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Atlas Culinaire · Martinique · Amériques
Le beignet de haricots qui a perdu son haricot. Venu du yoruba akara par la traite, devenu morue aux Antilles, et devenu le plat obligé du Vendredi saint martiniquais.
Le mot dit tout, à condition de le prendre au sérieux. L'Académie française enregistre acra, qu'on écrit aussi acrat ou accras, comme un emprunt au yoruba akara, et elle en donne le sens exact : beignet de haricots. Pas beignet de morue. Beignet de haricots. Vous avez sous les yeux un plat qui a gardé son nom africain en changeant complètement d'ingrédient.
Sur les accras, la Martinique est d'accord sur un point et elle ne bouge pas : JAMAIS D'ŒUF NI DE LAIT.
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Rincez la morue sous l'eau froide pour emporter le sel de surface, puis plongez-la dans un grand volume d'eau froide, au réfrigérateur. Changez l'eau deux ou trois fois. Comptez une heure et demie pour un filet fin, une nuit entière pour un dos épais. Ne vous fiez à aucune durée écrite : prélevez un éclat de chair, goûtez-le cru, et arrêtez quand il est agréablement salé sans piquer. Il doit rester du sel, c'est lui qui assaisonnera la pâte.
Le pourquoiLe sel migre de la chair vers l'eau par simple différence de concentration, et cette migration ralentit à mesure que l'écart se réduit : d'où les changements d'eau, bien plus efficaces qu'un long bain unique. La durée dépend entièrement de l'épaisseur du morceau, jamais du poids ni de l'horloge, puisque c'est la distance que le sel doit parcourir qui compte. [Tatie Maryse indique une heure et demie pour un morceau fin et recommande le trempage d'une nuit avec changements d'eau pour les pièces épaisses.]
Posez la morue dans une casserole d'eau froide et montez doucement jusqu'au frémissement, sans jamais laisser bouillir. Une dizaine de minutes suffisent. Égouttez, laissez tiédir, puis effeuillez la chair entre vos doigts en retirant au passage la peau et la moindre arête. Cherchez des filaments courts, pas une purée : c'est cette texture qui fera que l'on reconnaîtra la morue sous la croûte.
Le pourquoiLe départ à froid laisse la chair monter en température en même temps que l'eau, ce qui la garde moelleuse ; jetée dans l'eau bouillante, elle se contracte d'un coup et devient sèche et fibreuse. Et l'on effeuille à la main parce que les doigts sentent les arêtes que l'œil ne voit pas, et parce que le mixeur transformerait la morue en pâte, en lui ôtant sa raison d'être. [Départ à froid et pochage d'une dizaine de minutes, protocole décrit par les références martiniquaises.]
Hachez menu l'oignon, l'ail dégermé, la cive et le persil. Le mot important est menu : ces morceaux doivent disparaître dans la pâte et ne se retrouver qu'en parfum. Effeuillez le thym. Pour le piment, écrasez-le dans un petit verre d'eau plutôt que de le jeter entier dans la pâte : vous en verserez ensuite une cuillerée, puis deux, en goûtant, et vous garderez la main sur le feu du plat.
Le pourquoiUn aromate taillé gros crée un point de faiblesse dans la pâte : l'accras se déchire à la friture à cet endroit précis et l'huile s'y engouffre. Quant au piment dilué à l'eau, c'est l'astuce qui permet de doser la force au lieu de la subir, la capsaïcine se répartissant alors de façon homogène plutôt que par poches brûlantes. [Le piment écrasé dans un petit verre d'eau puis dosé à la cuillère est la méthode donnée par Prisca Morjon (Ma Cuisine Créole, Martinique).]
Versez la farine dans un grand saladier et ajoutez l'eau froide petit à petit, en fouettant, jusqu'à obtenir une pâte lisse et semi-épaisse, plus proche d'une pâte à crêpes épaisse que d'une pâte à beignets. Incorporez alors la morue effeuillée et tous les aromates, salez très peu, poivrez, et ajoutez le piment dilué en goûtant au fur et à mesure. Mélangez sans acharnement, juste assez pour que tout soit réparti.
Le pourquoiLe rapport tient en une image : à peu près une fois et demie de morue pour une fois de farine, la proportion vers laquelle convergent les cuisinières martiniquaises. En dessous, on mange du beignet ; au dessus, la pâte ne tient plus et l'accras se défait dans l'huile. Et l'on sale à peine, parce que la morue apporte déjà tout le sel dont la pâte a besoin. [Ratio déduit de la convergence de deux références martiniquaises indépendantes, Tatie Maryse et Prisca Morjon, qui donnent l'une comme l'autre environ une fois et demie de morue pour une part de farine.]
Ne faites ceci que lorsque votre huile chauffe déjà. Ajoutez le bicarbonate et le jus du demi-citron vert dans la pâte et mélangez d'un geste. La pâte se met aussitôt à mousser légèrement et à s'alléger sous la cuillère. À partir de cet instant, vous avez quelques minutes, pas davantage : filez à la friture.
Le pourquoiVoici toute la magie de l'accras créole, et elle est chimique. Le bicarbonate est une base ; le jus de citron vert est un acide. Mis en présence, ils réagissent et libèrent du gaz carbonique, qui gonfle la pâte de l'intérieur pendant la friture et donne cette bulle légère et creuse. C'est exactement pour cela que la recette n'a besoin ni d'œuf ni de lait : la levée ne vient pas d'une émulsion, elle vient d'une réaction. Mais le gaz s'échappe s'il attend, d'où l'ordre impératif de faire ce geste en dernier. [Prisca Morjon prescrit d'ajouter bicarbonate et jus de citron vert juste avant la friture, en signalant l'effervescence qui se produit alors ; Tatie Maryse comme elle décrivent des accras qui lèvent sans œuf ni lait.]
Faites chauffer l'huile dans une casserole haute et étroite plutôt que dans une grande sauteuse : il en faut moins et la température tient mieux. Pour savoir si elle est prête, laissez tomber une goutte de pâte : elle doit descendre puis remonter en deux secondes environ, en grésillant franchement, sans brunir aussitôt. Déposez alors la pâte par petites cuillerées, cinq ou six au plus, jamais davantage. Laissez-les gonfler et se retourner presque seules, aidez-les d'une écumoire, et comptez trois à quatre minutes en tout jusqu'à une belle couleur dorée. Égouttez sur du papier absorbant et recommencez.
Le pourquoiL'accras se joue entièrement sur la température de l'huile. Trop tiède, la croûte ne se forme pas assez vite et le beignet s'imbibe : il sera lourd et gras. Trop chaude, la surface brunit avant que l'intérieur n'ait gonflé et l'on obtient une coque brûlée sur une pâte crue. Et si vous chargez le bain, chaque cuillerée froide fait chuter la température d'un cran : six accras réussis valent mieux que quinze ratés d'un coup. [Le test de la goutte qui remonte en deux secondes environ est le repère donné par Tatie Maryse, qui ne mentionne aucun thermomètre.]
Les accras se mangent tout de suite, debout, avec les doigts, tant qu'ils brûlent encore un peu. Présentez-les en tas dans un plat garni de papier, une sauce chien à côté si vous voulez, des quartiers de citron vert, et un ti-punch bien frais. Ne les couvrez jamais : la vapeur emprisonnée ramollirait la croûte en quelques minutes. Si vraiment il en reste, un passage court au four très chaud les réveille mieux que n'importe quel micro-ondes.
Le pourquoiLa croûte d'un beignet frit est une structure fragile qui tient tant qu'elle reste sèche : dès qu'on la couvre, l'humidité de l'intérieur remonte, se condense et la détrempe. C'est pourquoi un accras servi immédiatement et un accras servi vingt minutes plus tard ne sont pas le même plat. [Service à l'apéritif attesté partout dans les usages martiniquais, où les accras accompagnent traditionnellement le ti-punch.]
Marquez-la cuisinée : elle entre dans votre journal, vous rapporte des points d'explorateur.
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Le cousin nord-atlantique : les boulettes de morue (acras) de Saint-Pierre-et-Miquelon, même beignet au plus près des bancs de Terre-Neuve d'où venait la morue.
Voir la recette →CousineLe même accra sous son nom jamaïcain : « stamp and go », beignet de saltfish, frère anglophone des accras de morue.
Voir la recette →VarianteLe même beignet à Sainte-Lucie : accra de morue, autre île, même pâte frite à la morue.
Voir la recette →VarianteLa même recette, l'autre fiche martiniquaise : accras de morue, exactement le même beignet (doublon à fusionner).
Voir la recette →VarianteLe même accra, à Saint-Barthélemy : beignet de morue dessalée et de pâte épicée, identique à la version martiniquaise.
Voir la recette →VarianteLe même accra de morue, côté Saint-Martin : la friandise antillaise se décline sur chaque île, presque à l'identique.
Voir la recette →CousineLe cousin ibérique : les pataniscas de bacalhau du Portugal, beignets plats de morue effilochée, l'autre grande tradition européenne du beignet de morue salée.
Voir la recette →CousineLe cousin aux alevins : le titiwi accra de la Dominique, même beignet « accra » mais aux petits poissons de rivière plutôt qu'à la morue.
Voir la recette →CousineL'ancêtre africain et la source du nom : l'àkàrà yoruba (beignet de niébé), apporté par les esclaves. Aux Antilles, la technique s'est reportée sur la morue européenne.
Voir la recette →CousineLe frère brésilien resté fidèle à la fève : l'acarajé de Bahia (de akara + jé, « manger » en yoruba), beignet de niébé — le même beignet africain conservé au Brésil.
Voir la recette →VarianteLa même pâte créole sans œuf, deux mers : la morue dessalée fait l'accra roi, la crevette ou le ouassou de rivière sa déclinaison de saison.
Voir la recette →VarianteD'une île à l'autre, les accras s'affrontent sur la pâte : plus aérée et pimentée en Guadeloupe, revendiquée plus fine en Martinique. Le débat n'est pas près de se clore.
Voir la recette →CousineLa même morue salée héritée du commerce atlantique, dessalée puis réinventée : en beignets dans les Antilles françaises, en étuvée de feuilles en Jamaïque.
Voir la recette →CousineDeux enfants de la morue de Terre-Neuve, débarquée aux Antilles par le commerce triangulaire. L'accra martiniquais est plus aérien et plus pimenté ; le fish cake bajan, plus rustique, se glisse par deux dans un pain salé. Même matière première importée, deux cuisines.
Voir la recette →CousineL'autre grand beignet frit d'apéro du monde créole, à l'autre bout des océans. Même fonction sociale exactement — la petite chose brûlante et pimentée qui circule de main en main avant le repas, servie avec un rhum — et même grammaire technique : une pâte crue saisie dans l'huile profonde. La divergence est dans la matière : la morue salée des Antilles contre la légumineuse trempée de l'océan Indien. Chaque île frit ce que son histoire lui a mis sous la main.
Voir la recette →CousineDeux beignets frits d'apéritif nés dans deux mondes créoles séparés par un océan et une histoire coloniale parallèle. Aux Antilles l'accra est une pâte à beignet où la morue est noyée puis jetée par cuillerées dans l'huile ; à La Réunion le samoussa sépare strictement l'enveloppe de la farce. Même fonction sociale — la bouchée chaude qu'on mange debout, au doigt, avant le repas — grammaires opposées.
Voir la recette →L'akara ouest-africain et l'acarajé bahianais, boulettes de niébé frites, sont l'ancêtre non créolisé de l'accras : c'est d'eux, apportés par les esclaves yorubas, que vient jusqu'au nom : l'Académie française donne acra comme un emprunt au yoruba akara, « beignet de haricots ».
Pas encore dans l'AtlasLa même pâte au bicarbonate accueille aussi crevette (ouassou), giraumon ou légumes-pays : autant de déclinaisons de l'accras autour d'une autre garniture que la morue.
Pas encore dans l'AtlasSourcer ou se taire
♛ COURONNE — ENLUMINURE V4 · or en attente du test
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