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Atlas Culinaire · Maurice · Afrique
La jacque verte (ti-jacques, jeune fruit du jacquier) mijotĂ©e au masala curcuma-cumin jusqu'Ă s'effilocher comme une viande â longtemps « viande des pauvres », aujourd'hui trĂ©sor vĂ©gĂ©tal des tables crĂ©oles et indo-mauriciennes, servie avec riz, grains et satini.
Sous son armure verte hérissée de picots, le jacque cache deux fruits en un. Mûr, il embaume et se mange en dessert. Vert, jeune, cueilli avant que le sucre ne monte, il offre une chair blanche, neutre, fibreuse, qui boit les épices et s'effiloche sous la fourchette comme une viande longuement confite. C'est ce second fruit, le ti-jacques, que Maurice a appris à cuisiner en légume.
Trois points de friction, et une idée reçue à corriger.
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La version jaune, serrée sur son masala de curcuma, cumin et coriandre, mouillée à l'eau seulement. La sauce nappe sans crémer, les fibres du fruit restent bien dessinées, et l'effilochage donne toute l'illusion carnée. C'est le cari du quotidien, celui qu'on sert avec riz, dholl, rougaille et achards.
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Si jacque fraĂźche : enduisez d'huile la lame du couteau, la planche et vos mains â le ti-jacques suinte Ă la coupe un latex blanc poisseux qui colle sinon partout. Coupez le fruit en quartiers, retirez le cĆur fibreux dur, dĂ©taillez la chair et les graines tendres en morceaux de 4-5 cm. PrĂ©-cuisez 10 minutes dans de l'eau bouillante salĂ©e additionnĂ©e de curcuma : la chair s'attendrit et perd son astringence. Ăgouttez. Si conserve : ouvrez du jacque jeune en saumure (« young jackfruit in brine »), Ă©gouttez, pressez Ă fond, rincez et Ă©pongez â la saumure laisse un goĂ»t mĂ©tallique qu'il faut chasser.
Le pourquoiLe latex est la dĂ©fense naturelle du fruit vert : une fine pellicule d'huile sur la lame et les paumes l'empĂȘche d'accrocher. Le blanchiment au curcuma amorce l'attendrissement des fibres et retire l'ĂącretĂ© du fruit cru, pour que la chair n'apporte au cari que sa texture.
Au mortier ou au mini-hachoir, pilez ail et gingembre en pĂąte avec un trait d'eau. Ămincez finement les oignons. Concassez les tomates. Cette pĂąte fraĂźche ail-gingembre est le socle du cari mauricien : elle parfume en profondeur lĂ oĂč une poudre toute prĂȘte reste en surface. MĂ©langez Ă part cumin, coriandre et curcuma moulus dans un bol, prĂȘts Ă ĂȘtre jetĂ©s ensemble dans l'huile chaude â on ne cherche pas ses Ă©pices quand l'oignon dore.
Le pourquoiPiler libĂšre les huiles essentielles de l'ail et du gingembre sans les chauffer, et la mise en place des Ă©pices en un seul bol garantit qu'elles passeront toutes le mĂȘme temps dans l'huile â c'est ce qui Ă©vite le mĂ©lange mi-brĂ»lĂ© mi-cru.
Chauffez l'huile dans une cocotte Ă feu moyen-vif. Jetez les graines de moutarde : elles crĂ©pitent et sautent en quelques secondes. Ajoutez les oignons Ă©mincĂ©s, faites-les dorer 6 Ă 7 minutes jusqu'au blond caramel. Ajoutez la pĂąte ail-gingembre, remuez 1 minute â l'odeur de cru disparaĂźt. Versez les Ă©pices moulues (cumin, coriandre, curcuma) et les feuilles de caripoulĂ© : remuez 30 Ă 40 secondes, l'huile vire Ă l'orange et embaume. Ajoutez tomates et piments, Ă©crasez 3 Ă 4 minutes jusqu'Ă une sauce Ă©paisse et luisante.
Le pourquoiLes arÎmes du curcuma et du cumin sont solubles dans le gras, pas dans l'eau : c'est ce court passage dans l'huile chaude qui les « ouvre ». La tomate arrive ensuite pour stopper la friture des épices juste avant la brûlure et fondre le tout en sauce.
Avant de mouiller, faites revenir les morceaux de jacque Ă©gouttĂ©s dans le masala chaud 4 Ă 5 minutes Ă feu moyen-vif, en remuant : ils colorent lĂ©gĂšrement et se gorgent d'Ă©pices Ă sec. Cette saisie dĂ©veloppe des notes torrĂ©fiĂ©es sur les arĂȘtes du fruit, renforce l'illusion carnĂ©e et chasse l'excĂšs d'humiditĂ© de la conserve. La jacque doit accrocher un peu et prendre des marques dorĂ©es sur les angles.
Le pourquoiLes sucres et protéines de surface du fruit brunissent au contact du masala chaud : ce léger roussi donne la profondeur « grillée » qui distingue un cari construit d'un légume bouilli en sauce.
MĂ©langez dĂ©licatement pour enrober chaque morceau de sauce Ă©picĂ©e â tous doivent prendre la teinte jaune orangĂ©. Versez de l'eau chaude Ă mi-hauteur, ajoutez le thym, salez. Couvrez et laissez mijoter 20 Ă 25 minutes Ă feu doux, en remuant de temps en temps. La jacque finit de s'attendrir et boit le masala ; elle devient fondante, marquĂ©e par la fourchette. Le liquide rĂ©duit en sauce nappante. GoĂ»tez, rectifiez sel et piquant.
Le pourquoiLa cuisson douce et couverte fait circuler la vapeur : les fibres du fruit se dĂ©tendent et pompent le jus Ă©picĂ© au lieu de le repousser. C'est lĂ que le ti-jacques cesse d'ĂȘtre un fruit pour devenir un cari.
Quand la jacque est tendre, écrasez légÚrement la moitié des morceaux à la fourchette ou à la cuillÚre en bois contre la paroi : les fibres se séparent en filaments qui ressemblent à du porc effiloché et absorbent encore mieux la sauce. Gardez l'autre moitié en morceaux pour la mùche. Laissez mijoter 5 minutes de plus à découvert pour concentrer.
Le pourquoiEffilocher démultiplie la surface de contact entre fibres et sauce : chaque filament s'imprÚgne. Le contraste filaments fondants / morceaux entiers donne la texture satisfaisante qui fait passer ce cari pour un plat de viande.
Hors du feu, la chaleur rĂ©siduelle suffit : saupoudrez le garam masala et mĂ©langez. Parsemez gĂ©nĂ©reusement de coriandre fraĂźche (cotomili) ciselĂ©e et de cĂ©bettes Ă©mincĂ©es. Laissez reposer 5 minutes Ă couvert pour que les saveurs se marient. Servez bien chaud sur un riz blanc fumant ou avec un farata, accompagnĂ© d'un dholl, d'une rougaille et d'achards â le repas vĂ©gĂ©tarien mauricien complet.
Le pourquoiLe garam masala est un mélange déjà torréfié : ses arÎmes volatils s'évaporent à la cuisson. Ajouté hors feu, il reste entier et signe la derniÚre couche de parfum, celle qui monte au nez à l'assiette.
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
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Deux caris vĂ©gĂ©taux de la mĂȘme table : protĂ©ine des jours sans viande, masala identique, service dans le trio riz-grains-satini. Le gros pois apporte la lĂ©gumineuse, le ti-jacques la texture carnĂ©e.
Voir la recette âVarianteLe frĂšre rĂ©unionnais : la mĂȘme jacque verte effilochĂ©e, mais montĂ©e avec du boucanĂ© fumĂ©. Deux Ăźles sĆurs, un mĂȘme fruit, deux accents â vĂ©gĂ©tal Ă Maurice, fumĂ© Ă La RĂ©union.
Voir la recette âCousineLe cari jacques appartient au rĂ©pertoire vĂ©gĂ©tarien des grands repas servis sur feuille de banane, et il figure nommĂ©ment dans lâune des listes de sept caris relevĂ©es Ă Maurice. MĂȘme famille de caris de lĂ©gumes sans viande que le ti puri sept cari met Ă lâhonneur.
Voir la recette âCousineMĂȘme grammaire du cari vĂ©gĂ©tal mauricien : pĂąte ail-gingembre, curcuma-cumin Ă©panouis dans l'huile, un lĂ©gume du jardin qui boit le masala. Le giraumon fond lĂ oĂč le ti-jacques s'effiloche.
Voir la recette âCousineMĂȘme grammaire mauricienne du cari de lĂ©gume : un fruit-lĂ©gume du jardin (jacque verte ici, chouchou lĂ ) mijotĂ© dans la base caripoulĂ©-curcuma-pomme d'amour, servi sur le riz avec grains et satini.
Voir la recette âLe grand cousin sri-lankais : jacque jeune mijotĂ© dans un curry sombre aux Ă©pices torrĂ©fiĂ©es, mĂȘme fruit vert traitĂ© en viande vĂ©gĂ©tale, mĂȘme effilochage Ă la fourchette, dans une autre grammaire d'Ă©pices.
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