerre porte sur ce qui a le droit d'entrer dans le saladier, et elle est plus retorse qu'il n'y paraît, parce que chaque camp possède un texte.
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La recette du cahier « Cuisine Nissarde » déposé en 1998, celle que les restaurants labellisés s'engagent à servir. Que du cru : la seule cuisson de la recette, ce sont les œufs, huit minutes.
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Cette salade ne se rattrape pas à la cuisson, puisqu'il n'y en a pour ainsi dire pas. Tout se joue à l'étal. Cherchez des tomates lourdes dans la main et qui sentent la tige, des artichauts violets assez jeunes pour qu'on mange leur cœur cru, des radis longs bien fermes avec leurs fanes intactes, des cébettes dont la tige verte n'a pas jauni. Rassemblez tout, lavez tout, et alors seulement commencez : une fois lancée, la salade se monte en vingt minutes.
Le pourquoiLe cahier de recettes du label ne prévoit que huit minutes de cuisson dans toute la recette, et ce sont les œufs. Le reste arrive cru dans le saladier : le choix du produit n'accompagne pas la recette, il EST la recette. [Cahier de recettes « Cuisine Niçoise » de l'UDOTSI, recette de la salada nissarda]
Épluchez une gousse d'ail, fendez-la en deux et frottez-en tout le tour du saladier, franchement, comme on cire un meuble. Puis garnissez ce tour de mesclun, en couronne. L'ail ne descend pas dans la salade : il reste sur la paroi, où il parfume sans jamais prendre le dessus.
Le pourquoiC'est le geste exact que prescrit le cahier du label, saladier « préalablement frotté à l'ail, à partir d'une gousse épluchée ». Les vingt grammes d'ail de la liste servent à cela et à rien d'autre. [Fiche officielle de la Ville de Nice, La Salade Niçoise / La Salada Nissarda]
Coupez les tomates en quartiers, sans les épépiner, et disposez-les sur le lit de mesclun en les faisant se chevaucher légèrement. Salez-les maintenant, elles seules. C'est la couche qui portera tout le reste.
Le pourquoiLe cahier fait saler les tomates dès leur mise en place, puis à nouveau après les autres légumes. Le sel appelle l'eau de la tomate, et cette eau salée descend dans le mesclun : c'est elle, avec l'huile, qui tient lieu de sauce. Il n'y a pas de vinaigrette dans cette salade. [Cahier de recettes « Cuisine Niçoise » de l'UDOTSI]
Émincez finement le concombre, en le faisant au besoin dégorger au sel, puis le blanc de céleri, le cœur tendre des artichauts violets, les poivrons verts et les cébettes. Écossez les févettes si vous êtes en avril ou en mai. Les radis, eux, ne se coupent pas : on les nettoie et on les garde entiers, avec leurs feuilles tendres. Rangez tout cela sur les tomates en soignant la présentation, et salez de nouveau.
Le pourquoiLe cahier du label demande explicitement de nettoyer les radis « en les gardant entiers avec leurs feuilles tendres ». Ce n'est pas une coquetterie : la fane de radis est franchement poivrée, elle apporte au plat la seule note piquante qu'il possède. [Cahier de recettes « Cuisine Niçoise » de l'UDOTSI]
Plongez les quatre œufs dans l'eau frémissante et comptez huit minutes, pas davantage. Rafraîchissez-les aussitôt sous l'eau froide, écalez-les, coupez-les en quartiers. C'est fini : vous n'allumerez plus le feu de la journée.
Le pourquoiLe cahier du label affiche « temps de cuisson : 8 mn, cuisson des œufs ». Cette ligne est à elle seule la définition de la salade niçoise codifiée : tout le reste est cru, et l'œuf est la seule exception admise par les puristes. [Cahier de recettes « Cuisine Niçoise » de l'UDOTSI, en-tête de la recette]
Ajoutez le thon à l'huile d'olive en laissant les morceaux bien gros, presque en pavés. Ciselez le basilic et parsemez-le. Puis décorez : les quartiers d'œufs durs, les filets d'anchois au sel dessalés et essuyés, et les petites olives noires de Nice. On ne mélange pas encore.
Le pourquoiLe cahier insiste sur ce point précis, ajouter le thon « en laissant les morceaux assez conséquents ». Émietté, le thon se disperse et sale tout ; en gros morceaux, il reste une bouchée à part entière, ce qui est le principe même de cette salade où chaque ingrédient garde son identité. [Cahier de recettes « Cuisine Niçoise » de l'UDOTSI]
Versez l'huile d'olive au tout dernier instant, donnez un tour de moulin à poivre, et mélangez la salade devant vos convives, à table. Servez en veillant à ce que chaque assiette reçoive un peu de tout : du thon, un quartier d'œuf, un filet d'anchois, des olives.
Le pourquoiLe cahier prescrit littéralement de verser l'huile au dernier moment et de « mélanger la salade devant les convives ». Le geste n'est pas théâtral, il est technique : l'huile assaisonne au contact et le mesclun tient droit tant qu'il n'a pas été touché. [Cahier de recettes « Cuisine Niçoise » de l'UDOTSI, dernière ligne de la recette]
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Le cousin direct, et pas par ressemblance : le pan bagnat est codifié dans le MÊME cahier de recettes du label que la salade niçoise, et sa garniture en est la copie presque exacte. Son nom signifie « pain mouillé » en nissart : on frotte le pain d'ail, on l'imbibe avec la tomate la plus mûre et l'huile d'olive, et l'on y range tomate, radis, cébette, œuf dur, févettes, cœur d'artichaut, thon ou anchois, basilic et olives. Curiosité : le cahier y admet explicitement un centilitre de vinaigre.
Voir la recette →CousineLa troisième pièce du triptyque codifié par le même cahier. La pissaladière partage avec la niçoise ses deux marqueurs les plus niçois, l'anchois au sel et l'olive noire de Nice, mais elle les cuit sur une pâte à pain sous quatre kilos d'oignons fondus une heure. Là où la salade refuse la cuisson, la pissaladière est toute entière la patience du feu doux.
Voir la recette →CousineL'autre visage de la merenda, ce casse-croûte niçois dont la salade et le pan bagnat sont les compagnons. La socca, galette de farine de pois chiche cuite sur grande plaque et servie bien poivrée, n'a aucun ingrédient commun avec la niçoise : elle partage son moment de la journée et son huile d'olive.
Voir la recette →CousineLa sœur grecque, et le parallèle est frappant : comme la niçoise, l'horiatiki se définit par ce qu'elle refuse. Pas de salade verte, pas de cuisson, des légumes crus taillés gros, de l'huile d'olive versée à la fin et rien d'autre. Deux cuisines méditerranéennes, deux doctrines de la crudité, et dans les deux cas la version internationale a ajouté ce que les locaux refusent.
Voir la recette →CousineLa cousine italienne du même principe : des produits crus posés côte à côte, assaisonnés d'huile d'olive seule, où le geste du cuisinier consiste surtout à ne rien faire. La caprese pousse la logique plus loin encore, avec trois ingrédients contre une quinzaine.
Voir la recette →La version qu'on trouve aujourd'hui sur la moitié des cartes du monde : thon frais saisi ou mi-cuit, haricots verts tièdes, pommes de terre, parfois une vinaigrette moutardée. Elle n'a aucun texte pour elle, ni le cahier du label ni Escoffier, qui écrivent l'un le thon à l'huile, l'autre l'anchois seul. On la signale parce qu'elle existe partout, pas parce qu'elle est fondée.
Pas encore dans l'AtlasEn 1903, à la page 995 du Guide Culinaire, Auguste Escoffier consacre trois lignes à la salade niçoise. Les voici en entier : « En parties égales : haricots verts et pommes de terre coupés en dés ; petites tomates en quartiers. Décor composé de câpres, olives et filets d'anchois. Assaisonnement à l'huile et au vinaigre. » Ni thon, ni œuf, ni mesclun, et deux légumes cuits. Un siècle plus tard, la moitié de la planète cuisine encore cette version, et les Niçois la combattent encore. Le texte, lui, est consultable librement, mot pour mot, sur Wikisource.
On lit partout que la salade niçoise serait attestée chez Jean-Baptiste Reboul, dans La Cuisinière Provençale. L'ouvrage a été téléchargé en texte intégral et parcouru d'un bout à l'autre, index compris : il ne contient aucune salade niçoise. La seule chose « à la Niçoise » qu'on y trouve est une soupe de poutine, cette friture d'alevins de sardines que Reboul dit préparée surtout « à Nice et dans les localités avoisinantes ». C'est un bon rappel : citer un livre n'est pas l'avoir ouvert.
Jacques Médecin fut maire de Nice pendant vingt-quatre ans, et il est aussi l'auteur du livre de cuisine le plus cité du comté, La Cuisine du Comté de Nice, paru chez Julliard en 1972. On lui doit la formule qui sert depuis de loi non écrite : jamais, jamais, je vous en supplie, n'incluez de pomme de terre bouillie ni aucun autre légume bouilli dans votre salade niçoise. Précision d'honnêteté : nous n'avons pas pu ouvrir son livre nous-mêmes, cette phrase nous vient de deux relais qui la citent.
Le cahier de recettes du label contient un détail que presque personne ne reprend : les radis, des longs dits « 18 jours », se nettoient « en les gardant entiers avec leurs feuilles tendres ». Ils ne sont ni tranchés ni équeutés. Ce n'est pas une coquetterie de présentation. Sur un plat dont rien n'est cuit, la fane de radis, franchement poivrée, apporte la seule note piquante de tout le saladier.
Les olives noires de Nice ne sont pas une couleur, ce sont un cépage. La variété s'appelle le cailletier, et elle bénéficie depuis le 11 juin 2005 de l'appellation d'origine protégée « Olive de Nice », dont le cahier des charges a été homologué par le décret n° 2014-1147. L'aire couvre quatre-vingt-dix-neuf communes des Alpes-Maritimes, sur des collines et des terrasses situées sous sept cent cinquante mètres. Les olives de table passent six mois en saumure de sel marin avant d'arriver dans le saladier. L'appellation couvre trois produits distincts : l'olive, l'huile et la pâte.
On lit souvent que la cuisine niçoise serait « patrimoine de l'humanité ». C'est une ambition d'association, pas un fait. Ce que l'UNESCO a inscrit en juillet 2021, c'est « Nice, ville de la villégiature d'hiver de Riviera » : cinq cent vingt-deux hectares de paysage urbain, pas une assiette. La vraie reconnaissance culinaire est française et date du 15 octobre 2019, quand le comité du patrimoine ethnologique et immatériel du ministère de la Culture a donné un avis favorable à l'inscription des « pratiques culinaires du pays niçois, de la mer à la montagne » à l'inventaire national du patrimoine culturel immatériel. C'est déjà considérable, et ce n'est pas la même chose.
Sourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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