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Atlas Culinaire · Pérou · Andes péruviennes
Le banquet des Andes centrales : pas de four, pas de marmite, un trou dans le sol et des pierres portées au blanc
Il n'y a ni four ni marmite. Il y a un trou creusé dans le sol, des pierres portées au blanc, et la terre qu'on referme par-dessus. La pachamanca est le seul grand plat du Pérou dont l'ustensile soit le sol lui-même, et c'est pour cela qu'on ne la fait jamais seul : creuser, empiler, chauffer, charger, sceller, cela demande des bras, une demi-journée et une raison de se réunir. On la mange assis par terre, autour du trou ouvert, à même les feuilles.
LA PACHAMANCA À LA MARMITE PARTAGE LE NOM, PAS LA TECHNIQUE.
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Effeuillez le chincho et le huacatay : ne gardez que les feuilles, jetez les tiges, qui sont fibreuses et amères. Lavez-les, égouttez-les, puis écrasez-les au batán, la pierre à moudre andine, ou à défaut au mortier, jusqu'à obtenir une pâte vert sombre qui colle à la pierre. Versez-la dans un grand récipient, ajoutez l'ají panca et l'ají amarillo moulus, l'ail pilé, l'origan, le cumin, le sel et le poivre, puis délayez avec la chicha de jora. Remuez longuement : la marinade doit être fluide comme une soupe épaisse, jamais pâteuse.
Le pourquoiLe chincho et le huacatay ne sont pas interchangeables : ce sont deux Tagetes différents, et les cuisiniers andins les emploient ensemble parce que le huacatay seul écrase tout le reste. Écraser plutôt que mixer garde les huiles essentielles dans la pâte au lieu de les chauffer sur une lame. [Le chincho est identifié comme Tagetes elliptica Sm. par Cerrón-Mercado et ses collègues dans la revue Foods (2023), qui donnent la cis-tagétenone pour composé majoritaire de son huile essentielle ; Juan de Arona identifiait déjà le huacatay comme Tagetes minuta dans son Diccionario de peruanismos de 1883.]
Plongez les morceaux d'agneau, de porc et de poulet dans le récipient et retournez-les à pleines mains, en faisant entrer la marinade partout : dans les repliements, sous la couenne, contre l'os. Chaque morceau doit ressortir teinté de vert. Couvrez et laissez au frais toute la nuit, huit à douze heures. Si vous cuisinez le cuy, ouvrez-le à plat et marinez-le à part, il ne demande que deux ou trois heures.
Le pourquoiUne pachamanca ne s'assaisonne qu'une fois : sous terre, vous ne pourrez plus rien rectifier, ni goûter, ni saler. Tout ce que le plat aura de goût, il l'aura pris cette nuit-là. [La recette de Huancayo publiée par APEGA demande au moins quatre heures de macération, idéalement la nuit entière ; l'étude de terrain menée à Maynay note des macérations bien plus courtes, d'un quart d'heure, quand la fête presse.]
Choisissez un sol dégagé, sans racines ni conduites, loin de tout ce qui brûle. Creusez un trou d'environ 80 cm de large sur 50 à 60 cm de profondeur et mettez la terre extraite de côté, en tas : elle vous servira à sceller. Puis montez les pierres en forme de petit iglou au fond et sur les parois du trou, en laissant une ouverture par où glisser le bois. Avant d'allumer, lisez le vent : laissez filer une poignée de terre entre vos doigts, ou regardez partir la fumée d'une allumette, et orientez la porte du four face au vent.
Le pourquoiLa porte n'est pas décorative : c'est l'arrivée d'air du foyer. Placée à contre-vent, elle étouffe le feu et vos pierres n'atteindront jamais la bonne température. C'est la différence entre deux heures de chauffe et quatre. [La lecture du vent avant d'allumer, à la fumée ou à la poignée de terre, est décrite par l'étude de terrain conduite au centre peuplé de Maynay, à Huanta, par l'Université nationale autonome de Huanta (Scientific Research Journal CIDI, 2021).]
Glissez le bois par la porte et allumez. Nourrissez le feu régulièrement, sans jamais le laisser retomber, pendant deux à trois heures. Les pierres vont traverser toute une gamme : d'abord noircies de suie, puis rougies par endroits, enfin d'un gris pâle presque lumineux. Profitez de cette attente pour brosser les pommes de terre, fendre les épis de maïs et laver les feuilles de bananier.
Le pourquoiUne pierre ne cuit pas par sa surface mais par la chaleur qu'elle a stockée dans sa masse. Une chauffe trop courte donne une pierre brûlante dehors et froide au cœur : elle sera tiède au bout de vingt minutes et votre agneau sortira cru. [Les cuisiniers de Maynay chauffent au bois de molle ou de huarango, ceux de Junín à l'eucalyptus ou au genêt, ceux de La Libertad au caroubier : le bois dur du lieu, jamais de résineux ni de bois peint.]
C'est le geste qui fait la pachamanca. Quand les pierres sont blanches, faites tomber l'iglou vers le fond, puis retirez à la pelle toutes les braises encore vives et le plus gros de la cendre. Il ne doit rester dans le trou que la pierre nue, brûlante, et un lit de pierres bien à plat au fond. Travaillez vite et gantés : à partir de maintenant, chaque minute vous coûte de la chaleur.
Le pourquoiCe qui cuit ici, ce n'est pas la flamme, c'est l'inertie de la pierre et la vapeur des feuilles. Une braise laissée au fond carbonise ce qu'elle touche et enfume tout le four : vous obtiendrez du charbon d'un côté et du cru de l'autre. [Le dictionnaire quechua de González Holguín, imprimé à Lima en 1608, définit huatiyani comme rôtir dans un trou embrasé « une fois le feu et la cendre retirés » : la consigne a plus de quatre siècles.]
Chargez du plus lent au plus rapide. Sur les pierres du fond, versez d'abord les pommes de terre, les patates douces, les ocas et les mashuas. Posez dessus quelques pierres chaudes, puis un lit de feuilles de chou, et couchez-y les viandes : l'agneau et le porc d'abord, le poulet ensuite, le cuy tout en haut. Encore des feuilles, encore des pierres moyennes, puis le maïs et les fèves dans leurs cosses. Terminez par les petites pierres.
Le pourquoiL'ordre n'est pas une convention, c'est la loi du four : la chaleur est maximale au fond et décroît vers le haut. Ce qui demande le plus de cuisson descend, ce qui cuit vite reste en surface. [Cet ordre de chargement, des tubercules au fond jusqu'aux fèves et au maïs en dernier, est celui relevé auprès des habitants de Maynay, qui le résument ainsi : ce qui tarde va au fond, ce qui cuit facilement entre à la fin.]
Recouvrez le dôme de branches de marmaquilla, ou à défaut de luzerne fraîche et propre, puis de plusieurs épaisseurs de feuilles de bananier qui se chevauchent largement. Étendez par-dessus les vieilles couvertures ou les sacs de jute mouillés. Enfin, rabattez toute la terre du tas sur l'ensemble, et tassez avec le dos de la pelle jusqu'à ce que plus une seule fumerolle ne s'échappe. Là où de la fumée sort encore, jetez une poignée de terre. Sur le monticule fini, plantez la petite croix de branches et de fleurs des champs.
Le pourquoiLa terre n'est pas un couvercle décoratif, c'est l'isolant. Chaque fuite de vapeur emporte de la chaleur, et une pachamanca qui fume pendant une heure est une pachamanca qui refroidit. [La croix de branches enveloppée de fleurs plantée sur le monticule, comme le verre de chicha versé au sol en remerciement à la terre, sont décrits dans l'étude ethnographique menée à Maynay (Ayacucho, 2021).]
Laissez cuire une heure et demie environ, sans jamais ouvrir. C'est le moment de la fête : on boit, on parle, on danse autour du monticule tiède. Comptez plutôt une heure pour une petite charge, jusqu'à deux heures et demie pour un four plein à ras bord. Surveillez seulement le monticule et rebouchez à la terre toute fissure qui se formerait en séchant.
Le pourquoiOuvrir pour vérifier, c'est libérer toute la vapeur d'un coup et faire chuter la température du four : une pachamanca entamée en cours de route ne se rattrape pas. [Les durées varient beaucoup selon la charge : à Maynay on annonce quarante minutes et plus, la recette huanuqueña publiée par APEGA donne deux à trois heures pour un four garni.]
Retirez la terre en la ratissant vers l'extérieur, puis les couvertures, puis les feuilles, couche après couche : un nuage de vapeur parfumée montera d'un coup, c'est le moment que tout le monde attend. Sortez les aliments avec des paniers et des pinces, en les triant sur des feuilles de bananier étalées au sol. Servez tout ensemble, sans assiette de service, et mangez avec les doigts, assis en cercle autour du trou ouvert.
Le pourquoiLa pachamanca ne se dresse pas : elle se déballe. Le plat est conçu pour être partagé à même la terre, et l'étaler sur les feuilles fait partie de la recette autant que la cuisson. [Les convives se réunissent autour du trou, séparent les produits dans des paniers et mangent directement de la terre, note l'étude conduite à Maynay.]
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Cuisson au four enterré sur pierres brûlantes : la pachamanca andine et le curanto chilote sont deux branches de la même tradition précolombienne du trou de cuisson.
Voir la recette →CousineFestin cuit dans la terre : la pachamanca des Andes et la barbacoa mexicaine en hoyo partagent le four enterré aux viandes lentement étuvées sous les braises.
Voir la recette →CousineElles ne sont pas servies à côté de la pachamanca : elles cuisent dedans. La publication du ministère de la Culture consacrée au patrimoine de Junín range les humitas de maïs frais parmi les éléments indispensables du four, et à Ayacucho on les prépare sucrées, à l'anis ramassé dans les champs, pour les glisser dans les couches hautes.
Voir la recette →CousineLa bière de maïs germé est le liquide de la marinade dans presque toute la sierra : son acidité attendrit les viandes pendant la nuit et son ferment répond à celui du plat. On en verse aussi un verre sur le sol avant d'allumer le feu, le pago a la tierra, et on la boit fraîche autour du trou pendant les deux heures d'attente.
Voir la recette →CousineDeux destins du même animal andin. Le cuy entre dans la pachamanca ouvert à plat et marinné au vert, posé tout en haut des couches parce qu'il cuit vite ; à Arequipa et dans le sud il s'écrase au contraire sous une pierre plate dans une poêle d'huile brûlante. Le four de terre le confit, la pierre du chactado le croustille.
Voir la recette →CousineDeux emblèmes du même val du Mantaro. La pachamanca est le banquet collectif que Junín partage avec toute la sierra, la huancaína est la sauce jaune qui porte le nom de Huancayo sans y être née. La première se mange assise par terre autour d'un trou, la seconde debout dans une assiette : le val a donné au Pérou son plat le plus lourd et sa sauce la plus légère.
Voir la recette →CousineLe même four, à des milliers de kilomètres de mer. L'umu de Rapa Nui creuse un trou, chauffe des pierres, retire la braise, empile les aliments en couches séparées par des feuilles et referme le tout avec de la terre : le geste est celui que le quechua nommait huatiya dès 1608. Deux peuples sans contact établi ont résolu le même problème de la même façon, faire un four quand on n'a ni maçonnerie ni marmite assez grande.
Voir la recette →CousineDeux plats, un même principe dans le nom. Le dictionnaire quechua de 1608 enregistre ccalapurca comme le ragoût cuit à la pierre ardente ; en 1883, Juan de Arona donne callapurca pour synonyme de pachamanca, viande cuite dans un trou couvert de pierres chauffées. Les deux plats péruviens les plus emblématiques de la cuisson à la pierre sont nommés d'après elle. La pachamanca l'a gardée, la carapulcra l'a perdue.
Voir la recette →L'ancêtre attesté, et le nom que le quechua employait avant que « pachamanca » n'existe. Le dictionnaire de González Holguín (Lima, 1608) définit huatiyani comme rôtir dans un trou embrasé une fois le feu et la cendre retirés, et huatiya désigne d'abord les pommes de terre ainsi cuites. La huatia d'aujourd'hui reste la version des tubercules seuls, cuite dans un four de mottes de terre au moment de la récolte, sans viande et sans marinade.
Pas encore dans l'AtlasLa version urbaine, cuite en cocotte sur une cuisinière : mêmes viandes, mêmes herbes, mêmes tubercules, empilés en couches dans une marmite close. Elle nourrit très bien et se fait en semaine. Mais l'étude de terrain menée à Maynay la mentionne pour dire qu'elle ne relève pas de la technique dite pachamanca : le nom du plat désigne un procédé de cuisson, pas une liste d'ingrédients.
Pas encore dans l'AtlasSourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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