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Atlas Culinaire · France · Val de Loire & Touraine
Deux écoles également vraies : celle de 1921, où le caramel se fait tout seul sous la tarte, et celle du caramel préalable. Reinette, pâte brisée de l'épaisseur d'un sou, et une légende d'accident qui date de 1979.
On répète partout que la tarte Tatin est née d'une maladresse. C'est faux, et on peut le dater : la maladresse a été inventée en 1979, quatre-vingts ans après la tarte.
La première fracture est celle de la légende.
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La recette des demoiselles, telle que l'imprime Paul Besnard en 1921 et telle que le Larousse gastronomique la recopie en 1938. Aucun caramel préalable : du beurre à pleines mains, un centimètre de sucre au fond, les quartiers, la pâte, et le caramel qui se fait tout seul sous la tarte en vingt à vingt-cinq minutes de feu dessus et de feu dessous.
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Pelez 1,6 kg de reinettes, coupez-les en quatre, ôtez cœurs et pépins. Vous obtenez huit à dix fruits, soit trente-deux à quarante quartiers : c'est la découpe que donne le texte de 1921, des quartiers, jamais des lamelles. Le témoin de 1923 va plus loin et vous conseille de trier, les gros morceaux pour le lit du fond, les plus petits pour les couches du dessus. Citronnez-les d'un demi-citron pressé, sans jamais les faire tremper.
Le pourquoiBesnard écrit en 1921 que la meilleure pomme à employer est la reinette jaune veinée de rouge. Une reinette est ferme et acidulée : elle traverse vingt-cinq minutes de sucre bouillant en gardant la forme du quartier. Les fiches de terroir du Loir-et-Cher admettent aussi la Boskoop, la Calville, la Melrose et l'Elstar. [Paul Besnard, revue Le Loir-et-Cher (1921), repris par Austin de Croze, Les Plats régionaux de France (1928), p. 138-139]
Sablez 250 g de farine T55 avec 125 g de beurre froid en dés, du bout des doigts, jusqu'à obtenir une semoule grossière. Ajoutez 3 g de sel, 10 g de sucre, puis 5 cl d'eau glacée, et rassemblez la pâte sans la travailler. Aplatissez-la en disque, filmez-la, laissez-la reposer trente minutes au frais, puis étalez-la en un disque de 28 cm, un peu plus large que le moule.
Le pourquoiLes trois textes anciens décrivent la même pâte, et aucun ne parle de feuilletage : pâte ordinaire faite avec du beurre, de la farine et de l'eau en 1923, pâte brisée de l'épaisseur d'un sou en 1921, pâte à foncer fine de deux millimètres en 1938. Un sou de la Troisième République fait à peu près deux millimètres, et les deux sources se répondent donc exactement. [Livret d'or de la section gastronomique régionaliste du Salon d'automne (1923), p. 85 · Larousse gastronomique, Prosper Montagné (1938), p. 1020]
Prenez un moule à bords hauts : le texte de 1921 dit un plat de cuivre étamé d'environ six centimètres de profondeur, celui de 1923 un moule de vingt à trente centimètres avec un rebord de six à dix. Faites comme Marie, la cuisinière que le témoin de 1923 regarde travailler. Prenez les 120 g de beurre bien frais à pleines mains et, sans l'épargner, garnissez-en tout l'intérieur du moule en le pétrissant d'énergique manière. Versez par-dessus les 130 g de sucre cristallisé, en une couche d'environ un centimètre au fond.
Le pourquoiIl n'y a aucun caramel préalable dans cette école. Le sucre et le beurre attendent au fond et se transforment sous la tarte pendant la cuisson, en absorbant l'eau que rendent les pommes. McGee explique pourquoi cela fonctionne : le saccharose ne caramélise qu'à 170 °C, la réaction dégage sa propre chaleur et peut s'emballer, et la présence d'eau allonge la cuisson du sucre tout en l'empêchant de brûler. L'eau des pommes joue ici exactement ce rôle de garde-fou. [Paul Besnard (1921) · Livret d'or du Salon d'automne (1923), p. 85 · Harold McGee, On Food and Cooking (2004)]
Rangez les quartiers debout et très serrés, en cercles concentriques, les gros morceaux au fond comme le dit le témoin de 1923, les plus petits par-dessus. Comptez quatre ou cinq pommes pour un plat de trente centimètres. Parsemez la dernière couche d'un peu de beurre et de sucre, puis posez le disque de pâte sur les pommes en rentrant les bords vers l'intérieur, contre les fruits.
Le pourquoiLe tassage est structurel. Les quartiers perdent près d'un tiers de leur volume à la cuisson, et un montage lâche laisse des trous qui deviennent des creux visibles dans l'assiette. La pâte, elle, se pose sur les fruits et non sur le bord du moule : elle est un couvercle, pas un fond. [Livret d'or du Salon d'automne (1923), p. 85 · Paul Besnard (1921) via Austin de Croze (1928), p. 138]
Les textes anciens posent le plat sur un feu de charbon de bois et le couvrent d'un four de campagne garni de braises, ce que Marie appelait un couvercle creux à tarte. Dans une cuisine d'aujourd'hui, le geste équivalent est de démarrer le moule sur la plaque à feu vif cinq minutes, puis de l'enfourner à 210 °C, sole en bas, vingt à vingt-cinq minutes. Ni trop ni trop peu de feu, prévient le témoin de 1923, car tout le tour de main est dans la cuisson : la tarte ne doit pas cuire plus vite dessus que dessous.
Le pourquoiToute cette école tient dans l'équilibre des deux feux. Celui du dessous caramélise le lit de sucre, celui du dessus cuit la pâte. Si l'un prend de l'avance, ou la pâte reste pâle sur un caramel déjà amer, ou le sucre reste blond sous une croûte trop brune. [Livret d'or du Salon d'automne (1923), p. 85-86 · Paul Besnard (1921) · Larousse gastronomique (1938), p. 1020]
Laissez reposer cinq minutes, pas davantage. Coiffez le moule du plat de service, comme l'écrit Besnard, puis retournez vivement le tout d'un seul geste de manière à ce que les pommes se trouvent au-dessus. Attendez dix secondes que la tarte se dépose avant de soulever le moule. Si un quartier a bougé, remettez-le en place à la spatule : le caramel est encore malléable.
Le pourquoiLe créneau est étroit et purement mécanique. À la sortie du four le caramel est trop fluide et la tarte glisse ; refroidi, il se fige et soude les pommes au métal. Les textes de 1921 comme de 1923 insistent sur le même point : on retourne chaud et on sert chaud. [Paul Besnard (1921) via Austin de Croze (1928), p. 139 · Livret d'or du Salon d'automne (1923), p. 86]
Servez chaud. Les trois textes anciens finissent tous sur ce mot : servir chaud chez Besnard, servez aussitôt chez Harillet, vous servez chez le témoin de 1923. La confrérie de Lamotte-Beuvron, elle, sert la tarte nature, sans rien ajouter par-dessus.
Le pourquoiChaude, les trois couches se lisent dans l'ordre : le caramel beurré, le fruit acidulé, la pâte sablée en dessous. Froide, le caramel se prend et la pâte s'affaisse. [Paul Besnard (1921) · Paul Poiret, 107 recettes ou curiosités culinaires (1928), p. 161 · Confrérie des Lichonneux de tarte Tatin]
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La grande famille des tartes aux pommes du nord de l'Europe, dont la Tatin se sépare par un seul geste : la pâte devient un couvercle et le sucre passe dessous. Chez sa cousine belge, la pâte reste un fond et les pommes se posent dessus.
Voir la recette →CousineLa voisine normande, faite dans l'autre sens : pâte au fond, pommes rangées dessus, et un appareil à la crème et aux œufs que la Tatin ignore complètement. Les deux tartes se ressemblent dans l'assiette et n'ont presque aucune technique en commun.
Voir la recette →CousineTarte Tatin française, tarte aux pommes renversée.
Voir la recette →Le même principe de renversement, appliqué à un appareil à gâteau et non à une pâte : fruits caramélisés au fond du moule, pâte coulée dessus, démoulage à l'envers. La forme américaine se diffuse dans les années 1920, en même temps que la Tatin entre dans les livres français, sans qu'aucun lien de filiation ne soit documenté entre les deux.
Pas encore dans l'AtlasAttestée par le primaire lui-même : Paul Besnard, en 1921, termine sa recette sur cette phrase, « la pêche peut aussi remplacer la pomme ». Curnonsky, en 1926, parle de la fameuse tarte aux pommes ou aux poires des demoiselles Tatin. La déclinaison aux fruits à noyau n'est donc pas une fantaisie contemporaine, elle est aussi ancienne que la recette imprimée.
Pas encore dans l'AtlasUn emprunt de technique, pas une variante historique : on garde le principe du fruit ou du légume confit sous une pâte posée en couvercle puis retourné, et l'on remplace le caramel de sucre par un caramel de vinaigre ou par le sucre propre du légume. Aucun texte ancien de la tarte Tatin n'en parle, et la page le signale plutôt que de laisser croire à une tradition solognote.
Pas encore dans l'AtlasLa Tarte Tatin serait restée une spécialité solognote confidentielle sans Curnonsky — Maurice Sailland, élu « prince des gastronomes » par les cuisiniers français en 1927. Lors d'un séjour de chasse en Sologne dans les années 1890-1900, il goûta la tarte caramélisée renversée des sœurs Tatin et fut saisi. Il en parla à Louis Vaudable, propriétaire de Maxim's sur la Rue Royale, qui l'inscrivit à sa carte. « Une tarte que Maxim's met à son menu n'est plus une tarte provinciale — c'est un classique », écrit Curnonsky. Le reste de l'histoire appartient à la France entière.
La version la plus connue dit que Stéphanie Tatin, débordée un dimanche, laissa accidentellement tomber sa tarte aux pommes sur la plaque chaude, posa la pâte dessus dans la précipitation et servit le résultat renversé à ses clients stupéfaits. Curnonsky lui-même doutait de cette romanticisation : « Peut-être vraie, peut-être arrangée pour les visiteurs. Qu'importe, si la tarte est bonne. » Les archives de l'Hôtel Tatin montrent une tarte caramélisée à l'envers dans les menus dès les premières années du restaurant — avant tout « accident ». La vérité probable : c'était une technique délibérée, perfectionnée sur des années, que la légende a dramatisée.
En 1979, inquiets de voir la Tarte Tatin dénaturée par des recettes commerciales approximatives (Golden Delicious, pâte feuilletée industrielle, caramel au beurre salé brûlé), des amoureux de la tarte originale fondèrent à Lamotte-Beuvron la Confrérie des Lichonneux de Tarte Tatin. (« Lichonneux » = gourmand, en vieux dialecte solognot). Depuis lors, la Confrérie organise chaque année le Concours International de Tarte Tatin, décerne le titre de « Meilleur Tatin » et publie la seule recette reconnue officiellement. Ses règles : Reinettes obligatoires, pâte brisée, caramel à sec, retournement chaud. Aucun fromage. Aucune crème dans la garniture.
Pierre Hermé, pâtissier considéré comme le plus grand dessertiste français contemporain, a analysé le retournement de la Tarte Tatin avec précision. Dans le Larousse des Desserts (2004), il explique : à la sortie du four, le caramel est à 160-170°C — encore liquide et extrêmement fluide. Après 3-4 minutes, il descend à 130-140°C : toujours fluide mais plus stable. À 5 minutes (120°C environ), c'est le moment parfait : assez fluide pour se déposer doucement, assez solide pour tenir. Après 15 minutes (80°C), il commence à se solidifier et les pommes adhèrent — le retournement devient dangereux. Cette fenêtre de 5 minutes explique pourquoi la Tarte Tatin est un dessert qui demande attention et décision.
Sourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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