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Atlas Culinaire · Nouvelle-Calédonie · Cuisine kanak
Le plat coutumier kanak â tubercules de la terre rouge, lait de coco pressĂ© le matin, poulet ou roussette, Ă©tuvĂ©s des heures sous les pierres brĂ»lantes du four enterrĂ©
Il y a des plats que l'on cuisine, et il y en a que l'on accomplit. Le bougna appartient Ă la seconde famille. Sous les pierres rougies d'une fosse creusĂ©e Ă mĂȘme la terre, un paquet de feuilles de bananier enferme les tubercules du champ, une viande et le lait d'une noix de coco rĂąpĂ©e le matin mĂȘme. On l'ouvre Ă plusieurs, lentement, et ce moment-lĂ compte autant que ce qu'il y a dedans.
Le bougna n'est pas un plat neutre, et il faut le dire.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Enfilez des gants : la sĂšve de l'igname crue dĂ©mange longtemps. Ăpluchez l'igname, sa peau brune est Ă©paisse, et taillez-la en gros morceaux de 5 Ă 6 cm. Le taro et la patate douce suivent, en cubes de 3 cm. Ăpluchez les bananes plantain bien mĂ»res et coupez chacune en trois tronçons. Jetez tout au fur et Ă mesure dans un grand saladier d'eau froide, sinon la chair noircit Ă vue d'Ćil. Vous devez arriver autour d'1,7 kg de tubercules. Ăgouttez-les avant d'assembler.
Le pourquoiLes tubercules sont taillĂ©s Ă des calibres diffĂ©rents parce qu'ils ne cuisent pas Ă la mĂȘme vitesse : l'igname et le taro, denses, demandent bien plus de temps que la patate douce et la banane. C'est le calibrage qui permet Ă tout d'arriver Ă point ensemble.
DĂ©coupez le poulet en six Ă huit morceaux, cuisses, hauts de cuisse et ailes. Salez chaque morceau franchement â comptez une cuillĂšre Ă cafĂ© de sel en tout â et frottez-le d'une gousse d'ail hachĂ©e. Laissez-le respirer un quart d'heure Ă tempĂ©rature ambiante. Si vous partez sur un poisson entier, videz-le et Ă©caillez-le, incisez la peau en croix sur les deux flancs, puis frottez-le de sel et de citron vert.
Le pourquoiLe paquet cuit Ă l'Ă©touffĂ©e, sans jamais dorer : aucune croĂ»te ne viendra donner du goĂ»t. Tout l'assaisonnement doit donc ĂȘtre posĂ© maintenant, Ă mĂȘme la chair, sinon le plat sortira fade sous le coco.
Si vous avez la noix fraßche, c'est là que se joue le plat. Cassez-la, détachez la chair, rùpez-la finement. Versez 350 ml d'eau tiÚde sur la pulpe et malaxez cinq bonnes minutes, jusqu'à ce que l'eau blanchisse et s'épaississe. Pressez le tout dans un linge fin au-dessus d'un saladier, en tordant fort : vous devez récupérer environ 500 ml d'un lait blanc, dense, presque crémeux. à défaut, prenez 500 ml de conserve de qualité, bien secouée.
Le pourquoiLe lait pressé à la main est nettement plus gras et plus parfumé que celui de conserve, et comme il n'y a ni bouillon ni matiÚre grasse ajoutée dans un bougna, c'est lui qui porte tout le goût du plat.
DĂ©coupez quatre grands rectangles de feuille de bananier, environ 40 sur 30 cm. Passez-les une dizaine de secondes au-dessus d'une flamme : le vert vire d'un coup Ă un vert profond, presque vernis, et la feuille cesse de craquer pour devenir souple comme un tissu. Essuyez-la d'un linge humide. Ătalez ensuite deux feuilles en croix sur le plan de travail, l'une posĂ©e en travers de l'autre.
Le pourquoiCrue, la nervure de la feuille casse net dĂšs qu'on la plie, et le paquet fuit. La chaleur assouplit les fibres juste assez pour qu'on puisse les replier sans les rompre.
Au centre des feuilles en croix, montez le bougna par couches, dans cet ordre : d'abord l'igname et le taro, les plus durs, Ă mĂȘme le fond ; puis les morceaux de poulet ; puis la patate douce et les bananes plantain, plus tendres ; enfin les tomates en quartiers, l'oignon en lamelles, la cive Ă©mincĂ©e, et l'ail et le persil si vous en mettez. Une pincĂ©e de sel entre chaque couche. Versez doucement les 500 ml de lait de coco par-dessus, en laissant le temps au liquide de descendre partout. Repliez les feuilles en un paquet rectangulaire et ficelez-le dans les quatre sens. Ce ballot, c'est le bougna : une piĂšce entiĂšre, que six personnes ouvriront ensemble.
Le pourquoiL'ordre des strates n'est pas un rituel décoratif, c'est de la thermique. Le fond du paquet touche les pierres et reçoit la chaleur la plus violente : on y met ce qui met le plus longtemps à cuire. Le sommet, plus doux, protÚge ce qui se déliterait en dessous.
Creusez une fosse d'environ 60 cm et allumez-y un feu de bois durs. Posez dessus douze Ă quinze pierres volcaniques de la taille d'un poing â du basalte ou des galets de riviĂšre â et laissez le feu travailler deux heures, jusqu'Ă ce que les pierres pĂąlissent et blanchissent. Ăcartez les cendres avec une branche verte. Ătalez la moitiĂ© des pierres au fond, dĂ©posez le paquet, recouvrez-le du reste. Couvrez de feuilles de bananier, puis d'une toile de jute mouillĂ©e, puis de terre. Comptez deux heures trente au minimum. On n'ouvre pas avant.
Le pourquoiIl n'y a ni flamme ni eau bouillante là -dedans : la pierre restitue lentement une chaleur sÚche et rayonnante, que le lait de coco enfermé transforme en vapeur grasse. C'est cette cuisson-là , longue et étouffée, qui donne au bougna son goût fumé de terre que la cocotte n'imite jamais complÚtement.
C'est la version de NoumĂ©a, celle des soirs de semaine. Versez un centimĂštre de lait de coco au fond d'une grande cocotte en fonte, posez-y le paquet entier sans le dĂ©faire, ajoutez 100 ml d'eau autour. Couvrez hermĂ©tiquement et laissez Ă©tuver deux heures Ă feu doux, en vĂ©rifiant toutes les demi-heures qu'il reste du liquide au fond. Le paquet doit suer, jamais frire. Au bout de deux heures, tout doit ĂȘtre fondant et imbibĂ©.
Le pourquoiLe centimĂštre de lait de coco au fond n'est pas lĂ pour le goĂ»t : il empĂȘche le paquet d'accrocher et dĂ©marre la cuisson en vapeur grasse dĂšs les premiĂšres minutes, ce qui rapproche le rĂ©sultat de celui du four enterrĂ©.
Sortez le bougna entier sur un grand plat. Coupez la ficelle, puis dépliez les feuilles en croix, lentement : c'est le moment du plat. La vapeur monte d'un coup, et avec elle une odeur de fumée, de coco chaud et d'igname grillée qui remplit la piÚce. Ne touchez pas aux strates. Laissez chacun venir piocher. Servez tout de suite.
Le pourquoiL'ouverture est le geste collectif du bougna : le paquet est une piÚce unique qu'on partage, pas des portions qu'on dresse. C'est aussi pour ça qu'on ne le démonte pas en cuisine avant de l'apporter.
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
â Cette recette n'a jamais Ă©tĂ© testĂ©e par la communautĂ©. Soyez le premier Ă fermer la couronne.
Le mumu papou est le frĂšre mĂ©lanĂ©sien du bougna : mĂȘme fosse, mĂȘmes pierres chauffĂ©es, mĂȘmes tubercules et mĂȘme cochon enfouis sous la terre. La parentĂ© n'est pas une coĂŻncidence de technique mais un fond culturel commun Ă la MĂ©lanĂ©sie. La diffĂ©rence tient au liant : le bougna noie tout de lait de coco pressĂ©, le mumu s'en passe souvent.
Voir la recette âCousineL'ahima'a polynĂ©sien et le four kanak sont deux rĂ©ponses au mĂȘme problĂšme : cuire longtemps, sans rĂ©cipient, pour beaucoup de monde. Les gestes se rĂ©pondent â la fosse, les pierres blanchies, les feuilles, la terre par-dessus. Ne les confondez pas pour autant : le four kanak est creusĂ©, et le bougna qu'on en sort est un paquet unique et ficelĂ©, lĂ oĂč l'ahima'a cuit des piĂšces sĂ©parĂ©es.
Voir la recette âCousineLe laplap des Salomon partage avec le bougna le lait de coco et la feuille de bananier, mais il en diffĂšre sur l'essentiel : le tubercule y est rĂąpĂ© en pĂąte avant cuisson, quand le bougna le garde en gros morceaux. Deux Ă©coles mĂ©lanĂ©siennes du mĂȘme triangle taro-coco-bananier.
Voir la recette âVarianteL'igname seule au four kanak, c'est le bougna rĂ©duit Ă son axe. L'igname n'est pas un fĂ©culent parmi d'autres dans la culture kanak : son cycle rythme le calendrier coutumier, et les rituels des prĂ©mices, qui accompagnent la rĂ©colte de janvier Ă mars, en font le cĆur de l'annĂ©e coutumiĂšre. MĂȘme four, mĂȘme feu, tout le reste retirĂ©.
Voir la recette âCousineMĂȘme four enterrĂ©, mĂȘme principe de pierres brĂ»lantes et de terre refermĂ©e, mais la piĂšce change tout : le cochon de lait cuit Ă nu dans la fosse, dorĂ© par la chaleur sĂšche, lĂ oĂč le bougna Ă©tuve enfermĂ© dans son paquet de feuilles et son lait de coco.
Voir la recette âCousineLa banane poingo n'est pas seulement un plat Ă elle seule : c'est l'une des couches du bougna, celle qu'on pose au-dessus des tubercules durs parce qu'elle est plus tendre et se dĂ©ferait en dessous. La cuisiner seule au lait de coco, c'est isoler un accord qui existe dĂ©jĂ dans le paquet de feuilles.
Voir la recette âVarianteC'est le mĂȘme plat, Ă deux Ă©chelles. Le bougna kanak est LE paquet, unique et ficelĂ©, qu'on ouvre Ă plusieurs aprĂšs des heures de four enterrĂ©. Le bougna de poisson se fait en papillotes individuelles, posĂ©es sur les braises, et le poisson y cuit en une fraction du temps qu'il faut Ă une igname. MĂȘme feuille, mĂȘme coco, mĂȘme geste â le premier est cĂ©rĂ©moniel, le second est du mercredi soir.
Voir la recette âCousineLa roussette est le gibier coutumier du bougna autant que du curry : longtemps, c'est elle qu'on trouvait sous les feuilles de bananier. Le cadre est le mĂȘme dans les deux plats et il est strict â chasse ouverte les week-ends d'avril, cinq bĂȘtes par jour et par chasseur, vente interdite, nids et colonies protĂ©gĂ©s toute l'annĂ©e. Et le mĂȘme constat : au rythme actuel, jusqu'Ă 80 % des roussettes pourraient disparaĂźtre en trente ans. Hors de ce cadre, les deux plats se font au poulet.
Voir la recette âSourcer ou se taire
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