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Atlas Culinaire · Pologne · Europe
Choucroute hachée, trois viandes au moins, cèpes séchés et trois jours de patience : le plat qui n'a pris le chou qu'au XVIIIe siècle
On raconte que le bigos serait médiéval, qu'il serait né du chou, et que les chasseurs de la vieille Pologne en remplissaient déjà leurs chaudrons. Trois affirmations, trois erreurs, et il suffit d'ouvrir les livres pour s'en apercevoir.
LE BIGOS N'EST PAS UN PLAT DE CHOU À L'ORIGINE, ET C'EST LA SOURCE ELLE-MÊME QUI LE DIT.
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Rincez les cèpes séchés d'un jet d'eau froide, puis couvrez-les d'eau tiède et laissez-les gonfler toute une nuit. Le lendemain, sortez-les délicatement à la main, hachez-les grossièrement, et surtout gardez l'eau de trempage : versez-la dans un bol en laissant le fond sableux dans le récipient.
Le pourquoiLes champignons séchés sont obligatoires et les frais ne les remplacent pas. Le séchage concentre les composés qui donnent au bigos sa profondeur, et l'eau de trempage en contient autant que le champignon lui-même. [les cèpes séchés figurent dans les deux fiches du patrimoine culinaire polonais consacrées au bigos]
Prenez une pincée de choucroute crue et goûtez-la franchement. Si elle vous fait plisser les yeux, rincez-la brièvement et pressez-la, et gardez les 500 g de chou frais prévus. Si elle est douce, ne la rincez pas du tout et réduisez le chou frais de moitié. Hachez ensuite grossièrement la choucroute au couteau, et émincez finement le chou blanc.
Le pourquoiLe rapport entre les deux choux n'est pas une règle fixe, c'est un réglage. Au printemps la choucroute a beaucoup fermenté et devient très acide, on la tempère avec du chou frais. À l'automne, fraîchement mise en saumure, elle est douce et se suffit presque. [Mickiewicz précise siekana, kwaszona kapusta, la choucroute hachée]
Coupez l'échine en cubes de trois centimètres, la poitrine fumée en lardons épais, la kiełbasa en rondelles généreuses. Faites chauffer une grande cocotte à fond épais et saisissez chaque viande séparément, sans jamais surcharger la cocotte, jusqu'à ce qu'elle prenne une belle croûte brune. Réservez au fur et à mesure et ne lavez surtout pas la cocotte.
Le pourquoiLa croûte brune n'est pas de la couleur, c'est du goût : elle crée les composés grillés qui vont teinter tout le plat. Une viande entassée rend son eau et bout au lieu de saisir. [le consensus natif demande au moins trois natures de viande, du gras et du maigre, du fumé et du frais]
Baissez le feu et jetez les oignons émincés dans la cocotte encore tapissée de sucs. Laissez-les fondre une dizaine de minutes en remuant, et profitez-en pour décoller au fond ces petits dépôts bruns qui valent de l'or. Ajoutez le concentré de tomate si vous faites la version de Grande-Pologne, et laissez-le pincer une minute.
Le pourquoiLes sucs collés au fond sont la base de tout le jus. L'eau des oignons les dissout et les redistribue dans le plat. [le concentré de tomate, l'ail et la marjolaine sont donnés pour caractéristiques du bigos wielkopolski par le registre du patrimoine polonais]
Remettez toutes les viandes dans la cocotte. Ajoutez les deux choux, les cèpes hachés, et versez l'eau de trempage décantée. Glissez le laurier, le piment de la Jamaïque, les baies de genièvre et le carvi. Mélangez, portez à frémissement, puis couvrez et baissez au plus doux. À ce stade le mélange paraît sec et peu engageant : ne vous inquiétez pas, les choux vont rendre beaucoup d'eau.
Le pourquoiLe chou est gorgé d'eau. Ajouter du liquide au départ est la faute classique qui donne une soupe au lieu d'un bigos. [le carvi se dit kminek en polonais et figure dans les deux fiches patrimoniales]
Laissez mijoter à couvert, au plus petit feu, deux bonnes heures, en remuant de temps en temps et en raclant le fond. La maison va s'emplir d'un fumet de chou, de fumé et de forêt. Si vraiment le fond accroche, ajoutez une louche d'eau chaude, jamais plus.
Le pourquoiLes fibres du chou et le collagène des viandes demandent le même traitement : de la chaleur douce et du temps. Un feu vif défait les viandes et laisse le chou dur. [les fiches patrimoniales polonaises donnent une cuisson lente d'environ quatre heures pour le bigos myśliwski]
Ajoutez maintenant le vin rouge, les pruneaux et la pomme pelée coupée en dés, puis la marjolaine froissée entre les doigts. Poursuivez à découvert une trentaine de minutes, le temps que le vin perde son mordant et que le jus se resserre. Goûtez, et ajustez le sel et le poivre pour la première fois.
Le pourquoiLes pruneaux et la pomme ne sucrent pas le plat, ils arrondissent l'acidité de la choucroute. Ajoutés tôt, ils fondraient et disparaîtraient. [pruneaux, vin rouge et marjolaine figurent dans les fiches patrimoniales et dans les recettes natives de référence]
Laissez le bigos refroidir entièrement, à découvert, puis passez-le au frais pour la nuit. Le lendemain, réchauffez-le à feu doux une bonne heure, et laissez-le refroidir de nouveau. Le troisième jour, réchauffez une dernière fois. C'est là seulement qu'il est prêt, et vous le sentirez sans qu'on vous le dise.
Le pourquoiChaque refroidissement laisse le temps aux arômes de se redistribuer dans les graisses et au chou d'absorber le jus. C'est un travail de diffusion, et il ne se force pas. [toutes les sources natives s'accordent : le goût s'améliore au troisième jour]
Servez très chaud, en assiette creuse, avec du pain de seigle au levain et rien d'autre. Une eau-de-vie glacée à côté si le cœur vous en dit. Le bigos n'a besoin d'aucun accompagnement, d'aucune garniture et d'aucune décoration : il occupe l'assiette tout seul, comme il l'a toujours fait.
Le pourquoiLa mie dense du pain de seigle et son acidité propre répondent à celle de la choucroute, là où un pain blanc s'effacerait.
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Même choucroute, même maison, deux formats. Le kapuśniak est la soupe de chou fermenté, liquide et réconfortante ; le bigos en est la version dense, longuement réduite, où le chou cesse d'être un bouillon pour devenir un plat. Beaucoup de familles polonaises font les deux dans la même semaine, avec le même tonneau.
Voir la recette →CousineLa kwaśnica des Gorals est la cousine montagnarde et austère du bigos. Elle pousse la logique à l'extrême : presque rien que de la choucroute très acide et son jus, des côtes de porc fumées, et surtout pas la profusion de viandes, de pruneaux et de vin qui définit le bigos. Là où le bigos accumule, la kwaśnica retranche.
Voir la recette →CousineLe segedínský guláš tchèque partage avec le bigos le couple choucroute et porc mijotés, mais il bifurque sur deux points décisifs : il se lie à la crème aigre et se colore au paprika, deux gestes que le bigos ignore complètement. C'est la même matière première lue par la cuisine d'Europe centrale plutôt que par la vieille Pologne.
Voir la recette →CousineLa zelňačka tchèque est à la cuisine tchèque ce que le kapuśniak est à la polonaise : la soupe de chou fermenté, souvent aux champignons et à la saucisse fumée. Elle éclaire par contraste ce que le bigos a d'exceptionnel, à savoir le refus du bouillon et l'obsession de la réduction.
Voir la recette →CousineRagoût festif polonais de chou (aigre) et viandes mêlées.
Voir la recette →CousineLe cousin slave : le bigos polonais mijote longuement choucroute, chou frais, viandes variées, champignons et pruneaux — même base de chou aigre, garniture du chasseur.
Voir la recette →CousineL'autre grand plat de chou polonais, à l'exact opposé. Là où le gołąbek enferme la farce dans une feuille entière et la traite avec délicatesse, le bigos hache tout, mélange le chou frais et le chou fermenté et laisse mijoter des jours. Deux philosophies du même légume : l'une qui enveloppe, l'autre qui fond.
Voir la recette →Sourcer ou se taire
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