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Atlas Culinaire · Martinique · Amériques
La part des haleurs de senne : un bouillon d'eau claire au citron vert et au bois d'Inde, sans une goutte de gras, où le poisson cuit en quelques minutes.
À Bellefontaine, au Carbet, à Case-Pilote, à Schœlcher, aux Anses-d'Arlet, la plage s'anime avant le jour. Les haleurs tirent les cordages, le filet se resserre, et l'eau finit par miroiter sous les bonds des coulirous. La plage devient marché. La senne se pratique ainsi depuis des siècles, héritée des Amérindiens puis transmise aux Africains déportés dans la Caraïbe au début du dix-huitième siècle, et elle se distribue encore selon des règles coutumières : des conventions, et de fameux cahiers de traits où chaque équipe réserve son anse et attend son tour. Marcel Dessennes, maître-senneur à Saint-Pierre, la résume d'une phrase. Quand le coulirou est annoncé, la Martinique se déplace.
La question qui fâche est celle du bouillon.
Cliquez un ingrédient pour le cocher pendant vos courses.
Écaillez, videz et rincez le poisson à l'eau claire. Coupez un citron vert en deux et frottez-en vigoureusement toute la surface, à l'intérieur du ventre comme sur la peau, jusqu'à ce que la chair devienne nette sous les doigts. Rincez, puis épongez soigneusement. C'est le geste par lequel un blaff commence toujours, dans toutes les cuisines de l'île.
Le pourquoiCe n'est pas un lavage, c'est une acidification. Un poisson qui n'est plus de la toute première fraîcheur ne sent pas l'iode mais l'amine, une molécule volatile, et l'acide du citron la fixe pour l'empêcher de s'envoler.
Déposez le poisson dans un plat creux. Ajoutez l'ail pilé, le piment végétarien émincé, le jus de deux citrons verts, le sel et le poivre concassé, puis retournez les morceaux pour bien les enrober. Laissez reposer au frais. Un quart d'heure suffit, deux heures se pratiquent aussi : c'est un point sur lequel l'île ne s'est jamais mise d'accord, et il n'y a rien à trancher.
Le pourquoiLes cuisinières martiniquaises divergent franchement sur ce temps, et aucune version canonique ne s'impose. On donne donc la fourchette plutôt qu'un chiffre inventé. [Tatie Maryse marine quinze minutes, l'office de tourisme de l'île deux heures, et Belle Martinique se contente du frottage au citron]
Dans une marmite large, versez l'eau froide. Ajoutez l'oignon émincé, les cives, l'ail restant, le persil, le gros thym, le clou de girofle et le sel. Froissez les feuilles de bois d'Inde entre vos paumes avant de les jeter dedans : elles libèrent d'un coup une odeur de girofle et de muscade. Posez le piment entier à la surface. Portez à ébullition et laissez chanter cinq à dix minutes, jusqu'à ce que la cuisine sente déjà le blaff.
Le pourquoiNi huile ni tomate. C'est exactement ce qui sépare le blaff du court-bouillon créole, et c'est ce que les Martiniquais appellent la recette maigre. [Lafcadio Hearn décrivait déjà en 1890 un blaffe cuit à l'eau et servi sans huile ni beurre ; Tatie Maryse en fait aujourd'hui la recette maigre par excellence, une préparation dans laquelle on ne rajoute pas de matière grasse]
Le bouillon doit bouillir franchement. Égouttez le poisson et faites-le glisser dedans, les plus gros morceaux en premier, les plus fins ensuite : c'est là que se joue le nom du plat. Dès que tout est immergé, baissez le feu sans attendre et laissez frémir, cinq minutes pour des morceaux fins et jusqu'à quinze pour un poisson entier. Retournez une seule fois, à mi-cuisson, avec une écumoire.
Le pourquoiL'invariant du blaff n'est pas la douceur, c'est la brièveté. Les sources natives décrivent une séquence et non une température constante : on plonge dans le bouillant, puis on baisse aussitôt. [Tatie Maryse porte à ébullition avant de déposer les poissons, Belle Martinique les plonge dans un bouillon bouillant, et Sweet Kwisine précise qu'il faut ensuite réduire le feu]
Retirez du feu. Pressez un citron vert directement dans le bouillon, jamais sur le poisson, et goûtez avant de rectifier le sel. Retirez le piment entier, ou laissez-le en place si votre tablée aime le feu, mais ne le fendez à aucun moment.
Le pourquoiUn piment fendu libère d'un coup toute sa capsaïcine dans un bouillon clair qui n'a aucun gras pour l'absorber. Il n'y a plus moyen de revenir en arrière. [Wikipédia, Piment végétarien : un Capsicum chinense « sans le moindre goût piquant », à ne pas confondre avec le bonda man Jak]
Dressez dans des assiettes creuses. Un dôme de riz blanc, le poisson posé dessus, puis deux ou trois louches de bouillon versées par-dessus pour qu'il imbibe le riz. Ajoutez un morceau d'igname, de fruit à pain ou de banane plantain, et des quartiers de citron vert. Servez immédiatement : un blaff ne se rattrape pas tiède.
Le pourquoiLe bouillon n'est pas un fond de cuisson qu'on jette, c'est la moitié du plat. Faute de gras pour retenir les arômes, c'est lui qui les porte tous. [Larousse, s.v. blaff : « Ragoût très relevé de poissons ou de fruits de mer, servi avec du riz et des haricots rouges »]
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Le blaff est une technique avant d'être une recette : le poisson y poche ailleurs, ici ce sont les soudons des fonds blancs, avec la même loi du court-bouillon citronné et de la cuisson minute.
Voir la recette →VarianteLe blaff est une technique : poisson entier là-bas, langues d'oursin ici, même court-bouillon citronné, mais l'oursin exige la version la plus concentrée et la plus courte du geste.
Voir la recette →CousineCourt-bouillon et blaff sont les deux faces du poisson créole : l'un rouge, mijoté en sauce tomate et rocou ; l'autre clair, poché vite dans un bouillon citronné. Le même vivaneau, deux esthétiques opposées.
Voir la recette →CousineCousin antillais de la même famille du poisson mariné au citron et aux aromates créoles (ail, piment, bois d'inde), mais poché dans un court-bouillon acidulé au lieu d'être frit puis mariné.
Voir la recette →CousineAutre grand classique antillais du thazard : au lieu de la braise, le poisson mariné au citron vert et bois d'Inde est cuit dans un court-bouillon créole. Même trio aromatique, cuisson opposée.
Voir la recette →CousineAutre grand plat de poisson des Antilles françaises : comme le court-bouillon, le poisson est d'abord mariné au citron vert, mais il est ensuite poché dans un bouillon clair et épicé, sans huile de rocou ni tomate — la cousine « blanche » du court-bouillon rouge.
Voir la recette →CousineLes deux grands pochages créoles du poisson : le court-bouillon en sauce rouge tomate-rocou, le blaff en bouillon clair et vif au citron vert et au bois d'Inde.
Voir la recette →CousineLe cousin d'un autre océan. Les Antilles traitent le même problème — un poisson frais, du citron vert, une cuisson courte — par une voie opposée : le blaff poche le poisson dans un court-bouillon clair et acidulé, quand le cari le couche dans une sauce tomatée construite à l'avance. Deux créolités, deux réponses.
Voir la recette →CousineLe pendant antillais du poisson créole. Même point de départ, un poisson tropical à chair ferme et un citron vert, mais le blaff le poche dans un court bouillon clair et acide, quand le cari réunionnais le couche dans une sauce épaisse d'oignons roussis et de tomate. Deux créolités, deux façons de ne pas brusquer la chair.
Voir la recette →CousineLe poisson frais traité avec la même retenue, d'une île créole à l'autre. Le blaff antillais le pose dans un court-bouillon vif au citron, à l'ail et au piment ; le grillé réunionnais le pose sur la braise avec du gros sel. Deux façons de dire la même chose : quand le poisson est bon, on n'y touche presque pas.
Voir la recette →On a longtemps écrit que la Guadeloupe opposait au blaff un plat à elle. C'est faux : la Guadeloupe dit blaff comme la Martinique, et RCI Guadeloupe publie sa recette sous ce nom. Le vrai vis-à-vis est ailleurs, dans le court-bouillon créole, le koubouyon pwason, où le même poisson mariné au citron cuit cette fois dans une sauce à l'huile de roucou et à la tomate. La frontière n'est pas entre deux îles, elle est entre deux bouillons : l'un clair et maigre, l'autre rouge et gras.
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♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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