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Atlas Culinaire · Aruba · Amériques
Le ragoĂ»t qui repose sur un concombre que personne ne mange en salade â Cucumis anguria, la liane Ă©pineuse qui fructifie quand la pluie veut bien tomber
Le gouvernement d'Aruba l'inscrit Ă son inventaire gastronomique officiel en le qualifiant de « zeer traditioneel gerecht » composĂ© de « Arubaanse komkommer en geitenvlees, gezouten vlees, uien, knoflook en Madame Jeanette pepers » â https://www.gobierno.aw/nl/gastronomie .
Or Elisabeth Lambert Ortiz, dans The Complete Book of Caribbean Cooking (1973), range le mĂȘme plat sous l'Ă©tiquette CURAĂAO, p.
218, sous le titre « Stoba di Concomber â Kid and Cucumber Stew ».
Deux attestations sérieuses, deux ßles : la fiche retient Aruba sur l'attestation gouvernementale, mais ne cache pas que le livre de référence anglophone dit autre chose.
Le second point tranché est plus décisif et il est botanique : le papiamentu distingue deux komkomber, et Sambumbu n°5 de Paul Brenneker oppose explicitement le « komkomber di salada », le concombre de salade ordinaire, au « komkomber di ranca », le fruit de la liane.
Le stoba se fait avec le second, Cucumis anguria, petit, épineux, jamais avec le Cucumis sativus du maraßcher.
Sambumbu n°9 conserve d'ailleurs le proverbe « Tempu di secura komkomber no ta pari » â Ă la saison sĂšche, le komkomber ne porte pas â qui adosse le plat au rĂ©gime des pluies de ces Ăźles arides.
Enfin, aucune protection européenne n'existe ici : le registre eAmbrosia complet ne compte zéro entrée pour Aruba, contrÎle positif Gouda Holland passé.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
La veille au soir, rincez la viande de bĆuf salĂ©e sous l'eau froide, coupez-la en cubes de trois centimĂštres et plongez-la dans un grand volume d'eau claire pour la nuit entiĂšre. Ce trempage n'est pas une prĂ©caution de confort : la viande salĂ©e antillaise est conservĂ©e Ă sec dans une croĂ»te de sel, et sans dessalage le stoba sort strictement immangeable. Au matin, l'eau doit ĂȘtre trouble et nettement salĂ©e au goĂ»t â c'est le signe que l'Ă©change a bien eu lieu. Si vous n'avez pas la nuit devant vous, jetez la viande dans une casserole d'eau froide, portez Ă Ă©bullition, laissez cinq minutes puis Ă©gouttez et recommencez une seconde fois : c'est moins fin mais parfaitement fonctionnel.
Le pourquoiLe sel migre par osmose du muscle vers l'eau douce jusqu'à équilibre des concentrations ; renouveler l'eau relance le gradient et accélÚre la sortie.
Voici le geste qui fait ce plat, et celui que la plupart des recettes escamotent. Passez chaque concomber sous l'eau, puis rĂąpez-le franchement au dos d'un couteau ou avec une rĂąpe Ă gros trous pour faire tomber les Ă©pines molles et ouvrir la peau. Fendez ensuite chaque fruit en deux dans la longueur, puis pressez dĂ©licatement chaque moitiĂ© entre le pouce et l'index : les graines sautent d'un bloc, exactement comme on Ă©graine un poivron. Cette triple opĂ©ration â rĂąper, fendre, Ă©grener â est dĂ©crite mot pour mot par la fiche arubaine de VisitAruba et par Ortiz : elle retire l'amertume logĂ©e dans les graines et permet au bouillon de pĂ©nĂ©trer une chair qui, sinon, reste impermĂ©able. RĂ©servez les demi-concombers dans un saladier, sans sel, sans eau.
Le pourquoiLes cucurbitacinés, molécules amÚres de la famille, se concentrent dans les graines et le placenta ; les retirer supprime l'amertume à la source plutÎt que de la masquer au sucre.
Frottez Ă©nergiquement les morceaux de cabri avec le jus de citron vert, laissez agir dix minutes puis rincez et Ă©pongez soigneusement. C'est le rĂ©flexe antillais systĂ©matique sur les viandes de chĂšvre et de mouton, et il a une raison : l'acide attaque les composĂ©s gras responsables de l'odeur forte du cabri. Faites ensuite fondre le beurre dans une cocotte Ă fond Ă©pais et saisissez les morceaux par petites poignĂ©es, sans jamais les entasser, jusqu'Ă ce qu'ils prennent une couleur noisette franche sur toutes les faces. RĂ©servez la viande et gardez le fond de cocotte tel quel â les sucs collĂ©s valent tout le reste.
Le pourquoiLa réaction de Maillard entre acides aminés et sucres réducteurs, au-delà de 140 °C, construit les composés aromatiques bruns que le seul mijotage ne produit jamais.
Dans le mĂȘme fond, jetez les oignons Ă©mincĂ©s et laissez-les fondre Ă feu doux jusqu'Ă parfaite transluciditĂ©, sans jamais chercher la coloration â le stoba arubain n'est pas un ragoĂ»t brun. Ajoutez l'ail, remuez trente secondes, puis les tomates concassĂ©es, la muscade rĂąpĂ©e, la pointe de sucre et les deux cuillerĂ©es de ruku. Le ruku, c'est le rocou, cette pĂąte rouge-orange tirĂ©e des graines de Bixa orellana, et c'est lui qui donne au stoba sa robe brique caractĂ©ristique â la fiche arubaine du stoba di cabrito le fait figurer noir sur blanc. Laissez compoter cinq bonnes minutes, en grattant le fond Ă la spatule pour dĂ©coller tous les sucs.
Le pourquoiLes carotĂ©noĂŻdes du rocou, bixine et norbixine, sont liposolubles : ils ne libĂšrent leur couleur qu'au contact d'un corps gras chaud, d'oĂč l'incorporation dans le beurre et non dans l'eau.
Remettez le cabri saisi dans la cocotte, ajoutez la viande salée dessalée et égouttée, puis mouillez d'eau chaude jusqu'à hauteur, sans noyer. Glissez le piment Madame Jeanette ENTIER à la surface, sans le percer ni l'entailler : il va parfumer le bouillon de son arÎme fruité sans y lùcher sa capsaïcine. Couvrez et laissez mijoter à tout petit frémissement pendant une heure environ. Ne salez toujours pas : la viande salée continue de rendre du sel tout au long de la cuisson, et c'est seulement à la fin que l'on rectifiera, si tant est qu'il faille rectifier.
Le pourquoiEntre 80 et 90 °C, le collagÚne des morceaux à os s'hydrolyse lentement en gélatine, qui donne au stoba sa texture nappante sans le moindre liant ajouté.
Au bout de l'heure, la viande doit dĂ©jĂ cĂ©der sous la fourchette. C'est le moment, et pas avant, d'ajouter les demi-concombers Ă©grenĂ©s et les pommes de terre en gros cubes â les deux en mĂȘme temps, exactement comme le prescrivent la fiche arubaine et Ortiz. Ils cuisent tous deux en une vingtaine de minutes, et les mettre plus tĂŽt rĂ©duirait le concomber en bouillie. Remuez avec prĂ©caution, une seule fois, pour les enrober de sauce sans les casser. Recouvrez et poursuivez Ă feu doux, en surveillant : c'est le seul moment du plat oĂč l'on peut vraiment tout perdre.
Le pourquoiLes pectines de la paroi vĂ©gĂ©tale se solubilisent vers 85 °C ; au-delĂ d'une trentaine de minutes la structure cĂšde d'un coup, d'oĂč la fenĂȘtre courte.
Retirez le piment Madame Jeanette avec une Ă©cumoire, entier et intact â s'il a Ă©clatĂ© en cours de route, goĂ»tez avant toute chose, le plat peut ĂȘtre devenu bien plus piquant que prĂ©vu. GoĂ»tez maintenant le bouillon : neuf fois sur dix il est dĂ©jĂ Ă point grĂące Ă la viande salĂ©e, et vous n'ajouterez qu'un tour de moulin Ă poivre. Coupez le feu et laissez reposer le stoba dix minutes Ă couvert, hors du feu. Ce repos n'est pas dĂ©coratif : la gĂ©latine relĂąchĂ©e par les os se redistribue et la sauce passe d'aqueuse Ă nappante sous vos yeux.
Le pourquoiEn refroidissant sous 80 °C, les chaßnes de gélatine commencent à se réassocier et la viscosité du bouillon augmente franchement.
Servez le concomber stoba brĂ»lant, dans une assiette creuse, en veillant Ă donner Ă chacun une demi-lune de concomber bien visible â c'est la signature du plat, autant la montrer. L'accompagnement canonique aux ABC est le funchi, la polenta de maĂŻs antillaise, ou Ă dĂ©faut du riz blanc, et dans les deux cas quelques rondelles de banane plantain frite qui apportent le contrepoint sucrĂ©. Certaines tables arubaines saupoudrent d'une pincĂ©e de sucre au moment de servir, usage relevĂ© par les producteurs de concomber du cunucu. Un quartier de citron vert Ă cĂŽtĂ©, et vous y ĂȘtes.
Le pourquoiUne nuit au froid laisse les molĂ©cules sapides du bouillon diffuser jusqu'au cĆur des morceaux, que la cuisson seule n'atteint qu'en surface.
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
Sourcer ou se taire
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