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Atlas Culinaire · La Réunion · Afrique
Le beignet-roi de l'apĂ©ro pĂ©i â pois du Cap ou lentilles trempĂ©s une nuit, broyĂ©s crus, piment, safran pĂ©i, cumin, gingembre, frits en galettes brĂ»lantes.
Il y a, Ă La RĂ©union, un bruit que tout le monde reconnaĂźt les yeux fermĂ©s : celui d'une poignĂ©e de galettes ocre qui touchent l'huile chaude et se mettent Ă chanter. Le bonbon piment n'est pas un bonbon au sens mĂ©tropolitain du mot : sur l'Ăźle, « bonbon » nomme toute une famille de petites douceurs â bonbon miel, bonbon la graisse, bonbon coco, bonbon banane. Presque toutes sont sucrĂ©es ; le bonbon piment est l'exception salĂ©e de la famille, une petite galette de lĂ©gumineuse broyĂ©e, piquĂ©e de piment, dorĂ©e Ă la friture, qu'on vous tend brĂ»lante dans un sac en papier kraft qui devient translucide avant mĂȘme que vous ayez tournĂ© le coin de la rue.
Qui a apportĂ© le bonbon piment ? Les sources rĂ©unionnaises hĂ©sitent honnĂȘtement entre deux communautĂ©s : la littĂ©rature locale le donne d'origine indo-musulmane â les Zarabes â tout en relevant qu'il existe un nom tamoul, « vadĂ© », qui renvoie au vadai des Malbars et jette, de l'aveu mĂȘme de ces sources, un doute sur l'identitĂ© de ceux qui ont rĂ©ellement enrichi la cuisine de l'Ăźle de ce beignet.
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Triez les pois du Cap (ou les lentilles) pour retirer cailloux et grains noircis, puis rincez-les à l'eau froide. Versez-les dans un grand saladier et couvrez largement d'eau froide, au moins trois fois leur volume. Laissez gonfler 8 heures au minimum, une nuit entiÚre de préférence.
Le pourquoiUne lĂ©gumineuse sĂšche est un caillou : le trempage la rĂ©hydrate Ă cĆur, ce qui permet de la broyer crue. Toute la recette repose sur ce point â le bonbon piment n'est pas fait de lĂ©gumineuse cuite, mais de lĂ©gumineuse CRUE trempĂ©e, qui cuira dans l'huile. Un grain mal rĂ©hydratĂ© restera cru au centre aprĂšs friture.
Ăgouttez les grains dans une passoire et laissez-les s'essorer quelques minutes. Ătalez-les ensuite sur un torchon propre et tamponnez-les, en roulant le torchon si besoin, jusqu'Ă ce qu'ils soient secs en surface.
Le pourquoiL'eau résiduelle est l'ennemie de la friture : une pùte mouillée relùche sa vapeur d'un coup dans l'huile brûlante, ce qui crépite violemment, projette du gras et peut faire éclater le beignet. Une pùte plus sÚche se tient aussi mieux au façonnage.
Broyez les grains crus par petites quantitĂ©s, au moulin Ă main, au hachoir ou au mixeur. Visez une pĂąte Ă©paisse qui tient ensemble quand on la presse. C'est ici que les Ă©coles se sĂ©parent : les rĂ©fĂ©rences de l'Ăźle mixent trĂšs finement, jusqu'Ă une pĂąte lisse qui se lie toute seule ; d'autres s'arrĂȘtent Ă une pĂąte homogĂšne mais encore granuleuse, oĂč l'on devine des Ă©clats de grain. Choisissez votre camp, mais procĂ©dez par impulsions courtes en raclant les parois, pour que tout le saladier ait la mĂȘme texture.
Le pourquoiLe broyage cru est le cĆur du plat : c'est lui qui libĂšre l'amidon des grains, et cet amidon est la seule colle du beignet â il n'y a ni Ćuf ni farine pour tenir la galette. Plus la pĂąte est fine, plus elle se lie et moins le bonbon risque de s'effriter dans l'huile ; plus elle reste granuleuse, plus elle garde de reliefs qui accrochent le croustillant et laissent le grain se sentir sous la dent. Les deux marchent, mais il faut en choisir une et s'y tenir.
Réunissez la pùte dans un grand saladier avec l'oignon finement haché, l'ail pilé, le gingembre rùpé, les piments hachés, la cive ciselée, le curcuma (« safran péi »), le cumin et la coriandre moulus, et le sel. Ajoutez, si vous en avez, quelques feuilles de caloupilé finement ciselées. Mélangez énergiquement à la cuillÚre en bois deux à trois minutes.
Le pourquoiLe brassage vigoureux ne sert pas qu'Ă rĂ©partir les Ă©pices : il travaille l'amidon des grains broyĂ©s et le fait suinter, ce qui resserre la pĂąte et l'aide Ă tenir. C'est ce travail mĂ©canique, et non un liant ajoutĂ©, qui empĂȘche la galette de se dĂ©faire dans l'huile.
Couvrez le saladier d'un torchon propre et laissez reposer une trentaine de minutes à température ambiante, sans réfrigérer.
Le pourquoiLe sel a besoin de ce temps pour tirer un peu d'humiditĂ© des grains et la remettre en circulation : la pĂąte se raffermit, se lie, et les aromates cessent d'ĂȘtre des points isolĂ©s pour parfumer l'ensemble. Le façonnage devient nettement plus facile.
Les mains lĂ©gĂšrement mouillĂ©es, prĂ©levez une grosse noix de pĂąte, roulez-la en boule et aplatissez-la entre les paumes pour obtenir un disque d'environ quatre centimĂštres de diamĂštre, Ă©pais d'un bon centimĂštre. Certains percent un trou au centre avec le pouce, comme le vadai indien â l'Ăźle connaĂźt d'ailleurs le bonbon piment en anneau autant qu'en galette pleine. DĂ©posez-les au fur et Ă mesure sur un plateau.
Le pourquoiL'Ă©paisseur est un calcul de cuisson : trop Ă©paisse, la galette brunit dehors avant que le centre ne soit cuit ; trop fine, elle sĂšche et perd son cĆur moelleux. Le trou central du vadai, lui, n'est pas dĂ©coratif â il ouvre un passage Ă la chaleur et fait cuire le milieu en mĂȘme temps que les bords.
Chauffez un bain d'huile profond entre 170 et 180 °C dans une marmite haute. Plongez-y les galettes quatre ou cinq Ă la fois, sans jamais surcharger, et laissez-les cuire quelques minutes en les retournant Ă mi-parcours. Ăgouttez-les sur du papier absorbant dĂšs la sortie.
Le pourquoiC'est la fenĂȘtre juste : assez chaud pour que la surface se saisisse instantanĂ©ment et forme une croĂ»te qui empĂȘche l'huile d'entrer, assez doux pour que la chaleur ait le temps de gagner le centre et de cuire la lĂ©gumineuse crue avant que l'extĂ©rieur ne brĂ»le. Trop froide, l'huile pĂ©nĂštre et le beignet devient une Ă©ponge grasse ; trop chaude, il est noir dehors et cru dedans.
Servez les bonbons piments brûlants, dans un sac en papier kraft ou un panier, nature ou avec une sauce piment maison à cÎté. Ils se glissent aussi trÚs bien dans un morceau de pain, comme le samoussa et le bouchon.
Le pourquoiUn beignet frit ne se conserve pas : la vapeur emprisonnĂ©e Ă l'intĂ©rieur migre vers la croĂ»te et la ramollit en quelques minutes. Le papier kraft est le seul bon emballage parce qu'il absorbe le gras et laisse la vapeur s'Ă©chapper â dans une boĂźte fermĂ©e, le bonbon cuit dans sa propre humiditĂ© et devient mou et caoutchouteux.
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
â Cette recette n'a jamais Ă©tĂ© testĂ©e par la communautĂ©. Soyez le premier Ă fermer la couronne.
Le trio du grignotage rĂ©unionnais, c'est bonbon piment, samoussa et bouchon â les trois se vendent au mĂȘme comptoir, dans le mĂȘme sac kraft, souvent glissĂ©s dans le mĂȘme morceau de pain. Cousinage de rue, mais aussi cousinage de racine : tous deux sont des hĂ©ritages indiens frits, arrivĂ©s par l'engagisme du XIXe siĂšcle et devenus crĂ©oles sur place. Le samoussa a gardĂ© son enveloppe de pĂąte et sa farce ; le bonbon piment, lui, n'est que sa lĂ©gumineuse, broyĂ©e crue et jetĂ©e dans l'huile.
Voir la recette âCousineLe troisiĂšme larron du comptoir, et le plus dĂ©paysant des trois : lĂ oĂč le bonbon piment descend du vadai tamoul, le bouchon est l'adaptation locale du siu mai cantonais, apportĂ© par les migrants venus de Canton. Deux Asies diffĂ©rentes, deux gestes opposĂ©s â l'un frit et sec, l'autre vapeur et fondant â mais un mĂȘme destin rĂ©unionnais : ĂȘtre mangĂ© debout, chaud, dans du papier.
Voir la recette âCousineL'autre grand beignet frit d'apĂ©ro du monde crĂ©ole, Ă l'autre bout des ocĂ©ans. MĂȘme fonction sociale exactement â la petite chose brĂ»lante et pimentĂ©e qui circule de main en main avant le repas, servie avec un rhum â et mĂȘme grammaire technique : une pĂąte crue saisie dans l'huile profonde. La divergence est dans la matiĂšre : la morue salĂ©e des Antilles contre la lĂ©gumineuse trempĂ©e de l'ocĂ©an Indien. Chaque Ăźle frit ce que son histoire lui a mis sous la main.
Voir la recette âCousineLes deux « bonbons » de La RĂ©union, au sens crĂ©ole du mot : non pas une confiserie mais une bouchĂ©e frite qu'on mange avec les doigts. MĂȘme geste exactement â une pĂąte Ă©paisse dĂ©posĂ©e Ă la cuillĂšre dans l'huile chaude â mais le bonbon piment part des pois du Cap Ă©crasĂ©s et joue le salĂ©, quand le bonbon banane part du fruit Ă©crasĂ© et joue le sucrĂ©. Le bonbon piment vient de l'hĂ©ritage indien de l'Ăźle, apparentĂ© au vadĂ© tamoul, sans que l'on sache trancher entre apport indo-musulman et apport tamoul.
Voir la recette âVarianteLe frĂšre rĂ©unionnais : mĂȘme hĂ©ritage du vadai indien, mais La RĂ©union le frit au pois du Cap ou aux lentilles et l'appelle bonbon piment â deux Ăźles, deux vocabulaires, un seul geste.
Voir la recette âCousineLe frĂšre rĂ©unionnais du beignet de pois cassĂ©s : mĂȘmes engagĂ©s indiens, mĂȘme dholl (ou pois du Cap) trempĂ©-moulu, mĂȘme friture de rue. Ce que Maurice appelle gato pima ou baja, La RĂ©union le nomme bonbon piment â la parentĂ© transĂźle la plus directe de l'ocĂ©an Indien.
Voir la recette âCousineCousin transĂźle mauricien : mĂȘme logique du beignet salĂ© et pimentĂ© frit Ă la cuillĂšre et croquĂ© brĂ»lant dans la rue, Ă base de pois cassĂ©s Ă Maurice, de pĂąte aux brĂšdes Ă Madagascar.
Voir la recette âLe mĂȘme beignet, l'autre Ăźle. Maurice et La RĂ©union ont reçu les mĂȘmes engagĂ©s indiens au mĂȘme siĂšcle et en ont tirĂ© le mĂȘme snack, sous deux noms : « bonbon piment » ici, « gĂąteau piment » lĂ -bas â deux façons crĂ©oles de dire la mĂȘme chose, puisque dans les deux Ăźles le mot ne prĂ©sume pas du sucre. Les Mauriciens travaillent le pois cassĂ© jaune, le dhall, quand les RĂ©unionnais vont au pois du Cap ou aux lentilles. Ce n'est pas un emprunt de l'une Ă l'autre : ce sont deux enfants du mĂȘme parent, sĂ©parĂ©s par un peu plus de deux cents kilomĂštres de mer.
Pas encore dans l'AtlasL'ascendant direct, et le crĂ©ole n'a mĂȘme pas effacĂ© son nom : Ă La RĂ©union, on dit encore « vadĂ© » pour dĂ©signer le bonbon piment. Le geste est le mĂȘme d'un bout Ă l'autre â lĂ©gumineuse trempĂ©e une nuit, broyĂ©e crue, Ă©picĂ©e, façonnĂ©e en galette parfois percĂ©e au centre, frite. Ce qui a changĂ© en traversant l'ocĂ©an, c'est la lĂ©gumineuse (le pois du Cap ou la lentille pour le pois cassĂ© du sous-continent) et le dosage du piment, montĂ© au niveau du pays.
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