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Atlas Culinaire · Thaïlande · Asie
Des fils translucides de farine de haricot mungo, teintés au pandan, au pois papillon et au bois de sappan, noyés de lait de coco salé-sucré sur un lit de glace pilée.
La ligne de partage la plus dure est pourtant celle de la farine, et elle est chiffrée par une institution : l'étude « Instant sarim » d'Onanong Naivikul et de son équipe de la faculté d'agro-industrie de l'université Kasetsart, parue dans Agriculture and Natural Resources vol.
26 n° 3 (1992), pose le sarim comme un gel de farine de haricot mungo (แป้งถั่วเขียว) délayée au ratio 1 pour 7,5, dont la prise s'obtient entre 55 et 65 °C, et fixe à 10 % du poids le plafond de substitution par de l'amidon de riz au-delà duquel la transparence et le mordant se perdent (https://li01.tci-thaijo.org/index.php/anres/article/view/241786).
Autrement dit, un sarim majoritairement à la farine de riz n'est plus un sarim : c'est un lod chong mal coloré, et le raccourci le plus répandu — teinter des vermicelles de haricot mungo secs du commerce (วุ้นเส้น) au lieu de cuire et presser la pâte — sort du plat entièrement, comme le montre la version express publiée par Kapook lui-même à côté de la version longue (https://cooking.kapook.com/view120702.html).
Sur l'origine, deux pistes s'affrontent et aucune n'est close : la thèse javanaise, la plus citée par les sources thaïes, rattache le dessert au règne du roi Boromakot (1732-1758), quand de nombreux dignitaires malais de Pattani servaient à la cour sous la protection des princesses Chaofa Kunthon (เจ้าฟ้ากุณฑล) et Chaofa Mongkut (เจ้าฟ้ามงกุฎ), toutes deux passionnées de culture javanaise (https://www.mkunigroup.com/en/blog-mkunigroup/227) ; la thèse indo-persane, elle, range le mot et l'objet dans la grande famille des vermicelles sucrés venue du commerce de l'océan Indien, celle du seviyan et du sev indiens, elle-même issue du sha'riyya arabo-persan (https://www.templeofthai.com/recipes/thai-dessert-salim.php).
Le seul point de datation ferme est textuel et il vient du palais : le sarim figure dans le กาพย์เห่ชมเครื่องคาวหวาน, le poème des mets salés et sucrés de Rama II (règne 1809-1824), où il est parfumé au phimsen et servi sans aucune glace — la glace pilée, qui paraît aujourd'hui indissociable du plat, n'est venue qu'avec les glacières commerciales du XXᵉ siècle (https://en.wikipedia.org/wiki/Sarim_(dessert)).
La revendication de cour est donc à moitié vraie : le dessert est bien attesté dans le répertoire royal du début du Rattanakosin, mais sa forme actuelle, glacée et vendue à l'étal, est une invention récente greffée sur un ancêtre parfumé.
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La veille au soir, faire flotter une trentaine de fleurs de jasmin fraîches, à peine ouvertes et parfaitement sèches, à la surface d'un grand saladier contenant 1,4 l d'eau froide, puis couvrir hermétiquement et laisser au frais toute la nuit. Cette eau de jasmin (น้ำลอยดอกมะลิ) est le liquide de base de toutes les recettes natives relevées, chez Kapook comme chez Wongnai, car la farine de haricot mungo n'a strictement aucun goût propre et tout le parfum du dessert doit venir d'ailleurs. Au matin, l'eau doit être restée parfaitement limpide, sans le moindre voile jaune, mais libérer dès le couvercle soulevé une odeur florale miellée qui monte franchement au nez. Retirer les fleurs à l'écumoire et réserver 1,2 l pour les pâtes colorées et 120 ml pour le sirop. Si l'eau a pris un goût vert et amer, la jeter et repartir d'une eau de jasmin embouteillée d'épicerie asiatique, ou parfumer l'eau à la bougie thaïe (เทียนอบ) selon la méthode employée plus loin pour le lait de coco.
Le pourquoiLes molécules odorantes du jasmin, acétate de benzyle et linalol en tête, sont volatiles et seulement partiellement hydrosolubles : une infusion à froid et à couvert les capte lentement et les retient, là où une infusion chaude les entraînerait avec la vapeur.
Mixer les feuilles de pandan coupées en tronçons avec 100 ml d'eau puis presser fortement dans un linge fin pour recueillir 60 à 80 ml d'un jus vert opaque ; infuser les fleurs de pois papillon dix minutes dans 80 ml d'eau très chaude mais non bouillante ; faire frémir les copeaux de bois de sappan dix minutes dans 100 ml d'eau puis filtrer. Ces trois extraits sont les couleurs documentées du sarim traditionnel, le pandan (ใบเตย) pour le vert, le pois papillon (อัญชัน) pour le bleu et le violet, le sappan (ฝาง) ou la laque (ครั่ง) pour le rose-rouge, avant que les colorants de synthèse ne s'imposent dans les versions modernes. Le jus de pandan doit être vert sombre et sentir le riz au lait grillé, l'infusion de pois papillon d'un bleu d'encre profond et parfaitement inodore, celle de sappan d'un rouge orangé chaud qui teinte immédiatement la cuillère. Viser des extraits concentrés plutôt qu'abondants, car chaque millilitre ajouté à la pâte est un millilitre d'eau parfumée en moins. Si l'infusion de pois papillon paraît pâle, ne pas la rallonger : la réduire cinq minutes à feu doux et laisser refroidir, ou l'acidifier de trois gouttes de jus de citron vert pour basculer franchement au rose framboise.
Le pourquoiLes anthocyanes de Clitoria ternatea changent de structure avec le pH — quinoïdale bleue en milieu neutre, cation flavylium rouge en milieu acide — tandis que la brazilin du bois de sappan s'oxyde à l'air en brazileine, pigment rouge stable qui teinte les gels d'amidon sans les troubler.
Verser les 120 g de farine de haricot mungo dans un saladier, ajouter le 1,2 l d'eau de jasmin en trois fois en fouettant à chaque ajout, puis passer l'ensemble au tamis fin pour retenir les grumeaux résiduels. Cette dilution à froid est obligatoire car l'amidon de haricot mungo, jeté d'un coup dans un liquide chaud, s'agglomère instantanément en billes dont le cœur reste cru et bouchera la passoire au pressage. Le mélange doit être laiteux, très fluide, à peine plus épais que de l'eau, et ne laisser aucun dépôt granuleux au fond quand on passe le doigt. Répartir en trois portions égales d'environ 440 ml, puis colorer la première au jus de pandan, la deuxième au sappan, et laisser la troisième blanche ou la teinter au pois papillon. Si des grumeaux persistent malgré le tamis, mixer trente secondes au mixeur plongeant et tamiser de nouveau plutôt que d'espérer qu'ils fondront à la cuisson, car ils ne fondront pas.
Le pourquoiL'hydratation à froid sépare physiquement les granules d'amidon avant que la chaleur ne déclenche leur gonflement ; sans cette étape, la gélatinisation démarre en surface d'un agglomérat et forme une croûte imperméable autour d'un noyau sec.
Verser une portion colorée dans une casserole à fond épais et cuire à feu moyen en remuant sans interruption à la spatule, toujours dans le même sens comme l'indiquent les recettes thaïes, jusqu'à ce que le mélange épaississe brutalement puis change de nature et devienne translucide et brillant. C'est le geste central du sarim et son seul point de bascule : l'étude Instant sarim de l'université Kasetsart situe la prise du gel de haricot mungo entre 55 et 65 °C, et il faut poursuivre au-delà du simple épaississement jusqu'à ce que l'opacité laiteuse disparaisse complètement. Au début la pâte blanchit et fait un bruit de bouillie mate contre la spatule, puis elle se met à tirer, à coller, et enfin elle passe en une trentaine de secondes d'un aspect de crème pâtissière à celui d'une colle vitreuse qui se détache des parois en bloc. Compter dix à quinze minutes par couleur selon les recettes natives, et viser une pâte assez ferme pour qu'un sillon creusé à la spatule tienne deux secondes avant de se refermer. Si la pâte reste laiteuse au bout de vingt minutes, c'est qu'il y a trop de liquide : monter le feu d'un cran en accélérant le brassage, jamais l'inverse, et surtout ne pas ajouter de farine, qui referait des grumeaux crus.
Le pourquoiAu-dessus de 55 °C les granules d'amidon de haricot mungo absorbent l'eau, gonflent et libèrent leur amylose : la translucidité apparaît quand les granules ont perdu leur structure cristalline qui diffusait la lumière, et c'est cette amylose relarguée, très abondante chez le haricot mungo, qui donne au gel refroidi son mordant net.
Remplir d'eau très froide et de glaçons une grande bassine, puis verser la pâte brûlante dans le pressoir à sarim (กระบอกกด) ou, à défaut, dans une passoire à trous ronds de 2 à 3 mm tenue à une douzaine de centimètres au-dessus de la surface, et pousser d'un mouvement régulier pour faire tomber les fils. La hauteur compte autant que la pression : Temple of Thai indique environ cinq pouces au-dessus de l'eau, distance qui laisse au fil le temps de s'étirer et de s'affiner avant de toucher le bain. Les fils doivent tomber en longs cheveux souples de quinze à vingt centimètres, se raidir au contact de l'eau glacée avec un bruit mat, et couler doucement au fond sans se souder entre eux. C'est ici que le sarim se distingue physiquement du lod chong, dont la pâte de farine de riz, plus lâche, donne des gouttes courtes et trapues au lieu de ces fils longs et fins. Si la pâte se fige dans le pressoir et refuse de passer, la remettre trente secondes sur le feu en remuant : elle redevient extrudable, alors qu'ajouter de l'eau la rendrait définitivement molle.
Le pourquoiLe choc thermique fait passer le gel sous sa température de prise en quelques secondes, ce qui fixe la section du fil telle que le trou l'a formée avant que la tension superficielle ne le fasse se rétracter en goutte.
Laisser les fils cinq à dix minutes dans le bain glacé, durée que donnent les recettes de Kapook et de Temple of Thai, en remuant l'eau du bout des doigts une ou deux fois pour éviter qu'ils ne se collent au fond. Ce repos n'est pas décoratif : il achève de refroidir le cœur du fil et rétrograde l'amylose relarguée à la cuisson, ce qui installe la fermeté élastique caractéristique du sarim. Les fils passent d'un aspect mou et légèrement collant à une surface lisse, glissante, qui accroche la lumière, et l'eau du bain doit rester claire — un bain qui se trouble signale une pâte sous-cuite qui se délite. Égoutter délicatement à la passoire large, sans presser, puis remettre les fils dans de l'eau froide propre jusqu'au dressage. S'ils ont malgré tout formé des paquets, les replonger dans l'eau glacée et les séparer sous l'eau, doigts écartés, jamais à la fourchette qui les hacherait.
Le pourquoiLe refroidissement provoque la rétrogradation de l'amylose, qui se réassocie en réseau ordonné et raidit le gel : c'est le même phénomène qui durcit le pain rassis, ici recherché et non subi.
Faire fondre les 220 g de sucre dans les 120 ml d'eau de jasmin à feu moyen, sans remuer une fois le sucre dissous, et laisser réduire jusqu'à ce que les bulles deviennent petites, serrées et épaisses. Retirer alors du feu, verser la crème de coco et le sel, puis remettre sur feu très doux juste le temps que le mélange frémisse à peine en bordure, sans jamais atteindre l'ébullition franche. Le sel est l'articulation du dessert et les recettes thaïes l'inscrivent explicitement : goûter à ce moment précis, le mélange doit se sentir très légèrement salé en surface de bouche tout en restant nettement sucré, et si le sel ne se perçoit pas du tout, il en manque. La surface doit rester d'un blanc mat homogène, sans perles d'huile, et le mélange napper la cuillère en une couche opaque. Si l'huile perle malgré tout, retirer immédiatement du feu et fouetter énergiquement avec deux cuillères à soupe d'eau de jasmin froide, ce qui recompose l'émulsion dans la plupart des cas.
Le pourquoiLe sodium supprime la perception de l'amertume et lève celle du sucré par un effet de contraste gustatif documenté ; par ailleurs l'émulsion de crème de coco est stabilisée par des protéines qui se dénaturent à l'ébullition et libèrent l'huile, d'où l'interdiction de bouillir.
Déposer au fond de chaque bol une petite louche de glace pilée, puis répartir les fils des trois couleurs en quantités égales, sans les mélanger à la cuillère afin qu'ils restent lisibles. Verser ensuite 80 à 100 ml de lait de coco salé-sucré bien froid par bol, puis couronner d'une seconde poignée de glace pilée. L'ordre compte, car c'est celui des étals thaïs : la glace du dessous refroidit sans diluer tant qu'elle n'a pas fondu, tandis que le lait de coco versé au-dessus des fils les enrobe en descendant. Le bol réussi montre distinctement les trois couleurs à travers un voile blanc, et non une bouillie rose uniforme. Si le lait de coco a trop épaissi au froid et refuse de couler entre les fils, le détendre d'une cuillère à soupe d'eau de jasmin froide, jamais de lait de coco chaud qui ferait fondre la glace d'un coup.
Le pourquoiLa glace placée sous les fils fond plus lentement qu'une glace posée en surface, car elle est isolée de l'air ambiant par la masse du bol, ce qui repousse le moment où la dilution ruine l'équilibre sucre-sel.
Porter les bols immédiatement, avec une cuillère creuse assez large pour prendre à chaque fois un peu de glace, de fils et de lait de coco. Le sarim est un dessert de saison chaude que Temple of Thai situe au pic d'avril et mai, et il se mange vite, à la thaïe, avant que la glace n'ait rendu son eau. La cuillerée juste est froide au point de piquer les dents, glissante, puis salée-sucrée en fin de bouche avec le retour du jasmin par le nez. Compter trois à quatre minutes de fenêtre utile, guère plus, et remettre au congélateur les fils non servis plutôt que de les laisser sur le plan de travail. S'il reste des bols montés qui ont fondu, ne pas les recharger en glace, mais les passer au frais et les servir en version non glacée, plus proche d'ailleurs de la forme ancienne parfumée décrite au début du XIXᵉ siècle.
Le pourquoiLa fonte de la glace pilée dilue simultanément le sucre et le sel, et la perception du salé baissant plus vite que celle du sucré, le dessert devient perçu comme plat bien avant d'être réellement liquide.
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Sourcer ou se taire
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