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Atlas Culinaire · Colombie · Amériques
La larve du palmier saisie jusqu'Ă ce qu'elle rende sa graisse, et le riz cuit dedans â ce que l'Amazonie mange depuis des millĂ©naires et que l'ONU redĂ©couvre
Le premier point est identitaire : ce que la Colombie appelle mojojoy â la larve du charançon Rhynchophorus palmarum â s'appelle chiza ailleurs en Colombie, suri au PĂ©rou, chontacuro en Ăquateur et gusano de palma au Venezuela.
Les communautés indigÚnes du département d'Amazonas les récoltent principalement sur les palmiers seje et moriche et les consomment crus, bouillis ou grillés.
Le plat qui nous occupe est inscrit tel quel Ă l'inventaire du Ministerio de Cultura : « Arroz al mojojoy â riz prĂ©parĂ© avec du mojojoy ou ver de palmier et des herbes au goĂ»t », catĂ©gorie Platos Fuertes, usage cotidiano, source SĂĄnchez & SĂĄnchez, « Paseo de Olla » (MinCultura, 2012, p.
495).
Le deuxiĂšme dĂ©bat oppose deux lectures du mĂȘme animal : la FAO classe l'entomophagie comme un levier de sĂ©curitĂ© alimentaire â une once de mojojoy apporte une vingtaine de grammes de protĂ©ines, plus de la moitiĂ© de l'apport quotidien recommandĂ© d'un adulte â tandis que les producteurs de palmiers y voient un ravageur, le Rhynchophorus palmarum Ă©tant vecteur du nĂ©matode responsable de l'anneau rouge du cocotier.
Le mĂȘme organisme est donc simultanĂ©ment un superaliment ancestral et une plaie agricole, et cette contradiction structure toute la filiĂšre.
Le troisiÚme point est de mode de consommation : la version crue, vivante, extraite du stipe et avalée sur place, est celle qui fait les images de reportages ; la version cuisinée, celle des cuisines quotidiennes, est saisie ou grillée.
Depuis quelques annĂ©es, le mojojoy est entrĂ© dans la haute cuisine colombienne, ce qui dĂ©place encore la question : un aliment de subsistance devenu produit de carte Ă BogotĂĄ n'a plus le mĂȘme prix ni le mĂȘme sens dans les communautĂ©s qui le rĂ©coltent.
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Rincer les mojojoys Ă l'eau froide, puis les laisser vingt minutes dans de l'eau salĂ©e additionnĂ©e du jus d'un citron vert. Elles se vident et l'eau se trouble. Rincer Ă nouveau, Ă©goutter, et retirer la tĂȘte brune chitineuse de chacune en la pinçant et en tirant â elle est dure et ne s'attendrit jamais, et elle entraĂźne souvent avec elle le tube digestif. Essuyer soigneusement. La cible est un lot de larves fermes, d'un blanc crĂšme uniforme, sans tĂȘte et parfaitement sĂšches. Une larve grise, molle ou qui sent l'ammoniaque est morte depuis trop longtemps : l'Ă©carter sans hĂ©siter.
Le pourquoiLe dégorgement salé provoque une sortie osmotique du contenu digestif, qui est la source de l'amertume terreuse des larves mal préparées ; le citron neutralise en plus les composés d'odeur.
Chauffer une poĂȘle ou un caldero Ă feu moyen, SANS matiĂšre grasse, et y jeter les larves. Elles grĂ©sillent immĂ©diatement et commencent Ă rendre une graisse abondante, claire et parfumĂ©e. Les laisser cinq Ă huit minutes en remuant, jusqu'Ă ce qu'elles dorent, se rĂ©tractent et deviennent croustillantes en surface. L'odeur qui monte est franchement celle de la noisette grillĂ©e et du beurre â c'est ce qui surprend tous ceux qui n'en ont jamais mangĂ©. La cible est un fond de poĂȘle nappĂ© de deux Ă trois centimĂštres de graisse claire et des larves dorĂ©es et fermes. Retirer les deux tiers des larves Ă l'Ă©cumoire et rĂ©server.
Le pourquoiLe tissu adipeux de la larve représente une part trÚs élevée de sa masse : chauffé, il fond (rendering) et libÚre une graisse riche en acides gras insaturés dont le profil aromatique, aprÚs réaction de Maillard, évoque la noisette.
Dans la graisse de mojojoy laissĂ©e dans la poĂȘle, faire suer la ciboule et l'ail Ă feu moyen six Ă huit minutes, sans coloration, jusqu'Ă ce qu'ils deviennent translucides. Ajouter l'ajĂ Ă©mincĂ© et le poivre, une minute. C'est cette base qui va parfumer tout le riz, et elle est entiĂšrement construite sur la graisse de la larve â c'est ce qui fait la diffĂ©rence entre un arroz al mojojoy et un riz auquel on aurait ajoutĂ© des insectes. La cible est un sofrito translucide, brillant, trĂšs parfumĂ©, dans un fond de graisse encore gĂ©nĂ©reux. Si la poĂȘle paraĂźt sĂšche, c'est que les larves Ă©taient maigres : n'ajouter qu'une cuillerĂ©e d'huile, pas plus.
Le pourquoiLes composés aromatiques de l'ail et de la ciboule sont liposolubles : extraits dans la graisse de larve, ils se redistribuent uniformément à chaque grain de riz lors de la cuisson par absorption.
Ajouter le riz rincĂ© et Ă©gouttĂ© au sofrito et remuer deux Ă trois minutes Ă feu moyen, jusqu'Ă ce que chaque grain soit enrobĂ© et devienne translucide sur les bords avec un cĆur opaque â c'est le nacrage. Le riz crĂ©pite lĂ©gĂšrement et prend une odeur de cĂ©rĂ©ale grillĂ©e. Ajouter le tiers de larves restant, celui qu'on n'a pas rĂ©servĂ©. La cible est un riz brillant, entiĂšrement enrobĂ© de graisse, oĂč l'on ne voit plus un grain mat. C'est cette Ă©tape qui empĂȘche le riz de coller et lui permet d'absorber le liquide sans se dĂ©liter.
Le pourquoiLe nacrage enrobe l'amidon de surface d'un film lipidique qui ralentit sa gĂ©latinisation et empĂȘche les grains de se souder â c'est le mĂȘme principe que pour un risotto ou un pilaf.
Verser l'eau chaude d'un coup, saler, remuer une seule fois pour rĂ©partir, porter Ă Ă©bullition puis baisser au minimum, couvrir et ne plus toucher pendant dix-huit minutes. Le riz absorbe tout le liquide et la graisse. Ne pas soulever le couvercle : chaque ouverture fait chuter la tempĂ©rature et casse la cuisson par absorption. Au bout de dix-huit minutes, couper le feu et laisser reposer dix minutes, toujours couvert. La cible est un riz cuit Ă cĆur, aux grains dĂ©tachĂ©s, sans une goutte de liquide au fond. Un lĂ©ger « pegao » dorĂ© au fond de la casserole n'est pas un dĂ©faut mais un bonus, qu'on dĂ©collera Ă la spatule.
Le pourquoiLa cuisson par absorption exige un rapport eau/riz fixe et une atmosphÚre close : toute vapeur perdue déséquilibre le rapport et laisse le sommet du riz cru pendant que le fond brûle.
Ăgrener le riz Ă la fourchette, du bord vers le centre, sans Ă©craser. Ajouter la chillangua ciselĂ©e et mĂ©langer dĂ©licatement. RĂ©partir enfin sur le dessus les larves dorĂ©es rĂ©servĂ©es, encore croustillantes â rĂ©chauffĂ©es trente secondes Ă la poĂȘle si elles ont refroidi. Rectifier le sel et le poivre. La cible est un riz aux grains distincts, d'un blond dorĂ©, parsemĂ© de larves brunes croustillantes, dont le parfum mĂȘle la noisette grillĂ©e et l'herbe fraĂźche. C'est ce contraste entre le riz gras et fondant et les larves croquantes qui fait la rĂ©ussite du plat.
Le pourquoiLes larves cuites dans le riz s'hydratent et perdent leur croustillant ; garder une part hors cuisson préserve un contraste de texture que la préparation ne peut pas générer autrement.
Servir chaud, avec du casabe cassĂ© en morceaux et un bol de fariña Ă saupoudrer â c'est l'accompagnement que documente la FundaciĂłn ACUA pour les mojojoys. Annoncer clairement Ă table de quoi il s'agit, et le risque de rĂ©action croisĂ©e pour les personnes allergiques aux crustacĂ©s. C'est un plat quotidien dans le sud de l'Amazonas, pas une curiositĂ© : il y est perçu comme nourrissant et ordinaire, ce qu'il est. Il se conserve deux jours au frais et se rĂ©chauffe Ă la poĂȘle, mais les larves ne redeviendront jamais croustillantes â en garder quelques-unes crues Ă saisir au moment du rĂ©chauffage.
Le pourquoiLa tropomyosine des insectes est structurellement trĂšs proche de celle des crustacĂ©s, d'oĂč une rĂ©activitĂ© croisĂ©e documentĂ©e chez les personnes allergiques aux fruits de mer â l'annonce Ă table n'est pas une prĂ©caution de style.
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Sourcer ou se taire
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