Chargement de l'atlas
Atlas Culinaire · Suisse · Berne & Oberland
Le grand festin d'hiver bernois : un plateau d'abondance oĂč viandes salĂ©es et fumĂ©es, cuites chacune Ă part, se posent sur un lit de choucroute au geniĂšvre et de haricots secs. NĂ©, dit la lĂ©gende, d'une victoire sur les Français en 1798 â mais couchĂ© par Ă©crit seulement en 1900.
La Berner Platte n'est pas une recette, c'est un plateau. Sur un grand plat de service, on assemble au dernier moment tout ce qu'un hiver bernois pouvait offrir de meilleur : un jarret de porc fumĂ©, du lard, des cĂŽtelettes salĂ©es, des saucisses paysannes, parfois une langue de bĆuf, le tout finement tranchĂ© et posĂ© sur un lit de choucroute parfumĂ©e au geniĂšvre, de haricots secs et de pommes de terre. C'est un plat de partage, gĂ©nĂ©reux, rustique, fait pour une longue tablĂ©e d'aprĂšs les mois maigres.
Le cĆur de la Berner Platte, c'est un principe : on ASSEMBLE, on ne mijote pas.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
La Berner Platte commence la veille, comme tous les grands plats d'hiver. Mettez les haricots secs dans un grand volume d'eau froide et oubliez-les douze heures durant : ils vont gonfler, se gorger, retrouver la souplesse qu'ils avaient avant le grenier. Si vous avez choisi une langue de bĆuf salĂ©e, faites-la elle aussi dessaler une nuit au frais, dans son eau.
Le pourquoiLe haricot sec (Dörrbohnen) n'est pas un pis-aller : c'est LA légumineuse de la Berner Platte, parce qu'en mars, dans les garde-mangers bernois, on n'avait que lui. Le haricot vert frais est un anachronisme de l'été. [Lebendige Traditionen, canton de Berne]
Dans un grand faitout d'eau frĂ©missante, jamais bouillante, glissez d'abord les piĂšces qui demandent le plus de temps : le jarret de porc fumĂ© et, si vous en avez, la langue dessalĂ©e et le bĆuf Ă bouillir. Laissez-les pocher tout doucement, Ă petits frĂ©missements, une heure et demie Ă deux heures. L'eau ne doit jamais gronder, elle tremble Ă peine. Ce bouillon parfumĂ© vous servira ensuite Ă rĂ©chauffer le reste : ne le jetez surtout pas.
Le pourquoià gros bouillons, les fibres se contractent et la viande se dessÚche ; au frémissement, le collagÚne fond lentement et la chair reste fondante. C'est la rÚgle d'or de toute viande pochée. [McGee, On Food and Cooking]
Pendant que les viandes pochent, faites fondre un peu de saindoux dans une cocotte et laissez-y blondir un oignon piqué de clous de girofle. Ajoutez la choucroute rincée et essorée, les baies de geniÚvre écrasées, une pomme acidulée en quartiers, puis mouillez de vin blanc sec et d'une louche de bouillon. Couvrez et laissez compoter à feu doux une bonne heure : la maison va s'emplir d'un parfum aigre-doux et résineux qui dit l'hiver bernois mieux que tout.
Le pourquoiLe geniÚvre n'est pas un décor : c'est la signature aromatique de la choucroute bernoise, sa résine balsamique qui répond au gras des viandes fumées. La pomme, elle, arrondit l'acidité. [Lebendige Traditionen ; Patrimoine culinaire suisse]
Ăgouttez les haricots trempĂ©s et faites-les cuire Ă l'eau frĂ©missante, trois quarts d'heure Ă une heure, jusqu'Ă ce qu'ils soient tendres sans s'Ă©craser ; ne salez qu'Ă la fin. Dans le bouillon des grosses viandes, une vingtaine de minutes avant de servir, plongez le lard fumĂ©, les cĂŽtelettes (Rippli) et les saucisses paysannes. Ajoutez la Zungenwurst en dernier : dix minutes lui suffisent, elle doit se rĂ©chauffer Ă cĆur, surtout pas Ă©clater.
Le pourquoiChaque viande a son temps propre : le lard et les saucisses, dĂ©jĂ salĂ©s et fumĂ©s, n'ont besoin que d'ĂȘtre rĂ©chauffĂ©s et de parfumer le bouillon. Tout lancer ensemble dĂšs le dĂ©part, c'est dessĂ©cher les unes en attendant les autres. [Convergence des sources bernoises]
Faites cuire les pommes de terre à chair ferme à la vapeur ou à l'eau salée, en robe ou pelées selon votre goût, jusqu'à ce qu'une lame y glisse sans effort, vingt-cinq à trente minutes. Gardez-les bien chaudes : sur la Berner Platte, rien ne doit attendre froid.
Le pourquoiLa pomme de terre vapeur est l'éponge neutre du plat : elle boit le jus des viandes et la pointe acide de la choucroute, et fait le lien entre tout. [Usage bernois]
Sortez les grosses piÚces du bouillon. Désossez le jarret et détaillez-le en belles tranches épaisses ; parez la langue et coupez-la en lames fines ; tranchez le lard et la Zungenwurst en rondelles généreuses. Travaillez sur une planche chaude et arrosez les tranches d'une louche de bouillon pour qu'elles ne sÚchent pas le temps du dressage.
Le pourquoiLa Berner Platte n'est pas un plat de morceaux entiers : la tradition veut des viandes finement tranchées, pour que chacun pioche de tout. C'est ainsi que Buchhofer la décrit dÚs 1900. [Buchhofer, « Berner Garnitur », 1900]
Voici le geste qui donne son nom au plat. Sur un grand plat de service bien chaud, Ă©talez d'abord la choucroute et les haricots en un large lit. Disposez par-dessus, en couronne et en bel ordre, toutes les viandes tranchĂ©es : le jarret, le lard, les rondelles de Zungenwurst, les saucisses, la langue. Glissez les pommes de terre tout autour. On doit voir l'abondance d'un seul coup d'Ćil : c'est une assiette de fĂȘte, pas une portion.
Le pourquoiLe mot Platte dit tout : c'est un plat de partage, un assemblage montĂ© au dernier moment, jamais un ragoĂ»t oĂč tout aurait mijotĂ© ensemble. Chaque Ă©lĂ©ment a cuit sĂ©parĂ©ment pour garder son caractĂšre, et ne se retrouve qu'Ă la fin, sur le plateau. [Lebendige Traditionen, canton de Berne]
Portez la Platte fumante au centre de la table et laissez chacun se servir. Offrez à cÎté une bonne moutarde forte, éventuellement du raifort, et du pain de campagne. Un verre de biÚre bernoise ou de vin blanc sec du lac de Bienne, et vous avez devant vous l'hiver bernois tout entier : généreux, rustique, fait pour rester longtemps à table.
Le pourquoiLa Berner Platte est née comme un plat de communauté, vrai ou légendaire : son sens, c'est la tablée, le partage, l'abondance aprÚs les mois maigres. [Lebendige Traditionen ; MySwitzerland]
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
â Cette recette n'a jamais Ă©tĂ© testĂ©e par la communautĂ©. Soyez le premier Ă fermer la couronne.
Certaines familles ajoutent ou substituent les SauerrĂŒben, navets rĂąpĂ©s et fermentĂ©s au sel, plus doux que la choucroute, autre conserve d'hiver du Plateau bernois.
Pas encore dans l'AtlasLa version traditionnelle des tables de tradition inclut la langue de bĆuf fumĂ©e, tranchĂ©e fin. Les versions modernes l'abandonnent souvent au profit d'un assortiment plus simple.
Pas encore dans l'AtlasLe chef Ă©toilĂ© StĂ©phane Decotterd assume des substitutions libres selon la saison et le marchĂ© â haricots frais, navets, chou â au nom du produit du jour plutĂŽt que du dogme.
Pas encore dans l'AtlasVers Bienne et le Seeland, la choucroute (parfois remplacĂ©e par des SauerrĂŒben, des raves fermentĂ©es au sel) domine et les Dörrbohnen s'effacent. MĂȘme esprit, accent diffĂ©rent.
Pas encore dans l'AtlasLa version la plus chĂ©rie de la lĂ©gende met en scĂšne un dragon : sur le chemin du retour, il s'arrĂȘte boire un verre (un Schoppen) Ă l'auberge de Wohlen et annonce que les combattants de Neuenegg rentrent victorieux. On dresse alors en hĂąte, sur un grand plat, tout ce que les garde-manger d'hiver peuvent offrir. RĂ©cit fondateur magnifique â mais que rien, dans les archives, ne vient confirmer.
La Berner Platte n'apparaßt noir sur blanc qu'en 1900, chez Alex Buchhofer (Handbuch der Berner Kochkurse), sous l'entrée « Berner Garnitur » : une belle choucroute cuite, garnie de tranches de Zungenwurst et de morceaux d'oreilles et de groins de porc salés. Le plat est donc bien plus jeune, sur le papier, que la bataille de 1798 dont il se réclame.
La Berner Zungenwurst, « saucisse Ă la langue », ne contient pas de langue. Le boucher bernois Adrian Gygax l'explique : « Der Name kommt daher, dass diese Wurst auf der Zunge zergehen soll » â le nom vient de ce qu'elle doit fondre sur la langue. Une question de texture, pas d'ingrĂ©dient. L'IGP de 2019 a entĂ©rinĂ© cette saucisse Ă la langue⊠sans langue.
La lĂ©gende situe la naissance du plat en mars. Or en mars, dans le Plateau suisse, aucun haricot frais n'existe : c'est une culture d'Ă©tĂ©. La seule lĂ©gumineuse disponible au garde-manger Ă©tait le Dörrbohne, le haricot sĂ©chĂ©. La prĂ©sence de haricots verts frais sur certaines Berner Platte modernes est donc un anachronisme â joli, mais infidĂšle Ă l'histoire.
La langue de bĆuf fumĂ©e, longtemps piĂšce maĂźtresse de la Platte, a peu Ă peu quittĂ© les versions modernes, jugĂ©es plus simples. Elle reste pourtant le marqueur des tables de tradition, comme au Restaurant Della Casa de Berne, institution depuis 1892. Servir une Platte avec la langue, c'est servir la version complĂšte.
Sourcer ou se taire
â COURONNE â PAGE MAĂTRESSE · or en attente du test
Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier Ă cuisiner cette recette.
Une recette qu'on n'a pas vue cuire reste une hypothÚse documentaire, aussi bien sourcée soit-elle. Soyez celui qui ferme la boucle : le goût, la texture, le temps réel.