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Atlas Culinaire · France · Provence & CÎte d'Azur
Au moins quatre poissons de roche mĂ©diterranĂ©ens (rascasse en tĂȘte), safran en pistils et service en deux temps : la Charte de la Bouillabaisse, signĂ©e Ă Marseille en 1980 par dix-sept restaurateurs.
La bouillabaisse est nĂ©e de la misĂšre et de la mer. Ă Marseille, les pĂȘcheurs du Vieux-Port cuisinaient en fin de marchĂ© les poissons invendables, les plus laids, les plus osseux. La rascasse, hideuse et venimeuse, trĂŽnait dans ce ragoĂ»t de pauvres, jetĂ© dans l'eau de mer avec un filet d'huile d'olive et des herbes. C'est cette soupe de pĂȘcheurs, humble et ancienne, qui est la vraie racine du plat.
LA CHARTE DE 1980 ET SES GARDIENS.
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La version défendue par les restaurateurs marseillais : poissons de roche choisis pochés en deux vagues, puis le service en deux temps (le bouillon sur croûtons et rouille, les poissons levés à table). Soignée, cérémonieuse.
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Levez les filets des poissons, rĂ©servez-les au frais. Dans une grande casserole, faites revenir les tĂȘtes, arĂȘtes et parures dans l'huile d'olive chaude avec 1 oignon Ă©mincĂ©, 2 gousses d'ail, 1 tomate concassĂ©e, le fenouil et l'Ă©corce d'orange â 10 minutes Ă feu vif en remuant. Couvrez de 2,5 litres d'eau froide, portez Ă frĂ©missement et laissez cuire 20 minutes Ă feu doux. Passez au chinois en pressant bien les carcasses. Ajoutez le safran en pistils dans le fumet encore chaud et laissez infuser 10 minutes.
Le pourquoiLe fumet est l'architecture invisible de la bouillabaisse â tout le reste n'est que finition. La rascasse et les poissons de roche libĂšrent en cuisant des gĂ©latines et des acides aminĂ©s que les poissons de chair blanche ne possĂšdent pas, crĂ©ant cette profondeur aromatique irremplaçable. Le safran en pistils infusĂ© dans le fumet chaud libĂšre ses carotĂ©noĂŻdes (safranal, picrocrocine) sur 10 Ă 15 minutes â une infusion trop courte donne de la couleur sans arĂŽme. [Charte de la Bouillabaisse, 1980 ; Le Miramar, Marseille]
Dans un mortier en pierre, pilez 4 gousses d'ail avec une pincĂ©e de gros sel jusqu'Ă obtenir une purĂ©e lisse. Ajoutez 5 pistils de safran, 1 petit piment rouge Ă©pĂ©pinĂ© et 1 pomme de terre cuite (optionnel, pour l'Ă©mulsion). Continuez Ă piler. Incorporez les 2 jaunes d'Ćufs en fouettant, puis versez l'huile d'olive en filet trĂšs fin, en tournant sans cesse comme pour une mayonnaise. DĂ©tendez au fumet froid selon la consistance souhaitĂ©e.
Le pourquoiLa rouille est une mayonnaise Ă l'ail et au safran â elle repose sur le mĂȘme principe d'Ă©mulsion eau-huile que la mayonnaise classique. Le montage au mortier, recommandĂ© par la Charte, donne une texture plus rustique et une Ă©mulsion plus stable que le mixeur, parce que le pilage libĂšre progressivement les huiles essentielles de l'ail. La pomme de terre facultative apporte un amidon supplĂ©mentaire qui renforce l'Ă©mulsion. [Charte de la Bouillabaisse, 1980 ; tradition provençale]
Portez le fumet Ă frĂ©missement. Ajoutez les pommes de terre Ă©pluchĂ©es en gros dĂ©s. Cuisez 20 Ă 25 minutes Ă feu moyen jusqu'Ă ce qu'elles soient tendres mais entiĂšres â elles ne doivent pas s'Ă©craser. Retirez-les avec une Ă©cumoire et rĂ©servez au chaud. Gardez le fumet Ă frĂ©missement.
Le pourquoiLes pommes de terre cuisent dans le fumet et non dans l'eau pour deux raisons : elles s'imprÚgnent du safran et des arÎmes du bouillon, et elles libÚrent à leur tour un léger amidon qui contribue à la texture finale du bouillon. [Tradition marseillaise ; Charte de la Bouillabaisse, 1980]
Portez le fumet Ă gros bouillons. Commencez par les poissons Ă chair ferme et Ă©paisse (baudroie, congre, grondin) â 8 Ă 10 minutes. Puis ajoutez les poissons plus dĂ©licats (saint-pierre, rascasse, vive) pour 5 Ă 7 minutes supplĂ©mentaires. L'Ă©bullition doit ĂȘtre vigoureuse et continue tout au long de la cuisson des poissons.
Le pourquoiL''Ă©bullition vigoureuse n''est pas un excĂšs de zĂšle â c''est le secret chimique de la bouillabaisse. Le mouvement violent du bouillon en gros bouillons Ă©mulsionne l''huile d''olive dans le bouillon de poisson, crĂ©ant cette texture laiteuse et veloutĂ©e caractĂ©ristique qui n''existe dans aucune autre soupe de poissons au monde. Un frĂ©missement doux ne produit pas cet effet. [Charte de la Bouillabaisse, 1980 ; Ă©tymologie bolhir/baissar]
Hors du feu, le bouillon encore frĂ©missant, vous pouvez verser un trait de pastis (5 cl) et remuer : le bouillon prend une teinte laiteuse passagĂšre avant de se clarifier. C'est une habitude provençale rĂ©pandue, mais elle ne figure ni chez Reboul ni dans la Charte â Ă doser avec retenue, ou Ă omettre.
Le pourquoiLe pastis contient de l'anĂ©thole, la mĂȘme molĂ©cule aromatique que le fenouil dĂ©jĂ dans le fumet : il prolonge les notes anisĂ©es. Touche d'agrĂ©ment, jamais un invariant du plat. [Le Miramar, Marseille, signataire Charte 1980 ; tradition marseillaise]
Faites griller des tranches de baguette rassise à four chaud ou au toaster jusqu'à ce qu'elles soient dorées et croquantes. Frottez-les encore chaudes avec une demi-gousse d'ail. Disposez les croûtons dans les assiettes creuses chaudes. Versez le bouillon fumant. Déposez une généreuse cuillÚre de rouille sur chaque croûton. Servez les pommes de terre en accompagnement.
Le pourquoiLe croĂ»ton aillĂ© frottĂ© Ă cru â et non tartinage de la rouille â est la mĂ©thode provençale traditionnelle pour les bouillons de poissons. L''ail cru, frottĂ© sur le pain grillĂ© chaud, s''incorpore par friction dans la mie sans cuire, conservant toute sa puissance. [Tradition provençale ; Charte de la Bouillabaisse, 1980]
DĂ©posez les poissons entiers pochĂ©s sur un grand plat de service. PrĂ©sentez-les Ă table entiers, sans les toucher. Le maĂźtre d'hĂŽtel (ou l'hĂŽte) lĂšve les filets devant les convives avec une cuillĂšre et une fourchette â il sĂ©pare la chair des arĂȘtes en partant de la colonne vertĂ©brale. Les filets sont dĂ©posĂ©s dans les assiettes creuses encore pleines du bouillon ou dans une assiette sĂ©parĂ©e selon la tradition.
Le pourquoiLe service en deux temps n''est pas une fantaisie : c''est une rĂšgle fondamentale de la Charte de 1980 qui distingue une vraie bouillabaisse d''un plat de restaurant banal. Les deux services ont des tempĂ©ratures, des textures et des plaisirs diffĂ©rents. Le bouillon chaud parfumĂ© d''abord â les poissons entiers ensuite, levĂ©s devant les convives. Ce rituel est une leçon de goĂ»t et un spectacle. [Charte de la Bouillabaisse, 1980 ; tous les signataires]
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Le cousin provençal le plus proche : une soupe de poisson elle aussi, mais aux poissons blancs, liée à l'aïoli (pas à la rouille) et sans safran ni rascasse. Plus douce, plus blanche, servie liée.
Voir la recette âCousineLe cousin provençal par l'ail : pas une soupe, mais le grand plat de morue et lĂ©gumes servi autour de l'aĂŻoli. MĂȘme ADN mĂ©diterranĂ©en ail-huile-safran, autre forme.
Voir la recette âCousineL'ancĂȘtre antique revendiquĂ© (avec prudence) : la soupe de pĂȘcheurs grecque, poissons trop petits cuits Ă bord, du nom du rĂ©cipient « kakavi ». Les soupes de poisson grecques existaient, mais sans safran ni rouille â parentĂ© plausible, pas descendance prouvĂ©e.
Voir la recette âCousineLe cousin toscan : ragoĂ»t de poisson et coquillages Ă la tomate, dit des « cinq C » (cinq espĂšces minimum), servi sur du pain. MĂȘme logique de poissons humbles, autre rivage de la mĂȘme mer.
Voir la recette âCousineLe descendant transatlantique : créé Ă San Francisco vers 1850-1880 par les pĂȘcheurs immigrĂ©s ligures (de GĂȘnes), du ligure « ciuppin » (hachĂ©). Cousin par la Ligurie voisine, trĂšs tomatĂ©.
Voir la recette âCousineLe cousin catalan : poisson et fruits de mer mijotĂ©s avec tomate et pommes de terre, du mot « suc » (jus). Origine paysanne, mĂȘme famille mĂ©diterranĂ©enne de la soupe de poisson liĂ©e.
Voir la recette âCousineBouillabaisse marseillaise, grande soupe de poissons.
Voir la recette âCousineBouillabaisse marseillaise, grande soupe de poissons.
Voir la recette âCousineBouillabaisse marseillaise, soupe de poissons de pĂȘcheurs.
Voir la recette âCousineBouillabaisse marseillaise, soupe de poissons.
Voir la recette âCousineBouillabaisse marseillaise, soupe de poissons.
Voir la recette âCousineBouillabaisse, soupe de poissons.
Voir la recette âLa cousine terrienne et pauvre : sans poisson, on poche des Ćufs dans un bouillon d'ail et de pommes de terre (l'Ćuf « borgne » qui ressemble Ă un Ćil). DĂ©rive de l'aĂŻgo boulido, version de l'intĂ©rieur des terres.
Pas encore dans l'AtlasLa « base » de la bouillabaisse : les mĂȘmes poissons de roche, mais mixĂ©s et passĂ©s au moulin, servis seulement en bouillon sur croĂ»tons, rouille et gruyĂšre. La bouillabaisse sans les beaux poissons entiers.
Pas encore dans l'AtlasEn 1980, las de voir des bouillabaisse frelatĂ©es servies aux touristes â sans rascasse, sans rouille, sans safran â onze restaurants marseillais fondent la « Charte de la Bouillabaisse » et la signent publiquement. Elle impose sept poissons minimum dont la rascasse, le service en deux temps (fumet puis poissons), la rouille maison, les croĂ»tons frottĂ©s Ă l'ail et le safran en pistils entiers. Celui qui signe et ne respecte pas sait qu'il sera radiĂ© par ses propres pairs. Ce n'est pas une AOC ni une IGP : c'est une parole donnĂ©e entre professionnels d'une mĂȘme ville â ce qui, Ă Marseille, vaut bien plus qu'un dĂ©cret.
FrĂ©dĂ©ric Mistral, poĂšte et lexicographe provençal, donne en 1879 dans son TrĂ©sor du FĂ©librige l'Ă©tymologie exacte : du vieux provençal bolhir (bouillir) et abaissa (baisser, rabaisser). Ce nom encode le geste technique cardinal â cette Ă©bullition violente et brĂšve qu'on ramĂšne aussitĂŽt Ă frĂ©missement. Ce n'est pas une poĂ©sie : c'est une instruction de cuisson gravĂ©e dans le langage. La bolhir abaissa, c'est la recette rĂ©sumĂ©e en deux mots.
En 1873, dans son Grand Dictionnaire de Cuisine â ouvrage posthume qu'il n'acheva pas â, Alexandre Dumas consacre un long article Ă la bouillabaisse et la dĂ©fend contre ses contempteurs parisiens : « Ce plat est d'une saveur exquise, et il n'y a pas un Marseillais qui ne la fasse mieux qu'on ne la fait Ă Paris. » Il en donne mĂȘme une recette, tirĂ©e du restaurant Basso. Pour Dumas, la bouillabaisse n'est pas une soupe de pĂȘcheurs pauvres â c'est un monument de la cuisine du Midi, Ă la hauteur des plus grandes tables.
J.-B. Reboul, dans La CuisiniĂšre Provençale (1897), fixe pour la premiĂšre fois par Ă©crit la liste des sept poissons de la bouillabaisse authentique : rascasse, saint-pierre, grondin, baudroie, vive, fielas (congre) et araignĂ©e de mer. Il prĂ©cise que « la bouillabaisse sans rascasse est une soupe de poisson ». Cette phrase, citĂ©e depuis plus de cent ans, est la pierre angulaire de toutes les chartes. Reboul n'invente rien â il transcrit ce que Marseille savait depuis des gĂ©nĂ©rations.
Sourcer ou se taire
â COURONNE â ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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