Chargement de l’atlas
Atlas Culinaire · France · Europe
Pêche crue mondée, glace vanille à 10 jaunes, framboise crue passée au tamis fin : la « recette originale » signée Escoffier en 1911, fondante et glacée.
Il n'y a pas beaucoup de plats dont on puisse dire qu'ils ont été signés, datés et corrigés par leur auteur. La pêche Melba en est un, et pourtant presque tout ce qu'on en raconte est faux.
Trois querelles, et aucune n'est celle qu'on croit.
✦ Choisissez votre école ✦
La position finale d'Escoffier, celle de Ma Cuisine et de la recette pour six personnes laissée dans ses mémoires : la pêche est mondée crue, à peine sucrée, tenue au frais. Aucun pochage, aucun sirop.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Tout se joue avant la cuisine. Cherchez des pêches blanches à chair fondante et à noyau libre, une par personne, mûres à point : elles doivent céder sous la pression du pouce près du pédoncule et sentir la pêche à trente centimètres. Si elles sont encore fermes, laissez-les mûrir deux ou trois jours à température ambiante, posées en une seule couche, sans les empiler.
Le pourquoiEscoffier ne demande pas une pêche quelconque. Dans la recette pour six personnes laissée dans ses mémoires il écrit que la pêche de Montreuil est tout indiquée pour ce dessert, et dans Ma Cuisine il précise des pêches à chair tendre n'adhérant pas au noyau. Les pêches de Montreuil, la Grosse Mignonne ou le Téton de Vénus, étaient précisément des blanches fondantes à noyau libre. Ce type est aussi le type ancestral du pêcher : le blanc, le fondant et le noyau libre en sont les caractères génétiquement dominants ; les variétés jaunes se sont développées surtout après 1850, et les variétés fermes à noyau adhérent ont été sélectionnées pour le séchage, la conserve et le transport. Choisir une pêche de conserve, ce n'est donc pas seulement choisir un fruit moins frais, c'est changer de variété. [Escoffier, Souvenirs inédits (1985), recette pour six personnes citée par la BnF ; Escoffier, Ma Cuisine (1934), Pêches Melba ; Harold McGee, On Food and Cooking, chapitre des fruits à noyau ; Patrimoine culturel immatériel, La tradition de la pêche à la montreuilloise.]
Portez une casserole d'eau à ébullition et préparez à côté un saladier d'eau glacée. Plongez les pêches deux secondes dans l'eau bouillante, retirez-les aussitôt à l'écumoire et jetez-les dans la glace. La peau se retire ensuite d'un seul geste, en tirant du pédoncule vers la pointe, sans entamer la chair.
Le pourquoiEscoffier décrit ce geste au mot près : plonger les pêches pendant deux secondes dans l'eau bouillante, les retirer aussitôt avec une écumoire et les jeter dans de l'eau contenant de la glace pilée, puis les débarrasser de leur pelure. Le choc thermique décolle la peau sans cuire un millimètre de chair. C'est le seul contact avec la chaleur que connaisse l'école A. [Escoffier, Souvenirs inédits (1985), cité par la BnF ; Escoffier, Ma Cuisine (1934), renvoi aux Pêches Adrienne pour le mondage.]
Déposez les pêches pelées sur un plat, saupoudrez-les légèrement de sucre en poudre et gardez-les au frais jusqu'au service. Rien d'autre : elles ne cuisent pas, elles ne trempent pas.
Le pourquoiC'est la position finale d'Escoffier. Dans Ma Cuisine, en 1934, il a supprimé le pochage et jusqu'au sirop : les pêches sont mondées, saupoudrées de sucre, tenues au frais. La recette pour six personnes de ses mémoires dit exactement la même chose. Le sucre appelle un peu de jus à la surface et fait un vernis naturel, sans jamais attendrir la chair. En 1911, dans une version intermédiaire publiée dans sa propre revue, il les tenait sur glace sous un sirop vanillé qu'on égouttait au moment de servir, et il écrivait alors : ceci est la recette originale, elle ne comporte aucune modification. [Escoffier, Ma Cuisine (1934) ; Escoffier, Souvenirs inédits (1985), cité par la BnF ; Escoffier, Le Carnet d'Épicure, 15 juin 1911, p. 60.]
Fendez deux gousses de vanille, grattez-les et faites-les infuser dans un litre de lait porté à ébullition. Pendant ce temps, travaillez 300 g de sucre avec 10 jaunes d'œufs jusqu'à ce que le mélange fasse le ruban. Versez le lait bouillant petit à petit dessus en remuant, remettez sur le feu et remuez jusqu'à ce que la crème nappe la cuillère, sans jamais laisser bouillir. Passez au chinois, vannez jusqu'au refroidissement complet, puis turbinez.
Le pourquoiCe sont les proportions exactes de la formule type du Guide culinaire : 300 g de sucre, 10 jaunes, un litre de lait bouillant. Escoffier précise dans la même page que les glaces crème se font entre 7 et 16 jaunes et 180 à 400 g de sucre par litre, et que monter en jaunes et en sucre donne une glace plus grasse. Comme il demande pour la Melba une glace à la vanille très crémeuse, on se tient au milieu haut de sa propre fourchette. Et il n'y a pas une goutte de crème dans sa glace : c'est le jaune d'œuf qui fait le gras, ce qui donne une texture plus soyeuse et moins lourde que les glaces d'aujourd'hui. [Escoffier, Le Guide culinaire, 1903, Appareils et compositions pour glaces simples, formule type ; Escoffier, Souvenirs inédits (1985), un litre de glace à la vanille très crémeuse.]
Écrasez 250 g de framboises très fraîches et passez-les au tamis fin pour retenir les grains. Ajoutez 150 g de sucre en poudre et remuez à froid jusqu'à ce qu'il soit fondu. Elle ne cuit pas, elle ne bout pas, elle ne s'épaissit pas.
Le pourquoiLes quantités sont celles d'Escoffier dans sa recette pour six personnes : 250 g de framboises très fraîches passées au tamis fin, plus 150 g de sucre en poudre. Il insiste surtout par la négative, et durement : ceux qui conseillent d'ajouter à la purée de framboise de l'arrow-root ou d'autres fécules pâteuses méritent selon lui d'être bannis des cuisines. Crue, la purée garde l'acidité et les arômes volatils de la framboise, qui sont exactement ce qui tient tête au sucre de la glace ; cuite, elle devient une confiture et le dessert s'écroule d'un côté. [Escoffier, Souvenirs inédits (1985), recette pour six personnes et condamnation des fécules, cités par la BnF ; Escoffier, Le Carnet d'Épicure, 15 juin 1911, p. 60.]
Garnissez le fond d'une timbale ou d'une coupe bien froide avec la glace à la vanille. Rangez délicatement les pêches par-dessus, face bombée en haut. Masquez-les de purée de framboise en un filet régulier, sans les noyer.
Le pourquoiL'ordre n'est pas décoratif, il est écrit chez Escoffier depuis 1903 et il n'a jamais changé : glace au fond, pêches dessus, purée par-dessus. Il ajoute que la timbale d'argent doit être dressée dans un bloc de glace, mais il donne lui-même la permission d'alléger : le bloc peut être remplacé par de la glace broyée en neige, et le sucre filé, écrit-il, n'ayant aucune autre raison que de rendre la présentation plus séduisante, il pourra au besoin être supprimé. [Escoffier, Le Guide culinaire, 1903 et 1907 ; Le Carnet d'Épicure, 15 juin 1911, p. 60 ; Souvenirs inédits (1985), cités par la BnF.]
Portez à table immédiatement. Si c'est la saison, vous pouvez semer quelques amandes fraîches finement effilées. Et rien de plus.
Le pourquoiEscoffier a écrit lui-même, en 1911, que ceci est la recette originale et qu'elle ne comporte aucune modification, sauf l'addition facultative d'amandes fraîches pendant la saison. Dans Ma Cuisine il ajoute la consigne inverse pour les autres : ne jamais faire usage d'amandes sèches. Et il condamne nommément la gelée de groseille et la crème Chantilly, dont les résultats, écrit-il, ne sauraient satisfaire en aucun cas le palais d'un connaisseur. Ce n'est pas une coquetterie de puriste : la chantilly recouvre l'acidité qui fait tenir le dessert debout, et la gelée de groseille remplace le fruit cru par du sucre cuit. [Escoffier, Le Carnet d'Épicure, 15 juin 1911, p. 60 ; Escoffier, Ma Cuisine (1934), nota des Pêches Melba ; Souvenirs inédits (1985), cités par la BnF ; Pierre Lacam, Le Mémorial des glaces (1911), pour la version à la gelée de groseilles que vise cette condamnation.]
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
♔ Cette recette n'a jamais été testée par la communauté. Soyez le premier à fermer la couronne.
Même architecture, autre fruit et autre sauce : un fruit poché posé sur de la glace à la vanille, nappé au moment de servir. Chez la Belle-Hélène c'est une poire et du chocolat chaud, ce qui inverse la logique thermique de la Melba, entièrement froide.
Voir la recette →CousineL'autre grand dessert-dédicace à une artiste en tournée dans l'hémisphère sud. Nellie Melba était australienne et la pêche porte son nom de scène, tiré de Melbourne ; la pavlova, née dans les années qui suivent les tournées d'Anna Pavlova, est disputée entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Deux desserts, deux divas, et dans les deux cas une querelle de paternité.
Voir la recette →CousineLa réponse américaine, née dans la même décennie : fruit cru, glace à la vanille, sauce de fruit rouge. Le banana split pousse la formule vers l'abondance du comptoir de soda, là où la Melba tient dans une timbale d'argent et trois éléments.
Voir la recette →La version de comptoir, donnée dans Ma Cuisine en 1934 : coupe garnie aux trois quarts de glace vanille, une demi-pêche pochée au centre, un faux noyau en pâte d'amande pralinée logé dans la cavité, purée de framboise légèrement additionnée de chantilly et voile de sucre filé. C'est le seul endroit où Escoffier tolère la chantilly, et encore, dans la sauce.
Pas encore dans l'AtlasLa création qu'Escoffier a voulu opposer à sa propre Melba. Annoncée dans la presse londonienne du 13 avril 1911 comme plus délicieuse encore que la célèbre pêche Melba, elle fut servie le 25 mai 1911 au premier dîner international de la Ligue des Gourmands, le même menu étant présenté le même soir dans plus de trente villes d'Europe. Elle n'a jamais pris.
Pas encore dans l'AtlasLa déclinaison à la fraise, elle aussi d'Escoffier : glace à la vanille au fond de la timbale, couche de fraises choisies, purée de framboises épaisse et légèrement sucrée par-dessus. Melba elle-même cite les trois dans ses mémoires : pêche, poire, fraise.
Pas encore dans l'AtlasLa voisine immédiate dans le Guide culinaire, et souvent confondue avec la Melba : pêches pochées nappées de purée de framboises, mais sans lit de glace à la vanille. C'est la Melba privée de son socle froid.
Pas encore dans l'AtlasLa sœur ennemie. Escoffier écrit dans Ma Cuisine : préparer les pêches comme Melba, puis les napper de confiture de groseilles rouges de Bar-le-Duc et poser au centre un rocher de crème Chantilly. Autrement dit, exactement les deux choses qu'il interdit sur la Melba. Elles ne sont pas interdites en soi : elles font un autre plat, qui porte un autre nom.
Pas encore dans l'AtlasLa même formule à la poire, du même auteur. Le Guide culinaire de 1907 expédie la chose en une ligne : pocher les poires dans un sirop vanillé et procéder ensuite comme pour les Pêches de ce nom. Elles apparaissent aux menus d'Escoffier dès 1903.
Pas encore dans l'AtlasL'autre préparation qui porte son nom, une tranche de pain de mie détaillée très fine et séchée au four. On l'attribue couramment à Escoffier et à Ritz, mais la date circule sans preuve : Melba n'en dit pas un mot dans ses mémoires, et l'expression toast Melba ne se rencontre pas dans le corpus français numérisé avant les années 1930. Nous la signalons sans la dater.
Pas encore dans l'AtlasLa plus ancienne trace imprimée française du dessert est un menu de dîner signé A. Escoffier dans L'Art culinaire du 15 avril 1900, page 125. Melon cantaloup, tortue claire, ortolans à la provençale, salade printanière, et pour finir : Pèches Melbre. Le nom était si neuf que l'atelier l'a estropié. La revue a publié au numéro suivant, page 141, un erratum priant ses lecteurs de lire « Pêches à la Melba », en ajoutant qu'ils auront certainement compris qu'il y avait là une faute d'impression et rétabli le mot d'eux-mêmes.
Dans Le Carnet d'Épicure, la revue qu'Escoffier dirigeait, le numéro du 15 juin 1911 porte à plusieurs pages une réclame pour les Spécialités Escoffier : la sauce ROBERT, la sauce DERBY, les PICKLES, l'ABRICOMA, et MELBA, « jus de fruits pour entremets ». La mention est constante : ces conserves sont fabriquées selon les formules et sous le contrôle de M. A. Escoffier, du Carlton Hôtel. La société s'appelait Escoffier (1909) Limited et tenait boutique à Ridgmount Street, à Londres.
On accorde souvent la pêche Melba à un sauternes, et l'accord est attesté du vivant d'Escoffier. Le menu d'été de l'Hôtel Ritz, reproduit dans L'Art du bien manger d'Edmond Richardin en 1901, se termine par des Pêches Melba, et sa liste de vins comprend un Château-Yquem tête de cuvée servi rafraîchi, à côté d'un Mouton Rothschild 1875 et de magnums de Moët 1889.
Le fruit qu'Escoffier avait en tête n'était pas un fruit ordinaire. Les pêches de Montreuil, palissées en éventail contre des murs de plâtre, atteignaient 400 à 500 grammes et se sont vendues jusqu'à un louis d'or sous Napoléon III. On les tatouait même au pochoir : un dessin collé sur le fruit empêchait le soleil de le colorer, et l'on faisait ainsi apparaître des armoiries ou le portrait d'un souverain sur la peau. Nellie Melba raconte de son côté qu'au Savoy les premières pêches de la saison arrivaient emballées dans du coton, et qu'elle avait vu un hôte en jeter des poignées par la fenêtre sur les passants du jardin, tant elles étaient un objet de luxe.
Entre le menu d'Escoffier d'avril 1900 et la première recette publiée dans Le Guide culinaire en 1903, la pêche Melba voyage déjà toute seule. Le 8 août 1900, un menu de dîner donné à Aix-les-Bains et signé V. Escouffier la porte à sa carte. En 1901 c'est le menu d'été du Ritz. En 1911, la presse londonienne la dit « celebrated » en annonçant qu'Escoffier vient de créer mieux encore, la Fraise Sarah Bernhardt, pour le premier dîner international de la Ligue des Gourmands, servi le même soir dans plus de trente villes d'Europe.
Dans ses mémoires, la cantatrice explique qu'elle n'a rien contre la pêche Melba, mais qu'elle a la plus grande objection à voir son nom repris pour n'importe quel objet, du parfum aux épingles à cheveux. Elle raconte être entrée dans un drugstore de New York qui placardait un parfum Melba, en avoir demandé un échantillon, l'avoir détesté, puis avoir demandé qui les avait autorisés à l'appeler ainsi. Elle ajoute avoir un jour calculé ce qu'Escoffier aurait gagné en touchant un penny par douzaine de pêches Melba consommées, et y avoir renoncé en réalisant que cela se comptait en millions de livres.
Escoffier a écrit Pêches à la Melba. Le Répertoire de la cuisine de Th. Gringoire et L. Saulnier, dans son édition de 1923, pose la règle inverse : la locution « à la » ne doit servir que quand elle signifie à la façon de, et quand le nom d'un mets constitue une dédicace elle devient une lourde faute. Le livre cite trois exemples de ce qu'il appelle des erreurs inexcusables : Omelette à la Masséna, Sole à la Carmen, et Pêche à la Melba.
Sourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à cuisiner cette recette.