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Atlas Culinaire · France · Bourgogne
Jarret, plat de cÎtes, macreuse et os à moelle, départ eau froide et longues heures d'écumage patient : le grand bouillon ambré du dimanche, servi en plusieurs temps avec gros sel, cornichons et moutarde.
Le pot-au-feu traĂźne une rĂ©putation d'ancĂȘtre immĂ©morial â « le plus vieux plat de France, survivant intact depuis avant les Croisades ». La vĂ©ritĂ© est plus subtile, et plus belle. Le geste, oui, est ancien : faire fondre dans l'eau frĂ©missante, des heures durant, une viande trop dure pour ĂȘtre rĂŽtie. DĂšs 1651, La Varenne donne dans Le Cuisinier françois la matrice exacte â bĆuf, mouton et volaille mijotĂ©s au pot avec un bouquet â mais il l'appelle « bouillon », pas « pot-au-feu ».
L'EAU FROIDE OU L'EAU BOUILLANTE â le vrai choix fondateur.
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Pour un pot-au-feu authentique, rĂ©unissez la trinitĂ© des textures : un morceau GĂLATINEUX (600 g de jarret â son collagĂšne deviendra la gĂ©latine qui nappe le bouillon), un morceau MAIGRE qui tient en tranches (500 g de macreuse ou de paleron), et un morceau PERSILLĂ qui donne le goĂ»t (600 g de plat de cĂŽtes). Ajoutez 4 os Ă moelle, rĂ©servĂ©s Ă part pour le service. Demandez Ă votre boucher de ficeler les morceaux pour qu'ils gardent leur forme. Sortez la viande du rĂ©frigĂ©rateur 1 heure avant : une viande glacĂ©e plongĂ©e dans l'eau fait chuter la tempĂ©rature et trouble le dĂ©part.
Le pourquoiLa trinitĂ© de textures est la clĂ© d'un grand pot-au-feu, et l'interprofession (INTERBEV) la formule ainsi : « au moins trois piĂšces de nature et de texture diffĂ©rentes ». Le jarret (collagĂšne) donne au bouillon son onctuositĂ© nacrĂ©e ; la macreuse (fibre maigre) tient en belles tranches ; le plat de cĂŽtes (gras persillĂ©) apporte la profondeur. Un seul morceau fait une soupe â trois morceaux font un pot-au-feu. [Auguste Escoffier â Le Guide Culinaire (1903)]
Dans une trĂšs grande marmite (minimum 8 litres), placez les morceaux de viande et couvrez d'eau froide Ă hauteur de 4 Ă 5 cm au-dessus des viandes â environ 3 Ă 3,5 litres. Ne salez pas encore. Mettez sur feu moyen et portez Ă frĂ©missement trĂšs lentement â comptez 30 Ă 45 minutes pour atteindre le premier frĂ©missement. Pendant ce temps, une Ă©cume grise-brun monte en surface : c'est l'albumine des protĂ©ines de la viande qui coagule. Ne la laissez pas se dissoudre.
Le pourquoiEn partant Ă l'eau froide, les protĂ©ines solubles de la viande (myoglobine, albumine) migrent progressivement vers l'eau avant de coaguler sous l'effet de la chaleur. Elles forment une Ă©mulsion riche en arĂŽmes qui constitue l'Ăąme du bouillon. En partant Ă l'eau bouillante, ces protĂ©ines coagulent immĂ©diatement en surface de la viande et restent dans la chair â la viande est plus savoureuse mais le bouillon est pauvre. [Antonin CarĂȘme â L'Art de la cuisine française (1833)]
DĂšs que les premiĂšres bulles apparaissent, une Ă©cume grise monte en surface. Ăcumez continuellement avec une grande louche ou une Ă©cumoire Ă mailles fines, pendant 20 Ă 30 minutes, jusqu'Ă ce que l'Ă©cume soit blanche et lĂ©gĂšre (plus grise). Jetez chaque louche d'Ă©cume sans la remettre dans la marmite. Ajoutez 1 ou 2 cuillĂšres Ă soupe d'eau froide de temps en temps pour faire remonter l'Ă©cume â le choc thermique la dĂ©colle du fond. Une fois l'Ă©cumage terminĂ©, ajoutez 1 oignon brĂ»lĂ© (fendu en deux et noirci Ă sec dans une poĂȘle), 1 cuillĂšre Ă cafĂ© de gros sel, 10 grains de poivre et 4 clous de girofle piquĂ©s dans l'oignon.
Le pourquoiL'Ă©cume grise est de l'albumine dĂ©naturĂ©e et des impuretĂ©s. Si elle se dissout dans le bouillon (ce qui arrive si on ne l'Ă©cume pas Ă temps), elle crĂ©e un fond trouble et lĂ©gĂšrement amer. Un bouillon parfaitement Ă©cumĂ© est ambre translucide et nacrĂ© â la lumiĂšre le traverse. Un bouillon non Ă©cumĂ© est opaque et gris. [Auguste Escoffier â Le Guide Culinaire (1903)]
PrĂ©parez un bouquet garni gĂ©nĂ©reux : 2 branches de thym, 3 feuilles de laurier, 1 botte de persil entier (tiges comprises), 1 branche de cĂ©leri. Ficelez-les ensemble ou enfermez-les dans une Ă©tamine. Ajoutez dans la marmite avec la viande. Baissez le feu pour maintenir un frĂ©missement trĂšs doux â 3 Ă 4 bulles par seconde en surface, pas plus. Laissez cuire Ă couvert (couvercle lĂ©gĂšrement entrouvert) pendant 3 heures minimum pour un jarret, 2h30 pour du plat de cĂŽtes seul.
Le pourquoiLe frĂ©missement doux (85-90°C) est la tempĂ©rature idĂ©ale pour la conversion progressive du collagĂšne en gĂ©latine. Ce processus prend du temps â Ă 100°C (Ă©bullition franche), le collagĂšne se convertit trop vite et produit une texture filandreuse. Ă 85-90°C, il se convertit en 3-4 heures en une gĂ©latine soyeuse qui donne au bouillon son corps nacrĂ©. [Auguste Escoffier â Le Guide Culinaire (1903)]
à 1 heure de la fin de cuisson estimée (donc aprÚs 2h30 pour un jarret de 4 heures), ajoutez les légumes de texture ferme : 4 carottes en tronçons de 5 cm, 3 navets pelés entiers, 3 branches de céleri coupées, 2 poireaux (partie blanche) ficelés en bouquet. à 30 minutes de la fin, ajoutez les légumes tendres : 3 pommes de terre à chair ferme pelées entiÚres. à ce stade, plongez aussi les os à moelle ficelés dans une étamine (pour qu'ils restent ensemble) dans le bouillon.
Le pourquoiLes lĂ©gumes ajoutĂ©s trop tĂŽt se dĂ©sintĂšgrent aprĂšs 3 heures de cuisson. AjoutĂ©s Ă 1 heure de la fin, ils cuisent doucement dans le bouillon dĂ©jĂ parfumĂ© et s'imprĂšgnent de sa saveur sans perdre leur forme. Les pommes de terre, ajoutĂ©es seulement Ă 30 minutes, Ă©vitent de trop se dĂ©faire et de troubler le bouillon de leur amidon. [Inventaire du patrimoine culinaire de France â Ăle-de-France (1994)]
Quand la viande est tendre et les lĂ©gumes cuits, prĂ©levez dĂ©licatement les morceaux de viande, les os Ă moelle et les lĂ©gumes avec une Ă©cumoire. RĂ©servez sĂ©parĂ©ment dans des plats chauds couverts d'aluminium. Filtrez le bouillon Ă travers un chinois fin ou une Ă©tamine â cette Ă©tape dĂ©cante les derniers dĂ©pĂŽts et produit un bouillon limpide. GoĂ»tez et rectifiez l'assaisonnement â du sel, du poivre blanc. DĂ©graissez lĂ©gĂšrement en surface avec une louche si le bouillon est trĂšs gras. Remettez les viandes et lĂ©gumes dans le bouillon chaud pendant 5 minutes pour les rĂ©chauffer si nĂ©cessaire.
Le pourquoiLe filtrage final transforme un bouillon de mĂ©nage en un consommĂ© de grande table. Un fond filtrĂ© et lĂ©gĂšrement dĂ©graissĂ© rĂ©vĂšle toutes ses nuances aromatiques â la profondeur du jarret, la rondeur du plat de cĂŽtes, la douceur des lĂ©gumes. Non filtrĂ©, le bouillon garde un fond de dĂ©pĂŽt qui trouble les arĂŽmes. [Antonin CarĂȘme â L'Art de la cuisine française (1833)]
Le pot-au-feu se sert en trois temps, comme à la table bourgeoise du XIXe siÚcle. 1) Le bouillon : servez une tasse de bouillon chaud en entrée, avec des croûtons grillés frottés à l'ail. 2) L'os à moelle : posez chaque os sur un croûton de pain de campagne grillé épais, avec du gros sel de Guérande, du poivre concassé et un filet de citron optionnel. C'est le moment de luxe. 3) La viande et les légumes : tranchez les morceaux en belles tranches nettes, disposez avec les légumes en couleurs, arrosez d'un filet de bouillon chaud. Accompagnez de cornichons fins, de fleur de sel, de moutarde à l'ancienne et de raifort rùpé.
Le pourquoiLe service en trois temps n'est pas un luxe inutile â c'est la logique intrinsĂšque du plat. Le bouillon en entrĂ©e prĂ©pare l'estomac et rĂ©chauffe le palais. L'os Ă moelle, servi sĂ©parĂ©ment, est protĂ©gĂ© de la cuisson trop longue qui ramollirait la moelle. La viande et les lĂ©gumes, servis en plat, bĂ©nĂ©ficient du contraste entre la richesse des viandes et la fraĂźcheur vĂ©gĂ©tale des lĂ©gumes confits. [Paul Bocuse â La Cuisine du marchĂ© (1976)]
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Pot-au-Feu et Cocido Madrileño sont cousins directs : deux bouillons de fĂȘte servis en deux temps (soupe puis viandes et lĂ©gumes). Le Cocido est plus gĂ©nĂ©reux en lĂ©gumineuses, le Pot-au-Feu plus strict sur la viande bovine.
Voir la recette âCousinePot-au-Feu français et Cozido Ă Portuguesa : deux bouillons complets de dimanche, servis en deux temps. Le Cozido est plus diversifiĂ© en viandes (charcuteries, abats) et inclut du riz cuit dans le bouillon.
Voir la recette âCousineLa cousine en volaille. MĂȘme technique du pot et du bouillon, mais sur une poule (souvent farcie) au lieu du bĆuf â emblĂšme bĂ©arnais popularisĂ© par le vĆu prĂȘtĂ© Ă Henri IV. Ajouter une poule Ă votre pot-au-feu, c'est tendre la main vers la poule au pot.
Voir la recette âCousineLa cousine paysanne. Comme le pot-au-feu, des viandes mijotĂ©es au bouillon (jamais en sauce) â mais sur une base de PORC (lard, saucisse) et de CHOU, lĂ oĂč le pot-au-feu reste au bĆuf. Mettre du chou dans le pot, c'est dĂ©jĂ basculer vers la potĂ©e.
Voir la recette âCousineL'accompagnement limousin. Une boule de pain rustique cuite directement dans le bouillon du pot-au-feu, qui s'en gorge tout en restant ferme â la version frugale et roborative du Limousin et du PĂ©rigord.
Voir la recette âCousineLe pot-au-feu français est le grand cousin : piĂšce de boeuf et lĂ©gumes pochĂ©s longuement, bouillon servi a part. Le Tafelspitz vise une piĂšce prĂ©cise (l'aiguillette) et se sert avec raifort et compotĂ©e de pomme.
Voir la recette âCousineLa souche commune. Le pot-au-feu français est la matrice des viandes bouillies au bouillon dont toute cette famille descend. La Berner Platte s'en distingue par le sel et la fumĂ©e de ses viandes (saumurĂ©es, pas fraĂźches) et par le lit de chou fermentĂ©.
Voir la recette âCousineL'influence française : le pot-au-feu colonial, dont le phá» hĂ©rite l'art du bouillon de bĆuf longuement mijotĂ© sur les os â et peut-ĂȘtre son nom mĂȘme (« feu »).
Voir la recette âCousinePot-au-feu, viande et lĂ©gumes bouillis.
Voir la recette âCousineLe cousin français, par la logique inverse. Le pot-au-feu et le rosĂłĆ partent du mĂȘme geste, viandes Ă l'eau froide et lĂ©gumes-racines au long frĂ©missement, mais ils ne cherchent pas la mĂȘme chose. Le pot-au-feu vise la viande, et le bouillon en est le sous-produit ; le rosĂłĆ vise le bouillon, et la viande en sort essorĂ©e. Deux façons opposĂ©es de dĂ©penser la mĂȘme casserole.
Voir la recette âLe cousin italien (PiĂ©mont/Ămilie). Plusieurs viandes bouillies â bĆuf, veau, langue, cotechino, chapon â tranchĂ©es et servies avec salsa verde et mostarda. MĂȘme principe que le pot-au-feu, mais avec un Ă©ventail de viandes et des sauces piĂ©montaises.
Pas encore dans l'AtlasLe cousin du Nord, plus mĂ©diĂ©val. RagoĂ»t flamand de queue de bĆuf, mouton et lard salĂ© mijotĂ©s au bouillon avec les lĂ©gumes servis entiers â hĂ©ritier de l'oille française, elle-mĂȘme fille de l'olla podrida espagnole. AttestĂ© dĂšs le XIIIá” siĂšcle.
Pas encore dans l'AtlasFaux-ami. MalgrĂ© son nom quasi identique au hochepot, le hutspot nĂ©erlandais est une PURĂE de pommes de terre, carottes et oignons â pas un pot de viandes entiĂšres servies au bouillon. La ressemblance s'arrĂȘte au nom.
Pas encore dans l'AtlasLe cousin nord-américain. Corned-beef bouilli avec chou et légumes-racines, adaptation par les immigrés irlandais de leur « bacon and cabbage ». Souvent rangé, outre-Atlantique, dans la famille du pot-au-feu et du bollito misto.
Pas encore dans l'AtlasLe descendant lointain, par la mer. Ce ragoĂ»t japonais de bĆuf, pommes de terre et oignons aurait Ă©tĂ© créé vers 1895 par la marine impĂ©riale sur le modĂšle des beef stews britanniques â un Ă©cho asiatique de la grande famille des viandes bouillies occidentales.
Pas encore dans l'AtlasLa version raffinĂ©e de restaurant. Un pot-au-feu individuel servi dans sa marmite en porcelaine Ă feu, avec bĆuf maigre, volaille et os Ă moelle â inventĂ©e par le chef Magny au XIXá” siĂšcle. Escoffier la range explicitement aux cĂŽtĂ©s du pot-au-feu et de la poule-au-pot.
Pas encore dans l'AtlasEn 1903, Auguste Escoffier Ă©crit dans Le Guide Culinaire : « Le pot-au-feu est le symbole de la vie de famille en France. » Il en fait le premier plat de la cuisine bourgeoise, avant mĂȘme le rosbif ou la blanquette. Cette formule, rĂ©pĂ©tĂ©e par tous les gastronomes du XXe siĂšcle, transforme un plat de mĂ©nage en institution nationale. Curnonsky, couronnĂ© Prince des Gastronomes en 1927, reprend la formule mot pour mot dans Cuisine et Vins de France â et la forge dans le marbre de la tradition.
Dans Les MisĂ©rables (1862), Victor Hugo dĂ©crit la salle Ă manger du vieux royaliste MaĂźtre Gillormand : « On sentait dans toute la maison cette odeur heureuse du pot-au-feu, qui annonce la paix domestique et l'embonpoint du maĂźtre. » Hugo fait du pot-au-feu le signe littĂ©raire du bonheur bourgeois â pas la misĂšre, pas la fĂȘte, mais le milieu qui sent bon et qui dure. Cette phrase a traversĂ© les anthologies scolaires et conduit des gĂ©nĂ©rations d'Ă©coliers français Ă associer le pot-au-feu Ă la sĂ©curitĂ© de l'enfance.
La querelle dure depuis CarĂȘme (1833) : faut-il dĂ©marrer la viande Ă l'eau froide ou Ă l'eau bouillante ? CarĂȘme tranche pour le froid â « le bouillon gagne tout ce que la viande perd ». Escoffier confirme. Mais les grand-mĂšres de France ont longtemps pratiquĂ© l'eau bouillante, convaincues que « saisir » la viande d'abord la rendait plus savoureuse. La science culinaire du XXe siĂšcle donne raison Ă CarĂȘme : Ă l'eau froide, les protĂ©ines solubles migrent vers le bouillon avant de coaguler â c'est la richesse du fond. Ă l'eau bouillante, elles coagulent dans la chair â la viande est meilleure, le bouillon est pauvre. Les deux mĂ©thodes sont dĂ©fendables selon l'objectif. Mais pour un pot-au-feu classique oĂč le bouillon est servi, la tradition CarĂȘme-Escoffier s'impose.
En 1789, l'annĂ©e de la RĂ©volution française, le comte de Mirabeau publie un traitĂ© des aliments dans lequel il dĂ©crit le pot-au-feu comme « le premier des plats français, celui qui nourrit sans distinction le noble et le paysan ». Cette Ă©galitĂ© symbolique â la mĂȘme marmite pour toutes les classes â fit du pot-au-feu un plat politiquement neutre, ni aristocratique ni misĂ©rable. Pendant les annĂ©es rĂ©volutionnaires, quand les symboles du luxe Ă©taient suspects, le pot-au-feu restait sur les tables sans danger. Il n'est pas anodin qu'Escoffier, rĂ©publicain convaincu, en ait fait le plat national cent ans plus tard.
Sourcer ou se taire
â COURONNE â ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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