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Atlas Culinaire · Colombie · Amériques
Le plĂĄtano maduro battu Ă la cuillĂšre de bois jusqu'Ă ce qu'il se dĂ©fasse en rubans â boisson-repas du llano, Ă mi-chemin de la crĂšme et de la chicha
Chisaba Pereira et DĂaz HenrĂquez, dans « Llano Adentro â Orinoquia: gastronomĂa nĂłmada » (tome 7 de la Biblioteca bĂĄsica de cocinas tradicionales de Colombia, MinCultura / Universidad de los Andes), le classent sans hĂ©siter parmi les BEBIDAS de la rĂ©gion, entre le carato, le guarulo et la chicha de moriche â c'est-Ă -dire dans la famille des boissons de maĂŻs et de fruits, dont plusieurs fermentent.
Les recueils de gastronomie llanera confirment cette lecture en le définissant comme « una bebida hecha con plåtano maduro cocido y diluido en agua » qui, laissée quelques jours, devient une « chicha brava » légÚrement alcoolisée.
Des publications plus rĂ©centes, comme le magazine Ruta65, le prĂ©sentent au contraire comme « el postre de la OrinoquĂa » â un dessert lactĂ©, Ă©paissi Ă la cuajada et au lait, saupoudrĂ© de cannelle, servi Ă la cuillĂšre.
Les deux existent réellement et la différence n'est pas régionale mais historique : la version à l'eau, qui fermente, est la plus ancienne et la plus rustique ; la version lactée, plus douce et non fermentescible parce que le lait la rend instable, est celle des cuisines domestiques contemporaines du Casanare.
La fiche ci-dessous documente la version lactée, la plus couramment préparée aujourd'hui, en indiquant comment revenir à la version fermentée.
Le deuxiÚme point tranché est technique et il est unanime dans toutes les sources : le plåtano se coupe en lamelles trÚs fines, presque en rubans, et se BAT à la cuillÚre de bois pendant la cuisson jusqu'à ce qu'il se défasse.
On ne mixe pas un majule â le fouet Ă©lectrique donne une purĂ©e lisse et lourde qui n'a plus rien Ă voir avec la texture filandreuse et aĂ©rĂ©e du majule llanero.
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Le majule se dĂ©cide avant de commencer Ă cuisiner. Presser chaque plĂĄtano entre pouce et index : il doit cĂ©der franchement, comme une banane trĂšs mĂ»re, et sa peau doit ĂȘtre plus noire que jaune. Une peau uniformĂ©ment jaune, mĂȘme vif, signale un fruit encore chargĂ© d'amidon non converti, qui donnera un majule farineux et astringent quelle que soit la cuisson. Si les fruits ne sont pas prĂȘts, les enfermer deux Ă trois jours dans un sac papier avec une pomme ou un plĂĄtano dĂ©jĂ noir â l'Ă©thylĂšne dĂ©gagĂ© accĂ©lĂšre la maturation. La cible est un fruit dont la peau se fend lĂ©gĂšrement sous la pression et dont l'odeur, au niveau du pĂ©doncule, est nettement sucrĂ©e. Un fruit dur ne se rattrape pas en cuisine.
Le pourquoiPendant la maturation, l'amylase du fruit hydrolyse l'amidon en saccharose, glucose et fructose : c'est cette conversion, et non la cuisson, qui donne au majule son sucré naturel et sa capacité à se défaire en rubans.
Ăplucher les plĂĄtanos trĂšs mĂ»rs â la peau se retire Ă la main, presque sans couteau, Ă ce stade de maturitĂ©. Les couper en lamelles trĂšs fines dans la longueur, presque en rubans, et retirer au passage le cĆur central oĂč logent les petites graines noires. La finesse est le premier levier de texture du majule : plus les lamelles sont fines, plus elles se dĂ©font vite et complĂštement Ă la cuisson. La cible est un tas de rubans souples d'un jaune profond, sans point noir. Si le plĂĄtano est collant au point de rendre la dĂ©coupe impossible, le passer dix minutes au congĂ©lateur â il raffermit juste assez.
Le pourquoiLa maturité du plåtano correspond à la conversion enzymatique de l'amidon en sucres simples ; à ce stade, les parois cellulaires sont déjà dégradées et le fruit se désagrÚge en quelques minutes d'ébullition au lieu de rester en morceaux.
Porter l'eau Ă Ă©bullition avec les bĂątons de cannelle et la pincĂ©e de sel. Y jeter les rubans de plĂĄtano et cuire Ă feu moyen une vingtaine de minutes, en BATTANT rĂ©guliĂšrement Ă la cuillĂšre de bois ou au fouet Ă main. C'est le geste central du majule : on ne remue pas, on bat, jusqu'Ă ce que les rubans se dĂ©chirent et se dispersent dans le liquide. Le bouillon passe de clair Ă trouble, puis Ă une crĂšme jaune pĂąle parcourue de filaments. La cible est un liquide Ă©pais, homogĂšne mais non lisse, oĂč l'on distingue encore la fibre du plĂĄtano. S'il reste des morceaux entiers au bout de vingt minutes, ils Ă©taient trop Ă©pais ou le fruit pas assez mĂ»r : les Ă©craser contre la paroi et poursuivre cinq minutes.
Le pourquoiLe battage combine cisaillement mécanique et gélatinisation de l'amidon résiduel : les fibres libérées restent en suspension et créent la viscosité caractéristique, impossible à obtenir par simple ébullition.
Ajouter la cuajada Ă©miettĂ©e dans le majule bouillant et continuer Ă battre cinq Ă huit minutes. Elle fond partiellement, se disperse en petits flocons, et le mĂ©lange prend une teinte lĂ©gĂšrement rosĂ©e que les recettes llaneras dĂ©crivent explicitement â c'est le repĂšre visuel de cette Ă©tape. Le majule s'Ă©paissit encore et devient plus riche en bouche. La cible est un liquide onctueux, opaque, parsemĂ© de trĂšs petits grains blancs qui fondent sous la langue. Si la cuajada reste en gros blocs, augmenter lĂ©gĂšrement le feu et battre plus fort : elle a besoin de chaleur et d'agitation pour se disperser.
Le pourquoiLes casĂ©ines de la cuajada, chauffĂ©es en milieu lĂ©gĂšrement acide et sucrĂ©, coagulent en micro-flocons stables plutĂŽt qu'en masse compacte â d'oĂč la texture granuleuse fine recherchĂ©e, Ă condition d'agiter.
Baisser le feu, verser le lait en filet en battant, puis laisser revenir juste au premier frĂ©missement â et couper le feu. Le majule ne doit PLUS bouillir Ă partir de ce moment : l'aciditĂ© rĂ©siduelle du plĂĄtano trĂšs mĂ»r, combinĂ©e Ă une Ă©bullition franche, fait trancher le lait et le majule devient granuleux et grisĂątre. Ajouter la panela ou le sucre Ă ce stade, en goĂ»tant : selon la maturitĂ© des fruits, on peut n'avoir besoin d'aucun sucre. La cible est une crĂšme Ă boire, blonde, lisse et nappante, qui coule de la louche en un ruban continu. Trop Ă©paisse, allonger au lait chaud ; trop liquide, poursuivre trois minutes Ă dĂ©couvert sans bouillir.
Le pourquoiL'aciditĂ© du plĂĄtano abaisse le pH de la prĂ©paration ; combinĂ©e Ă une tempĂ©rature supĂ©rieure Ă 90 °C, elle amĂšne les casĂ©ines du lait sous leur point isoĂ©lectrique et provoque la floculation â le fameux « lait qui tourne ».
Retirer les bĂątons de cannelle et laisser reposer le majule cinq minutes Ă couvert, hors du feu. Il Ă©paissit encore sensiblement en refroidissant : ce qui paraissait un peu liquide dans la casserole sera parfait dans la tasse. GoĂ»ter une derniĂšre fois et rectifier le sucre â un majule fade est le dĂ©faut le plus courant, un majule Ă©cĆurant le second. La cible est un Ă©quilibre oĂč le plĂĄtano domine, le lait arrondit, la cannelle parfume et le sucre reste en retrait. Si l'on veut la version historique fermentĂ©e, prĂ©parer le majule Ă l'eau seule, sans lait ni cuajada, et le laisser deux Ă trois jours Ă tempĂ©rature ambiante dans un rĂ©cipient couvert d'un linge.
Le pourquoiL'amidon gélatinisé continue de structurer le liquide en refroidissant, phénomÚne de début de rétrogradation : la viscosité augmente encore de vingt à trente pour cent entre la casserole et la tasse.
Verser dans de grandes tasses ou des bols et saupoudrer chacun de cannelle en poudre. Le majule se boit CHAUD, c'est une boisson-repas : au llano il tient lieu de petit-dĂ©jeuner complet, accompagnĂ© de tungos ou de cachapas. Il se conserve deux jours au frais et se rĂ©chauffe doucement, sans jamais bouillir, en le rallongeant d'un peu de lait car il aura encore Ă©paissi. Servi froid, il devient un dessert Ă la cuillĂšre, trĂšs Ă©pais â c'est d'ailleurs sous cette forme que les publications contemporaines le prĂ©sentent comme « le dessert de l'OrinoquĂa ».
Le pourquoiServi chaud, le majule libÚre les composés aromatiques volatils du plåtano mûr (esters et acétate d'isoamyle) que le froid masque presque entiÚrement.
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Sourcer ou se taire
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