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Atlas Culinaire · Sénégal · Afrique
En 2019, le chef Pierre Thiam reformule le jollof avec le fonio du Sahel : une assiette qui est aussi un manifeste — rendre à l'Afrique de l'Ouest son grain ancestral, et ses devises.
Tout commence par un plat posé sur une table de Harlem. En février 2019, le chef sénégalais Pierre Thiam ouvre Teranga — « hospitalité », en wolof — au rez-de-chaussée du Africa Center, et y sert un jollof d'un genre nouveau : non pas le riz rouge que se disputent fièrement le Nigeria, le Ghana et le Sénégal, mais sa sauce mariée au fonio, le grain ancestral du Sahel. La même année paraît son livre, The Fonio Cookbook.
Le jollof fonio irrite les gardiens de la tradition.
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Versez le fonio dans un grand bol d'eau tiède et lavez-le à la technique « swish » chère à Pierre Thiam : faites tourner les grains entre vos doigts en larges cercles, videz l'eau trouble, et renouvelez deux à trois fois jusqu'à ce qu'elle ressorte claire. Égouttez. Portez 500 ml d'eau légèrement salée à ébullition, versez le fonio en pluie, mélangez une seule fois, couvrez et coupez aussitôt le feu. Laissez gonfler 5 minutes sans soulever le couvercle, puis aérez à la fourchette : vous obtenez un grain léger, proche d'un couscous extra-fin.
Le pourquoiLe fonio a les plus petits grains de toutes les céréales à mil : son enveloppe poreuse boit vite, et il finit de cuire hors du feu par la seule vapeur retenue sous le couvercle. Le lavage « swish » emporte la fine poussière d'amidon qui, sinon, soude les grains en pâte.
Dans une sauteuse à fond épais, chauffez l'huile d'arachide à feu moyen. Jetez-y l'oignon finement haché et l'ail, et laissez-les fondre en remuant, sans coloration, jusqu'à ce qu'ils deviennent translucides et que la cuisine commence à embaumer. Ajoutez alors le concentré de tomate et travaillez-le dans l'huile chaude deux à trois minutes : il passe du rouge cru au rouge brique foncé.
Le pourquoiCuire le concentré avant de mouiller — la « désamérisation » — fait disparaître son acidité métallique crue et concentre un goût rond et profond. C'est ce qui sépare un vrai jollof d'une sauce tomate plate.
Versez les tomates concassées, glissez la feuille de laurier et le thym, salez et poivrez. Portez à léger frémissement et laissez mijoter 15 à 20 minutes à feu moyen-doux, en remuant de temps à autre. La sauce épaissit, fonce vers le rouge sombre, et une fine pellicule d'huile rousse finit par remonter à la surface — le signe sénégalais d'une sauce arrivée à point.
Le pourquoi« L'huile qui remonte » est le marqueur traditionnel d'une sauce jollof correctement réduite : l'eau s'est évaporée, les arômes se sont resserrés dans le corps gras. C'est elle qui parfumera et colorera chaque grain de fonio.
Hors du feu, ou sur une flamme très douce, retirez le laurier et incorporez le fonio cuit à la sauce, par grandes fourchetées, en soulevant la masse de bas en haut plutôt qu'en l'écrasant. Continuez jusqu'à ce que chaque grain soit habillé de rouge-orange, uniformément, sans amas.
Le pourquoiLe fonio ne cuit plus, ici : il boit la sauce et en prend la couleur et le parfum. La fourchette préserve les grains ; une cuillère les réduirait en bouillie.
Couvrez et laissez reposer deux minutes hors du feu, le temps que les saveurs se fondent. Aérez une dernière fois à la fourchette, goûtez, rectifiez sel et poivre. Dressez le jollof fonio dans un grand plat communal ou des assiettes creuses, parsemez de persil plat fraîchement haché, et servez bien chaud — idéalement avec un verre de bissap glacé (infusion d'hibiscus) ou de jus de gingembre, à la façon de la table Yolélé de Pierre Thiam.
Le pourquoiLe court repos laisse le grain finir de s'imprégner et les arômes se lier. Le bissap ou le jus de gingembre n'est pas un détail : c'est l'accord de la table sénégalaise que Thiam met en scène autour de ce plat-manifeste.
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L'ancêtre. Le jollof tout entier — et donc ce jollof fonio — descend de la thiéboudienne sénégalaise (ceeb « riz » + jën « poisson »), née dans les communautés de pêcheurs de Saint-Louis et inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO en 2021. C'est la matrice : un riz cuit « au gras » dans une sauce tomate-poisson. Thiam ne fait que remonter à la source en remplaçant le riz importé par le grain africain.
Voir la recette →CousineLe cousin le plus bruyant. Le « party jollof » nigérian — riz long étuvé, base tomate-poivron-scotch bonnet, et sa fameuse croûte fumée « bottom of the pot » — est l'étendard de l'autre camp de la guerre du jollof. Même sauce-mère, autre grain et autre fierté nationale : Thiam, lui, prend le parti du fonio plutôt que celui d'un pays.
Voir la recette →CousineL'autre grand rival de la guerre du jollof. Le jollof ghanéen se distingue par son riz jasmin (ou basmati) parfumé, non étuvé, et une base relevée au gingembre et à l'ail, souvent servie avec le shito. Plus aromatique que le nigérian, il revendique lui aussi la couronne — que le Sénégal, historiquement, lui dispute par l'ancienneté.
Voir la recette →CousineLe frère carnivore. Le ceebu yapp est la version « riz au gras » à la viande de bœuf — quand la thiéboudienne est la version au poisson. C'est exactement le glissement qui a donné le jollof : la sauce-mère sénégalaise, mais à la viande, et le riz mélangé à tout. Le jollof fonio rejoue ce continuum en troquant cette fois le grain.
Voir la recette →CousineLe frère de grain. Chez Thiam, le fonio ne remplace pas le riz que dans le jollof : le « yassa au fonio » existe aussi, le grain s'imprégnant de la sauce d'oignons confits, citron et moutarde du poulet yassa. Une source sénégalaise le range parmi les recettes phares du fonio. Preuve que le geste de Thiam dépasse un plat : c'est tout le répertoire qui se réécrit au grain africain.
Voir la recette →CousineLa base, à nu. Avant de l'habiller de sauce jollof, il faut savoir cuire le fonio — et la maîtrise du grain seul, à la vapeur étagée selon Thiam, est le socle de tout le reste. Le jollof fonio n'est, au fond, qu'un fonio nature marié à la sauce-mère ouest-africaine.
Voir la recette →CousineL'autre manifeste de Thiam. Le fonio aux fruits de mer, qu'il sert dès Yolélé (Brooklyn, 2008), applique la même idée — le grain ancestral hissé au rang d'un plat de fête — bien avant le jollof fonio. Deux variations sur une seule conviction : le fonio peut tout porter.
Voir la recette →La déclinaison signée. Pour le programme « Recipes for Change » du FIDA (ONU), Thiam publie en 2024 une seconde version de son jollof fonio, enrichie de niébé (black-eyed peas) trempés — plus rassasiante, et un clin d'œil au ndambé sénégalais. Même squelette (sofrito tomate, fonio versé hors du feu, 5 minutes couvert), une légumineuse en plus.
Pas encore dans l'AtlasLa branche francophone. Ce que le Nigeria et le Ghana appellent « jollof », l'Afrique de l'Ouest francophone le nomme « riz au gras » : le même principe d'un grain cuit dans une sauce riche qui l'imprègne. Le jollof fonio est, dans cette langue, un « fonio au gras » — la méthode reste, le grain change.
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