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Atlas Culinaire · Grèce · Europe
Le gratin qui a fait la Grèce moderne : un plat de couches venu de Bagdad, coiffé d'une sauce française par un cuisinier qui voulait débarrasser sa cuisine de l'Orient.
UN ANCÊTRE QUI A UN TEXTE ET UNE DATE
LE PROCÈS TSELEMENTES C'est la vraie controverse, et elle n'oppose pas la Grèce à ses voisins mais les Grecs entre eux.
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La plus proche de ce que Tselementes a écrit : rien que l'aubergine sous la viande et la béchamel. C'est la version des livres, la plus pure et la plus légère de goût.
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Coupez les aubergines en tranches d'un centimètre dans la longueur, salez-les au gros sel des deux côtés et laissez-les rendre leur eau une demi-heure dans une passoire. Rincez, épongez soigneusement entre deux torchons. Rangez-les sur des plaques, badigeonnez généreusement d'huile d'olive et enfournez à 200 degrés une vingtaine de minutes, jusqu'à ce qu'elles blondissent et s'assouplissent.
Le pourquoiUne aubergine crue boit l'huile comme une éponge, par capillarité. Au four sur une plaque huilée, elle rejette son eau et se colore, ce qui donne un plat plus léger et surtout des tranches qui ne relâcheront pas de liquide dans le montage. [Akis Petretzikis dit préférer le four à la friture, tout aussi bon selon lui et bien plus léger ; Ilias Mamalakis les rôtit avec beaucoup d'huile d'olive.]
Faites fondre les oignons hachés dans l'huile d'olive une bonne dizaine de minutes, ajoutez l'ail une minute. Montez le feu, jetez la viande et défaites-la à la spatule jusqu'à ce qu'elle colore vraiment. Déglacez au vin rouge et laissez-le s'évaporer entièrement. Ajoutez tomates, concentré, cannelle, girofle, quatre-épices et laurier, puis laissez mijoter à découvert une bonne demi-heure.
Le pourquoiLa farce doit finir SÈCHE, pas en sauce. Tout le liquide qu'elle garde traversera la béchamel pendant la cuisson et la fera glisser. C'est la deuxième cause d'échec après l'aubergine mal égouttée. [Ilias Mamalakis insiste pour que la viande devienne un mélange homogène, et pour qu'on y mette beaucoup d'épices, cannelle, muscade, girofle et paprika doux.]
Faites fondre le beurre, jetez la farine d'un coup et laissez cuire deux minutes en remuant, sans colorer. Versez le lait chaud en plusieurs fois, au fouet, en attendant que chaque ajout soit lisse. Laissez épaissir à feu doux une dizaine de minutes. Hors du feu, râpez la muscade, incorporez le fromage, puis les jaunes d'œuf un à un en fouettant vivement.
Le pourquoiLes jaunes sont ce qui distingue la béchamel de moussaka d'une béchamel ordinaire : ils la font prendre au four comme un flan. C'est cette prise qui permet de couper des parts nettes. [Béchamel enrichie de jaunes et de kefalotyri chez Eli Giannopoulos, Argyró Barbarigou et la presse culinaire grecque, qui la décrit veloutée comme de la soie.]
Huilez un plat profond. Rangez d'abord la couche du dessous, en faisant se chevaucher légèrement les tranches pour qu'il ne reste aucun trou. Étalez la farce, tassez-la à la spatule, puis couvrez du reste des légumes. Versez enfin la crème du dessus et lissez-la jusqu'aux bords, sans laisser dépasser un seul morceau. Poudrez de fromage râpé.
Le pourquoiUn morceau qui dépasse brûle avant que le plat soit chaud à cœur, et une couche trouée devient un canal par lequel le jus remonte. La régularité du montage n'est pas de l'esthétique, c'est de la mécanique. [Montage aux couches successives décrit de la même façon chez Tselementes et chez toutes les sources grecques lues.]
Enfournez à 180 degrés pour une heure environ. La surface doit gonfler doucement, puis prendre une couleur de pain doré et se craqueler par endroits. Si elle colore trop vite, posez une feuille d'aluminium sans serrer. Piquez la lame d'un couteau au centre : elle doit ressortir brûlante.
Le pourquoiL'heure ne sert pas à cuire les éléments, qui le sont déjà, mais à les souder. Les amidons gonflent, les jaunes coagulent, et les trois couches deviennent un seul bloc. [Cuisson à 180 degrés pendant une heure, convergente chez Eli Giannopoulos, la presse grecque et les recettes natives lues.]
Sortez le plat et laissez-le reposer au moins une demi-heure, hors du four, sans le couvrir. La presse grecque va jusqu'à conseiller une heure. Le plat sera encore chaud, et il se coupera net.
Le pourquoiTant que le plat est brûlant, les amidons de la béchamel et les jus de la farce sont encore fluides. En refroidissant, ils se figent et rendent les couches solidaires. Couper trop tôt ne rate pas le goût, ça rate la structure. [Repos d'une heure avant de servir conseillé par la presse grecque ; Eli Giannopoulos avertit qu'un plat coupé chaud fait se séparer la béchamel.]
Coupez des parts carrées franches, en appuyant d'un seul geste plutôt qu'en sciant. Servez avec une horiátiki et du pain de campagne. Un rouge grec un peu vif, un Agiorgitiko de Némée par exemple, tient tête à la cannelle et au gras de la béchamel.
Le pourquoiLa moussaka est un plat de dimanche et de fête, pas un ordinaire. Aglaía Kremezí rappelle qu'on la cuit dans les maisons des villes pour les invités et les jours importants. [Statut de plat festif urbain décrit par Aglaía Kremezí, qui précise qu'elle n'est pas un plat de tous les jours pour les Grecs.]
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La version chypriote, qui suit la même architecture avec ses propres accents. L'île a reçu le modèle grec tout en gardant ses habitudes, et son moussakas se fait volontiers avec de la pomme de terre et un hachis plus finement épicé.
Voir la recette →CousineLa branche balkanique, et elle a fait un autre choix. En Bulgarie, comme en Albanie, en Roumanie et dans l'ex-Yougoslavie, ce sont les POMMES DE TERRE qui remplacent l'aubergine, et le dessus n'est pas une béchamel mais un mélange de lait ou de yaourt et d'œufs crus versé en fin de cuisson.
Voir la recette →CousineL'autre grand plat d'aubergine hérité de la table ottomane, resté lui sans béchamel et sans viande. Il rappelle ce à quoi ressemblait la cuisine grecque de l'aubergine avant que Tselementes ne décide de la franciser.
Voir la recette →CousineLe versant levantin, et c'est presque un autre plat. En Syrie comme au Liban, la moussaka est un ragoût d'aubergines frites à la tomate, souvent aux pois chiches et à la menthe séchée, proche de la caponata sicilienne. Aucun nappage, aucune béchamel. Le quotidien libanais An-Nahar précise la géographie des noms : مسقّعة en Égypte, en Arabie et en Palestine, المطبق en Syrie, et المغمور quand on y ajoute des légumes. On la sert chaude au Liban, à température ambiante ailleurs.
Voir la recette →CousineLe frère de couverture. Même béchamel gratinée, même farce à la cannelle, même homme derrière la codification : ce que Tselementes a fait à l'aubergine, il l'a fait aux macaronis. Et le même geste de pro s'applique aux deux, incorporer un peu de béchamel à la farce pour que tout tienne à la découpe.
Voir la recette →Le nom libanais du même plat froid d'aubergines et de pois chiches à la tomate, dont la racine arabe dit encore l'idée de recouvrir ou de noyer, exactement comme la maghmuma médiévale.
Pas encore dans l'AtlasL'ANCÊTRE, et il a un texte et une date. Dans le livre des plats compilé à Bagdad en 1226 par Muhammad ibn al-Hasan al-Baghdadi, traduit par Charles Perry sous le titre A Baghdad Cookery Book, la maghmuma, aussi appelée muqatta'a, est faite de strates alternées d'aubergines et d'oignons, de viande épicée et de gras, noyées d'un jus relevé au vinaigre. Maghmuma veut dire l'enfouie. Huit siècles plus tard, la logique du plat est intacte.
Pas encore dans l'AtlasLa cousine turque, et la différence tient en un mot : PAS DE NAPPAGE. Des tranches d'aubergine frites servies dans une sauce à la viande et à la tomate, tièdes ou à température ambiante. C'est exactement à cela que ressemblait le plat avant que la béchamel ne s'y pose en Grèce.
Pas encore dans l'AtlasLa même idée, en portions individuelles. De petites aubergines entières fendues et farcies de viande hachée, coiffées de béchamel et passées au four. Le nom vient de leur forme, qui évoque une rangée de petits souliers.
Pas encore dans l'AtlasLe chaînon manquant, et il vient exactement d'où Kremezí dit qu'il devait venir. La moussaka politiki, celle de la Ville, c'est-à-dire de Constantinople, se fait SANS BÉCHAMEL : les aubergines frites sont rangées à plat puis dressées à la verticale pour sceller le fond et empêcher la farce de couler, la viande est parfumée au CUMIN et au bâton de cannelle et liée au gruyère, et le dessus n'est qu'un tapis de rondelles de tomate passé au gril. Akis Petretzikis la donne comme la version plus légère du classique, aux racines constantinopolitaines. Autrement dit : voici à quoi ressemblait le plat des Grecs de la Ville avant que Paris ne s'invite dans la recette.
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♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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