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Atlas Culinaire · Martinique · Amériques
AmĂšre, mousseuse, vendue 2,50 ⏠la bouteille de verre sur les marchĂ©s de Fort-de-France â et fabriquĂ©e depuis toujours avec l'Ă©corce d'un arbre que la loi protĂšge depuis 1988. Le Parc naturel rĂ©gional le dit sans dĂ©tour : l'espĂšce est protĂ©gĂ©e, « toute utilisation est illicite », et la boisson fait partie du patrimoine culturel martiniquais. Les deux phrases sont dans le mĂȘme paragraphe.
PremiÚre fausse évidence, le nom : « mabi » n'a jamais désigné l'arbre.
Le pĂšre Raymond Breton, dans son Dictionnaire caraĂŻbe-français de 1666, enregistre « patate, racine bonne Ă manger, mabi » et « mabi, les patates » â le mot kalinago dĂ©signe la PATATE DOUCE.
C'est la boisson de patates douces fermentées qui portait ce nom, et l'arbre a hérité du nom de la boisson, pas l'inverse.
DeuxiĂšme fausse Ă©vidence, l'origine amĂ©rindienne de la version Ă l'Ă©corce : l'Ă©tude du Parc naturel rĂ©gional de la Martinique (SEPANMAR/PNRM, 2005) est catĂ©gorique â « aucune source Ă©crite ne vient Ă notre connaissance confirmer une utilisation quelconque du bwa mabi chez les CaraĂŻbes insulaires ou chez les premiers colons des Petites Antilles ».
Le mabi amérindien attesté, celui que décrivent Breton et Du Tertre, est un mabi de patates douces cuites, mùchées par les femmes caraïbes et recrachées dans un coui pour fermenter.
Le passage à l'écorce de Colubrina est postérieur et non documenté.
TroisiÚme point, et c'est le plus lourd : la légalité.
Colubrina elliptica, le bois-mabi, figure Ă l'arrĂȘtĂ© ministĂ©riel du 26 dĂ©cembre 1988 fixant la liste des espĂšces vĂ©gĂ©tales protĂ©gĂ©es en rĂ©gion Martinique â trente-huit espĂšces, dont celle-ci sous le nom vernaculaire « Bois mabi ».
L'arrĂȘtĂ© interdit en tout temps la destruction, la coupe, la mutilation, l'arrachage, le transport, le colportage, l'utilisation, la mise en vente et l'achat de spĂ©cimens sauvages.
L'Ă©tude du PNRM en tire la conclusion qu'elle formule elle-mĂȘme : « Cette espĂšce Ă©tant protĂ©gĂ©e par la loi, toute utilisation est illicite.
Or la boisson produite est fortement ancrée dans les us et coutumes martiniquaises.
» Toute l'Ă©tude cherche une sortie â mise en culture de plants, traçabilitĂ©, label â pour rĂ©gulariser un usage patrimonial que le droit interdit.
Vingt ans plus tard, le mabi se vend toujours sur les marchés et la contradiction n'est pas tranchée.
â ïž Signalons enfin une erreur dans l'Ă©tude elle-mĂȘme : son rĂ©sumĂ© date l'arrĂȘtĂ© du « 26 dĂ©cembre 1998 », alors que le corps du texte donne trois fois la bonne date, 26 dĂ©cembre 1988 â celle que confirme LĂ©gifrance.
On cite l'étude, on ne recopie pas sa coquille.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Le bois-mabi est une espĂšce protĂ©gĂ©e en Martinique depuis 1988 : on ne va pas en couper, on l'achĂšte sĂ©chĂ©. En Ă©picerie caribĂ©enne ou antillaise, il se prĂ©sente en copeaux et Ă©clats d'Ă©corce brun-orangĂ©, trĂšs lĂ©gers, d'une odeur discrĂšte de bois sec â le nom sur l'Ă©tiquette est souvent « mauby bark » ou « Ă©corce de mauby ». Comptez 200 g pour deux litres de boisson. Rincez-la rapidement Ă l'eau froide pour ĂŽter la poussiĂšre, sans la faire tremper : l'amertume part dans l'eau de trempage, et c'est elle qu'on cherche. L'Ă©tude du PNRM dĂ©crit une ressource dĂ©jĂ sous pression, les rĂ©coltants ĂągĂ©s laissant l'arbre se rĂ©gĂ©nĂ©rer entre deux prĂ©lĂšvements quand les jeunes ne le font plus â acheter sĂ©chĂ© n'est pas seulement lĂ©gal, c'est le seul geste soutenable.
Le pourquoiColubrina elliptica figure Ă l'arrĂȘtĂ© ministĂ©riel du 26 dĂ©cembre 1988 sur les espĂšces vĂ©gĂ©tales protĂ©gĂ©es en rĂ©gion Martinique, qui interdit en tout temps la coupe, le transport, l'utilisation et l'achat de spĂ©cimens sauvages.
L'enquĂȘte du PNRM auprĂšs des producteurs distingue deux façons de faire : « Celle, traditionnelle, qui utilise le bois mabi, le sucre, avec la cannelle, le bois d'Inde et le gingembre », et une seconde oĂč l'on ajoute d'autres vĂ©gĂ©taux. Montez d'abord le socle : Ă©crasez le gingembre non pelĂ© sous le plat d'un couteau jusqu'Ă ce qu'il Ă©clate en fibres, cassez la cannelle en tronçons, froissez les feuilles de bois d'Inde entre les paumes pour libĂ©rer l'eugĂ©nol. Ajoutez ensuite ce qui signe la version martiniquaise et qu'aucune des Ăźles voisines ne met : le bois-goutte, et l'ananas coupĂ© en morceaux AVEC SA PEAU, cĆur compris. Ne pelez pas l'ananas et ne le rincez pas â c'est prĂ©cisĂ©ment sur cette peau que vivent les levures sauvages qui feront la fermentation. Ajoutez enfin les branches d'anis vert avec leurs graines. Les ajouts d'atelier â citronnelle, basilic, vanille, girofle, zeste d'orange â se dĂ©cident maintenant ou jamais.
Le pourquoiLa peau et le cĆur d'ananas portent une flore de levures indigĂšnes (surtout Saccharomyces et Hanseniaspora) et une charge en sucres fermentescibles ; c'est l'inoculum naturel du mabi martiniquais, lĂ oĂč la version guadeloupĂ©enne utilise un pied de cuve de la fournĂ©e prĂ©cĂ©dente.
RĂ©unissez dans un grand fait-tout l'Ă©corce de mabi, le bois-goutte, le gingembre Ă©crasĂ©, la cannelle, le bois d'Inde, l'anis vert et l'ananas en morceaux avec sa peau. Couvrez des deux litres d'eau et portez Ă Ă©bullition, puis laissez aller Ă dĂ©couvert. Confiant est formel sur la durĂ©e : « faire bouillir pendant cinq heures ». Ce n'est pas une infusion, c'est une extraction longue. Au fil des heures le liquide fonce jusqu'au brun-acajou et l'odeur passe du bois vert Ă quelque chose de rĂ©sineux et amer. Surveillez le niveau : complĂ©tez Ă l'eau chaude si ça descend trop, l'Ă©corce doit rester immergĂ©e. Ă aucun moment on ne sucre â le sucre pendant la cuisson caramĂ©lise et masque l'amertume qu'on est en train de construire.
Le pourquoiLes principes amers du bois-mabi sont des saponines triterpéniques, peu solubles à froid et longues à extraire ; ce sont elles qui donneront aussi la mousse, parce qu'une saponine est par définition un tensioactif.
Retirez du feu et laissez tiĂ©dir une demi-heure : filtrer brĂ»lant fait passer des particules fines qui troubleront la bouteille. Passez au chinois puis Ă travers un linge fin, en pressant l'Ă©corce pour rendre tout le liquide â c'est le dernier jus, le plus concentrĂ©, qui porte l'essentiel de l'amertume. Jetez le marc. Ajoutez alors le sucre roux et remuez longuement au bĂąton-lĂ©lĂ©, comme le prĂ©cise Confiant : « Passer, sucrer, remuer longuement pour faire fondre le sucre. » Le lĂ©lĂ© n'est pas une cuillĂšre : on le fait rouler entre les paumes, et il aĂšre autant qu'il mĂ©lange. GoĂ»tez â le mabi doit rester nettement amer sous le sucre, jamais sirupeux.
Le pourquoiLe sucre ajouté aprÚs extraction ne participe pas à la réaction de Maillard de la décoction et reste perceptible comme sucre franc, en contrepoint de l'amer ; il sert ensuite de substrat aux levures pendant la fermentation.
Voici le geste que la plupart des recettes publiĂ©es escamotent, et qu'il faut lire exactement comme Confiant l'Ă©crit : « Mettre en bouteilles dĂ©bouchĂ©es pendant douze heures. » DĂ©bouchĂ©es, pas fermĂ©es. Remplissez des bouteilles de verre propres aux trois quarts, laissez-les ouvertes Ă tempĂ©rature ambiante, Ă l'ombre, douze heures. Les levures sauvages apportĂ©es par la peau d'ananas dĂ©marrent, une mousse remonte au goulot, et l'odeur devient lĂ©gĂšrement acidulĂ©e, un peu cidrĂ©e. Ăcumez cette mousse au fur et Ă mesure qu'elle dĂ©borde. Au bout de douze heures, bouchez et passez au froid : la fermentation ralentit presque Ă l'arrĂȘt.
Le pourquoiUne fermentation ouverte laisse Ă©chapper le COâ au lieu de le dissoudre sous pression. C'est un choix de sĂ©curitĂ© autant que de goĂ»t : bouchĂ©e douze heures, la mĂȘme bouteille de verre devient une bombe, et le mabi n'est pas censĂ© ĂȘtre une boisson gazeuse mais une boisson vivante et lĂ©gĂšrement piquante.
Bouchez, mettez au rĂ©frigĂ©rateur, et servez trĂšs frais. L'enquĂȘte du PNRM auprĂšs des producteurs martiniquais donne le chiffre : « la durĂ©e de conservation de la boisson est estimĂ©e Ă environ 15 jours au frigo ». Au-delĂ , la fermentation reprend lentement, l'aciditĂ© domine et le mabi tourne au vinaigrĂ©. Le froid ne l'arrĂȘte pas, il le ralentit â c'est une boisson vivante, pas un sirop. Secouez doucement avant de servir : les fines en suspension se redĂ©posent au fond, et c'est normal.
Le pourquoià 4 °C l'activité des levures chute d'un facteur dix environ sans s'annuler ; la production d'éthanol et d'acides organiques continue lentement, ce qui explique l'acidification progressive.
Le mabi se sert dans un verre droit, versĂ© d'assez haut pour relancer la mousse â les saponines refont un col crĂ©meux qui tient une minute et adoucit la premiĂšre gorgĂ©e. Il se boit trĂšs frais, seul, et c'est une boisson de journĂ©e : sur les marchĂ©s de Fort-de-France on l'achĂšte Ă la bouteille et on la boit sur place. L'amertume surprend au premier contact puis s'installe ; c'est une boisson qui se gagne, comme un tonic. Pour le mabiyage, versez deux doigts de rhum agricole dans le verre avant le mabi â Confiant enregistre le mot et la pratique.
Le pourquoiVerser de haut incorpore de l'air dans un liquide chargé de saponines tensioactives : la mousse se forme mécaniquement et sa texture crémeuse masque partiellement la perception de l'amer sur la pointe de la langue.
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Sourcer ou se taire
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