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Atlas Culinaire · Viêt Nam · Asie
La seule soupe vietnamienne qu'on mange épaisse — et personne n'arrive à dire si elle est arrivée de Paris ou de Canton.
La thèse la plus répandue dans la presse vietnamienne est occidentale : VTV écrit que « nguồn gốc của món súp này được du nhập từ phương Tây », que la soupe fut d'abord servie dans les grands restaurants et que les cuisiniers l'ont ensuite ajustée au palais local (https://vtv.vn/doi-song/bi-kip-nau-mon-sup-cua-thom-ngon-dam-da-huong-vi-20200305145224166.htm).
Le nom lui-même plaide en ce sens, súp étant la transcription du français soupe et non un mot vietnamien.
Mais aucune source consultée ne produit de date, d'établissement fondateur ni de chaîne de transmission, et la technique dit autre chose : une soupe liée à la fécule de tapioca, où l'on verse l'œuf battu en filet pour qu'il file en rubans, où l'on met du champignon parfumé et du champignon des neiges, et que l'on couronne d'un œuf de cent ans — c'est très exactement le geng cantonais, ce potage lié que cette base porte déjà sous CN176, CN173, TW021 et TW031, et qui n'est ni un velouté au roux ni une bisque.
Deux généalogies plausibles se croisent donc dans le même bol : un nom français posé sur une technique chinoise, dans une ville où les deux communautés cuisinaient côte à côte.
La base rapporte l'affirmation de VTV comme ce qu'elle est, la thèse d'une chaîne nationale, note qu'elle n'est adossée à aucune datation, et refuse de promouvoir l'hypothèse cantonaise que la seule technique suggère : une convergence de gestes n'est pas une filiation démontrée.
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Rincer la carcasse et les os de poulet, les couvrir d'eau froide et porter à ébullition cinq minutes, le temps que l'écume grise monte. Jeter cette première eau, rincer les os à l'eau chaude en frottant chaque pièce, et laver la casserole. Remettre les os avec trois litres d'eau froide et le poireau ou le céleri, porter tout doucement puis maintenir à frémissement une bonne heure, en écumant les premières minutes. Le bouillon doit rester parfaitement translucide, parce que la liaison à la fécule qui suivra ne masque pas le trouble, elle le fige : un bouillon laiteux avant liaison donne une soupe grise après.
Le pourquoiLes protéines sanguines coagulent entre soixante et quatre-vingts degrés et remontent en écume ; laissées dans le bain, l'agitation les fragmente en particules qui restent en suspension et que la fécule emprisonnera définitivement.
Effilocher la chair de crabe à la main en longs filaments, en retirant soigneusement les fragments de cartilage qui s'y cachent toujours, et la réserver au frais. Égoutter les shiitakes trempés, ôter les pieds durs et les émincer en fines lamelles ; rincer le champignon des neiges et le détailler en petits bouquets. Cuire les œufs de caille sept minutes, les refroidir et les écaler, ce qui est la corvée du plat et se fait mieux en les roulant tous ensemble sous la paume dans un torchon. Couper enfin l'œuf de cent ans en quartiers au fil ou au couteau mouillé, et le garder à part sans le mettre dans la casserole.
Le pourquoiL'œuf de cent ans est fortement alcalin après sa maturation en milieu basique ; plongé dans le bouillon il diffuse une note ammoniaquée dans toute la casserole, alors que posé en quartiers il reste un accent maîtrisé.
Filtrer le bouillon au chinois fin, en jeter le fond et le remettre dans une casserole propre. Le porter à frémissement, saler, ajouter une cuillerée de sucre qui arrondit sans sucrer, et poivrer au poivre blanc fraîchement moulu. Y jeter les shiitakes émincés, le champignon des neiges, le maïs si l'on en met, et laisser reprendre cinq minutes. Ajouter alors la chair de crabe et les œufs de caille, et ne plus laisser bouillir : le crabe est déjà cuit et une ébullition le contracte, le durcit et lui fait perdre en quelques minutes le peu de tendreté qui justifiait son prix.
Le pourquoiLes protéines musculaires du crabe, déjà dénaturées à la cuisson initiale, se rétractent davantage au-delà de quatre-vingts degrés et expulsent leur eau, ce qui rend la chair filandreuse et sèche.
Délayer la fécule de tapioca dans trois fois son volume d'eau froide jusqu'à obtenir un lait parfaitement lisse, sans le moindre grain. Baisser le feu pour que le bouillon frémisse à peine, puis verser ce lait EN FILET MINCE d'une main en remuant continuellement de l'autre. Verser lentement et s'arrêter avant la texture voulue, car la fécule continue d'épaissir une bonne minute après l'arrêt du versement, et une soupe trop liée ne se rattrape qu'en la diluant, ce qui affadit tout. La cible est une texture nappante et brillante, qui enrobe le dos de la cuillère sans former de bloc.
Le pourquoiLes granules d'amidon de tapioca gélatinisent autour de soixante-cinq degrés et gonflent en absorbant l'eau ; versés en masse ils gélatinisent en surface de l'agrégat et forment un noyau sec que l'eau n'atteindra plus.
Battre les œufs entiers juste assez pour mêler le blanc au jaune, sans les faire mousser. Amener la soupe tout juste sous le frémissement, puis verser l'œuf en filet très mince et très haut au-dessus de la casserole, pendant qu'on remue lentement à la baguette en décrivant de grands cercles. La lenteur du mouvement est tout : elle laisse aux protéines le temps de coaguler en longs rubans qui s'enroulent dans la soupe, alors qu'une agitation vive les fragmente en un nuage trouble qui grise le bol. Arrêter de remuer dès le dernier filet versé et laisser reposer trente secondes avant de toucher à nouveau.
Le pourquoiL'ovalbumine coagule entre soixante-deux et soixante-cinq degrés ; dans un liquide calme, le filet coagule sur toute sa longueur avant d'être dispersé, tandis qu'une agitation vive le rompt avant la prise.
Répartir la soupe dans des bols ou des gobelets encore chauds, en veillant à distribuer équitablement le crabe et les œufs de caille qui ont tendance à se rassembler au fond de la casserole. Poser sur chaque portion deux ou trois quartiers d'œuf de cent ans, un filet d'huile de sésame grillé, une pincée généreuse de poivre blanc et beaucoup de coriandre et de ciboule ciselées. Servir immédiatement et brûlant. En version de rue, la soupe se sert dans un gobelet en plastique avec une cuillère et se mange debout ou sur un tabouret, ce qui reste son mode de consommation majoritaire à Hồ Chí Minh-Ville.
Le pourquoiLe poivre blanc perd ses composés volatils très vite à la chaleur ; ajouté dans le bol et non dans la casserole, il garde le piquant nasal qui est un marqueur de la famille des potages liés.
La súp cua se garde deux jours au réfrigérateur mais elle réclame une discipline thermique stricte, parce qu'elle réunit deux facteurs de risque : une chair de crabe cuite et un liquide épais qui refroidit très lentement à cœur. Ou bien on la maintient au-dessus de soixante-cinq degrés sur un feu doux, comme le font les vendeurs de trottoir, ou bien on la refroidit franchement en la transvasant en récipients peu profonds avant de la mettre au froid. La zone intermédiaire, une casserole épaisse qui tiédit lentement sur le plan de travail, est exactement celle où les bactéries se multiplient le plus vite. Au réchauffage, la fécule se détend légèrement et il faut réajuster.
Le pourquoiUn liquide épais transmet mal la chaleur par convection et met plusieurs heures à traverser la zone de danger microbiologique à cœur, là où un bouillon clair la franchit en quelques dizaines de minutes.
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Sourcer ou se taire
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